‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 36 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

toient des hommes. Xénophon honorant la mémoire de quelques guerriers tués en trahison dans la retraite des dix mille : « Ils mou- » rurent , dit-il , irréprochables dans la guerre » et dans l'amitié. » Voilà tout ; mais considérez , dans cet éloge si court et si simple , de quoi l'auteur devoit avoir le cœur plein. Malheur à qui ne trouve pas cela ravissant !

On lisoit ces mots gravés sur un marbre aux Thermopyles :

Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois.

On voit bien que ce n'est pas l'académié des inscriptions qui a composé celle-là.

Je suis trompé si mon élève , qui donne si peu de prix aux paroles,' ne porte sa première attention sur ces différences , et si elles n'influent sur le choix de ses lectures. Entraîné

par la mâle éloquence de Démosthène , il dira : C'est un orateur ; mais en lisant Cicéron , il dira : C'est un avocat.

En général Emile prendra plus de goût pour les livres des anciens que pour les nôtres, par cela seul qu'étant les premiers, les anciens sont les plus près de la nature, et que leur génie est plus à eux. Quoi qu'en aient pu dire la

7 i ÉMILE.

Motte et l'abbé Terrasson , il n'y a point de vrai progrès de raison dans l'espèce humaine , parce que tout ce qu'on gagne d'un côté on le perd de l'autre; que tous les esprits partent toujours du même point, et que le temps qu'on emploie à savoir ce que d'autres ont pensé étant perdu pour apprendre à penser soimême, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d'esprit. Nos esprits sont , comme nos bras , exercés à tout faire avec des outils , et rien par eux-mêmes. Fontenelle disoit que touie cette dispute sur les anciens et les modernes se réduisoit a savoir si les arbres d'autrefois étoient plus grands que ceux d'aujourd'hui. Si l'agriculture avoit changé, cette question ne seroit pas impertinente a faire.

Après l'avoir ainsi fait remonter aux sources de la pure littérature, je lui en montre aussi les égouts dans les réservoirs des modernes compilateurs ; journaux , traductions , dictionnaires : il jette un coup-d'œil sur tout cela, puis le laisse pour n'y jamais revenir. Je lui fais entendre, pour le réjouir, le bavardage des académies; je lui fais remarquer que chacun de ceux qui les composent vaut toujours mieux seul qu'avec le corps : là-dessus il tî-

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