‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 46 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

autre sera payé de son argent ; et , dans ce double lien , formé par l'intérêt , par la débauche , sans amour , sans honneur , sans vrai plaisir , la femme avide , infidèle et misérable , traitée par le vil qui reçoit comme # elle traite le sot qui donne , reste ainsi quitte envers tous les deux. Il seroit doux d'être libéral envers ce qu'on aime , si cela ne faisoit un marché. Je ne connois qu'un moyen de satisfaire ce penchant avec sa maîtresse , sans empoisonner l'amour ; c'est de lui tout donner ; et d'être ensuite nourri par elle. Reste à savoir où est la femme avec qui ce procédé ne fut pas extravagant.

Celui qui disoit : Je possède Laïs sans qu'elle me possède , disoit un mot sans esprit. La possession qui n'est pas réciproque n'est rien : c'est tout au plus la possession du sexe , mais non pas de l'individu. Or, où le moral de l'amour n'est pas , pourquoi faire une si grande affaire

du reste ? Rien n'est si facile à trouver. Un muletier est là-dessus plus près du bonheur qu'un millionnaire.

Oh ! si l'on pouvoit développer assez les inconséquences du vice , combien , lorsqu'il obtient ce qu'il a voulu , on le trouveroit loin de son compte! Pourquoi cette barbare avidité

de corrompre l'innocence , de se faire une victime d'un jeune objet qu'on eût dû protéger, et que de ce premier pas on traîne inévitablement dans un gouffre de misères dont il ne sortira qu'à la mort ? Brutalité , vanité, sottise, erreur, et rien davantage. Ce plaisir même n'est pas de la nature ; il est de l'opinion et de l'opinion la plus vile , puisqu'elle tient au mépris de soi. Celui qui se sentie dernier des hommes craint la comparaison de tout autre, et veut passer le premier pour être moins odieux. Voyez si les plus avides de ce ragoût imaginaire sont jamais de jeunes gens aimables, dignes de plaire , et qui seroient plus excusables d'être difficiles. Non : avec de la figure , du mérite et des sentiments , on craint peu l'expérience de sa maîtresse j dans une juste confiance , on lui dit : Tu connois les plaisirs , n'importe ; mon cœur t'en promet que tu n'as jamais connus.

Mais un vieux satyre usé de débauche , sans agrément , sans ménagement , sans égard , sans aucune espèce d'honnêteté , incapable , indigne de plaire à toute femme qui se connoît en gens aimables , croit suppléer à tout cela chez une jeune innocente, en gagnant de vitesse sur l'expérience , et lui donnant la pre-

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