LIVRE IV. g
et je prendrons chaque jour en lui-même , comme indépendant de la veille et du lendemain. Comme je serois peuple avec le peuple , je serois campagnard aux champs ; et , quand je parlerois d'agriculture , le paysan ne se moqueroit pas de moi. Je n'irois pas me bâtir une ville en campagne et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée j'aurois une petite maison rustique , une maison blanche avec des contre-vents verds ; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meil-
leure , je préférerois magnifiquement , non la triste ardoise , mais la tuile , parce qu'elle a l'air plus propre et plus gai que le chaume , qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays , et que cela me rappelleroit un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurois pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches , pour avoir du laitage , que j'aime beaucoup. J'aurois un potager pour jardin , et pour parc un joli verger semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits , à la discrétion des promeneurs , ne seroient ni comptés ni cueillis par mon jardi-
nier ; et mon avare magnificence n'étaleroit point aux yeux des espaliers superbes auxquels a peine dn osât toucher. Or , cette petite prodigalité seroit peu coûteuse , parce que j'aurois choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'argent et beaucoup de denrées , et où régnent Fabondance et la pauvreté.
La , je rassemblerois une société , plus choisie que nombreuse, d'amis aimant le plaisir et s'y connoissant , de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres , prendre quelquefois , àu lieu de la navette et des cartes, la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses , et le panier des vendangeurs. Là, tous les airs de la ville seroient oubliés, et, devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés a des foules d'amusements divers qui ne nous donneroient chaque soir que l'embarras du choix pour le lendemain. L'exercice et la vie active nous feroient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seroient des festins, où l'abondance plairoit plus que la délicatesse. La gaieté , les travaux rustiques , les folâtres jeux , sont les premiers cuisiniers du inonde , et les ragoûts