‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 9 sur 128 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

préparations dont j'ai parlé , daller tout d'un coup dans la chambre d'Émile lui faire lourdement un long discours sur le sujet dont je veux l'instruire. Je commencerai par émouvoir son imagination : je choisirai le temps , le lieu , les objets les plus favorables a l'impression que je veux faire : j'appellerai, pour ainsi dire , toute la nature a témoin de nos entretiens ; j'attesterai l'Etre éternel , dont elle est l'ouvrage , de la vérité de mes discours; je le prendrai pour juge entre Émile et moi; je marquerai la place où nous sommes , les rochers, les bois , les montagnes qui nous entourent , pour monuments de ses engagements et des miens; je mettrai dans mes yeux , dans mon accent , dans mon geste, l'enthousiasme et l'ardeur que je lui veux inspirer. Alors je lui parlerai et il m'écoutera; je m'attendrirai et il sera ému. En me pénétrant de la sainteté de mes devoirs je lui rendrai les siens plus respectables; j'animerai la force du raisonnement d'images et de figures; je ne serai point long et diffus en froides maximes , mais abondant en sentiments qui débordent ; ma raison sera grave et sentencieuse , mais mon cœur n'aura jamais assez dit. C'est alorp qu'en lui montrant tout ce que j'ai fait

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pour lui , je le lui montrerai comme fait pour moi-même : il verra dans ma tendre affection la raison de tous mes soins. Quelle surprise , quelle agitation je vais lui donner en changeant tout à coup de langage ! au lieu de lui rétrécir Pâme en lui parlant toujours de son intérêt, c'est du mien seul que je lui parlerai désormais, et je le toucherai davantage ; j'enflammerai son jeune cœur de tous les sentiments d'amitié , de générosité , de reconnoissance , que j'ai déjà fait naître, et qui sont si doux a nourrir. Je le presserai contre mon sein en versant sur lui des larmes d'attendrissement; je lui dirai : Tu es mon bien , mon enfant , mon ouvrage 5 c'est de ton bonheur que j'attends le mien : mais si tu frustres mes espérances f tu me voles vingt ans de ma vie , et tu fais le malheur de mes vieux jours. C'est ainsi qu'on se fait écouter d'un jeune homme , et qu'on grave au fond de son cœur le souvenir de ce qu'on lui dit.

Jusqu'ici j'ai tâché de donner des exemples de là manière dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difficiles. J'ai tenté d'en faire autant dans celle-ci; mais, après bien des essais , j'y renonce , convaincu que la langue françoise est trop précieuse pour

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