‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 53 sur 128 · LIVRE IV. ioi · texte numérisé non relu

LIVRE IV. ioi

dès-lors je m'y promène impunément j j'y reviens sôuvent pour maintenir la possession; j'use autant que je veux le sol à force d'y mar* cher ; et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire des fonds que je m'approprie tire plus d'usage de l'argent qu'il lui produit que j'en tire de son terrain. Que si l'on vient a me vexer par des fossés, par des haies , peu m'importe, je prends mon parc sur mesépaides, etje vais le poser ailleurs : les emplacements ne manquent pas aux environs, et j'aurai long-temps à piller mes voisins avant de manquer d'asile.

Voila quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables \ voilà dans quel esprit on jouit ; tout le reste n'est qu'illusion , chimère , sotte vanité. Quiconque s'écartera de ces règles , quelque riche qu'il puisse être , mangera son or en fumier , et ne connoitra jamais le prix de la vie. .

On nV objectera sans doute que de tels amusements sont a la portée de tous les hommes , et qu'on n'a pas besoin d'être riche pour les goûter. C'est précisément à quoi j*en youlois venir. On a du plaisir quand on en veut avoir : c'est l'opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous $ et il est cent

I0 i ÉMILE.

fois plus aisé d'être heureux que de le paroître. L'homme de goût et vraiment voluptueux n'a que faire de richesse ; il lui suffit d'être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire , s'il arrache de son cœur les biens de l'opinion , est assez riche ; c'est Yaurea mediocritas d'Horace. Gens à coffre-forts , cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence ; car p<5ur le plaisir elle n'est bonne à rien. Emile ne saura pas tout cela mieux que moi ; mais , ayant lë cœur plus pur et plus sain , il le sentira mieux encore , et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer, cette manière de former son goût vaut bien celle des livres. Horace et Chaulieu ne lui en diront pas plus. Reste a savoir , je le redis encore , si ce sont ici des préceptes stériles , ou s'ils lui sont appropriés.

En passant ainsi le temps , nous cherchons toujours Sophie, et nous ne la trouvons point. Il importait qu'elle ne se trouvât pas si vite , et nous l'avons cherchée où j'étois bien sûr qu'elle n'ctoit pas

1 Mulierem fortem quis invcnict? Procul , et d<ultimis finibus pretium ejus. Prov. xxxj , 10.

Page 1