‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 45 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

coup au jeu, qui suspend cette habitude ou la tourne sur d'arides combinaisons j aussi l'un des biens , et peut-être le seul qu'ait produit le goût des sciences , est d'amortir un peu cette passion sordide : on aimera mieux s'exercer à prouver l'utilité du jeu que de s'y livrer. Moi je le combattrois parmi les joueurs , et j'aurois plus de plaisir a me moquer d'eux en les voyant perdre , qu'à leur gagner leur argent.

Je serois le même dans ma vie privée et dans le commerce du monde. Je voudrois que ma fortune mît partout de l'aisance, et ne fît jamais sentir d'inégalité. Le clinquant de la parure est incommode a mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible , je voudrois être mis de manière que dans tous les rangs je parusse à ma place, et qu'on ne me distinguât dans aucun; que, sans affectation, sans changement sur ma personne , je fusse peuple à la guinguette et bonne companie au Palais-royal. Par-la plus maître de ma conduite , je raettrois toujours a ma portée les plaisirs de tous les états. Il y a , dit-on , des femmes qui ferment leur porte aux manchettes brodées, et ne reçoivent personne qu'en dentelle j j'irois donc passer ma journée ailleurs :

mais si ces femmes étoient jeunes et jolies, je pourrois quelquefois prendre de la dentelle pour y passer la nuit tout au plus.

Le seul lien de mes sociétés seroit l'attachement mutuel , la conformité des goûts , la convenance des caractères: je m'y livrerois comme homme et non comme riche ; je ne souffrirois jamais que leur charme fût empoisonné par l'intérêt. Si mon opulence m'avoit laissé quelque humanité , j'étendrois au loin mes services et mes bienfaits; mais je voudrois avoir autour de moi une société et non une cour , des amis et non des protégés ; je ne serois point le patron de mes convives , e serois leur hôte.

L'indépendance et l'égalité laisseroient a mes liaisons toute la candeur de la bienveillance , et où le devoir ni l'intérêt n'entreroient pour rien , le plaisir et l'amitié feroient seuls la loi.

On n'achète ni son ami ni sa maîtresse. Il est aisé d'avoir des femmes avec de l'argent ; mais c'est le moyen de n'être jamais l'amant d'aucune. Loin que l'amour soit a vendre, l'argent le tue infailliblement. Quiconque paie, fût-il le plus aimable des hommes , par cela seul qu'il paie , ne peut être long-temps aimé. Bientôt il paiera pour un autre , ou plutôt cet

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