‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 52 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

serez communs aux hommes, plus vous les goûterez toujours purs. Je ne ferai donc point tout ce que je viens de dire ; mais , sans changer de goûts , je suivrai celui que je me sup-* pose à moindres frais. J'établirai mon séjour champêtre dans un pays oîi la chasse soit libre à tout le monde , et où j'en puisse avoir l'amusement sans embarras. Le gibier sera plus rare; mais il y aura plus d'adresse à le chercher et de plaisir à l'atteindre. Je me souviendrai des battements de cœur qu'éprouvôit mon père au vol de la première perdrix, et des transports de joie avec lesquels il trouvoit le lièvre qu'il a voit cherché tout le jour. Oui, je soutiens que, seul avec son chien , chargé de son fusil , de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie , il revenoit le soir, rendu de fatigue et déchiré de ronces, plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle, qui, sur un bon cheval , suivis de vingt fusils chargés , ne font qu'en changer , lirer et tuer autour d'eux, sans art , sans gloire , et presque sans exercice; Le plaisir n'est donc pas moindre , et l'inconvénient est ôté quand on n'a ni terre àgarder, ni braconnier à punir, ni misérable à^tourmenter : voilà donc une solide raison de préférence.

IOO ÉMILE.

Quoiqu'on fasse , on ne tourmente point sans • fin les hommes qu'on n'en reçoive aussi quelque malaise ; et les longues malédictions du "peuple rendent tôt ou tard le gibier amer.

Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple, ceux qu'on veut avoir à soi seul , on ne les a plus. Si les murs que j'élève autour de mon parc m'en font une triste clôture , je n'ai fait à grands frais que m'ôter le plaisir de la promenade $ me voila forcé de l'aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu'il touche. Un riche veut être partout le maître , et ne se trouve bien qu'où il n'est pas : il est forcé de se fuir toujours. Pour moi , je ferai la-dessus , dans ma richesse , ce que j'ai fait dans ma pauvreté. Plqs riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je- m'empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage : il n'y a pas de conquérant plus déterminé que moi; j'usurpe sur les princes mêmes ; je m'accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent f je leur donne des noms ; je fais de l'un mon parc, de l'autre ma terrasse, et m'en voila le maître ;

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