LIVRE IV. 4i
» qui n'attentât même a votre vie , si vous adop- » tiezavec lui , dans la pratique , tous les prin- » cipes qu'il s'efforce de vous donner. C'est » ainsi qu'ils décèlent enfin leur inconséquence, » et qu'on sent qu'aucun d'eux ne croit ce qu'il » dit. Voilà des raisons , cher Emile : pesez les » leurs ,. s'ils en ont , et comparez. Si je voulois » user comme eux de mépris et de raillerie » vous les verriez prêter le. flanc au ridicule » autant peut-être et plus que moi. Mais je n'ai j* pas peur d'un examen sérieux. Le triomphe » des moqueurs est de courte durée $ la vérité » demeure, et leur rire insensé s'évanouit. »
Vous n'imaginez pas comment a vingt ans Émile peut être.docile. Que nous pensons différemment ! Moi , je ne conçois pas comment il a pu l'être à dix; car quelle prise avois-je sur lui à cet âge ? Il m'a fallu quinze ans de soins pour me ménager cette prise. Je ne l'élevois pas alors , je le préparois pour être élevé. Il l'est maintenant assez pour être docile ; il reconnoît la voix de l'amitié , et il. sait obéir a la raison. Je lui laisse , il est vrai , l'apparence de l'indépendance \ mais jamais il ne me fut mieux assujéti, car il l'est parce qu'il veut Pêtre.Tant que je n'ai pu me rendre
maître de sa volonté , je le suis demeuré de sa personne ; je ne le quittais pas d'un pas. Maintenant je le laisse quelquefois a lui-même, parce que je le gouverne toujours. En le quittant je l'embrasse , et je lui dis d'un air assuré : Emile, je te confie a mon ami , je te livre à son cœur honnête ; c'est lui qui me répondra de toi.
Ce n'est pas l'affaire d'un» moment de corrompre des affections saines qui n'ont reçu nulle altération précédente , et d'effacer des principes dérivés immédiatement des premières lumières de la raison. Si quelque changement s'y fait durant mon absence , elle ne sera jamais assez longue, il ne saura jamais assez bien se cacher de moi , pour que je n'aperçoive pas le danger avant le mal , et que je ne sois pas à temps d'y porter remède. Comme on ne se déprave pas tout d'un coup , on n'apprend pas tout d'un coup à dissimuler; et si jamais homme est mal-adroit en cet art, c'est Émile , qui n'eut de sa vie une seule occasion d'en user.
Par ces soins et d'autres semblables , je le crois si bien garanti des objets étrangers et des maximes vulgaires , que j'aimerois mieux le voir au milieu de la plus mauvaise société de