‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 48 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Le peuple ne s'ennuie guère , sa vie est active ; si ses amusements ne sont pas variés ils sont rares; beaucoup de jours de fatigue lui font goûter avec délices quelques jours de fêtes. Une alternative de longs travaux et de courts loisirs tient lieu d'assaisonnement aux plaisirs de spn état. Pour les riches , leur grand fléau c'est l'ennui ; au sein de tant d'amusements rassemblés à grands frais , au milieu de tant de gens concourant à leur plaire , l'ennui les consume et les tue; ils passent leur vie a le fuir et a en être atteints ; ils sont accablés de son poids insupportable : les femmes surtout qui ne savent plus ni s'occuper ni s'amuser en sont dévorées sous le nom de vapeurs ; il se transforme pour elles en un mal horrible , qui leur ôte quelquefois la raison , et enfin la vie. Pour moi , je ne connois point de sort plus affreux que celui d'une jolie femme de Paris , après celui du petit agréable qui s'attache à elle , qui , changé de même en femme oisive , s'éloigne ainsi doublement de son état, et à qui la vanité d'être homme à bonnes fortunes fait supporter la longueur des plus tristes jours qu'ait jamais passés créature humaine.

Les bienséances , les modes , les usages qui

dérivent du luxe et du bon air , renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu'on veut avoir aux yeux des autres est perdu pour tout le monde ; on ne Ta ni pour eux ni pour soi *. Le ridicule , que l'opinion redoute sur toute chose , est toujours à côté d'elle pour la tyranniser et pour la punir. On n'est jamais ridicule que par des formes déterminées t celui qui sait varier ses situations et ses plaisirs efface aujourd'hui l'impression d'hier : il est comme nul dans l'esprit des hommes; mais il jouit, car il est tout entier à chaque heure et a chaque chose. Ma seule forme constante seroit celle-la ; dans chaque situation je ne m'occuperois d'aucune autre ,

'Deux femmes du monde, pour avoir l'air de s'amuser beaucoup, sefont uae loi de ne jamais se coucher qu'à cinq heures du matin. Dans la rigueur de l'hiver, leurs gens passent la nuit à les attendre, fort embarrassés à s'y garantir d'être gelé. On entre un soir, ou, pour mieux dire , un matin , dans l'appartement où ces deux personnes si amusées lais- 6oient couler les heures sans les compter : on les trouve exactement seules, dormant chacune dans son fauteuil.

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