‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 8 sur 128 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

de la part du roi des Scythes un oiseau , une grenouille, une souris , et cinq flèches. L'ambassadeur remet son présent, et s'en retourne sans rien dire. De nos jours cet homme eût passé pour fou. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n'eut plus grande hâte que de regagner sonpayscomme il put. Substituez une lettre a ces signes; plus elle sera menaçante, et moins elle effraiera; ce ne sera qu'une fanfaronnade dont Darius n'eût fait que rire.

Que d'attention chez les Romains à la langue des signes! Des vêtements divers selon les âges, selon les conditions; des toges, des saies, des prétextes , des bulles , des laticlaves , des chaires, des licteurs, des faisceaux, des haches, des couronnes d'or, d'herbes, de feuilles, des ovations , des triomphes ; tout chez eux étoit appareil, représentation, cérémonie, et tout faisoit impression sur les cœurs des citoyens. Il importoit a l'État que le peuple s'assemblât en tel lieu plutôt qu'en tel autre ; qu'il vît ou ne vît pas le Capitole ; qu'il fût ou ne fût pas tourné du côté du sénat; qu'il délibérât tel ou tel jour parpréférence.Les accusés changeoient d'habit, les candidats en changeoient; les guer-

i4 ÉMILE.

riers ne vantoientpas leurs exploits, ils montroient leurs blessures. A la mort de César , j'imagine un de nos orateurs , voulant émouvoir le peuple, épuiser tous les lieux communs de Part pour faire une pathétique description de ses plaies, de son sang, de son cadavre. Antoine , quoiqu'éloquent, ne dit point tout cela j il fait apporter le corps. Quelle rhétorique !

Mais cette digression m'entraîne insensiblement loin de mon sujet , ainsi que font beaucoup d'autres, etmes écarts sont trop fréquents pour pouvoir être longs et tolérables : je reviens donc.

Ne raisonnez jamais sèchement avec la jeu* nesse. Revêtez la raison d'un corps si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l'esprit, afin qu'il se fasse entendre. Je le répète, lés arguments froids peuvent déterminer nos opinions , non nos actions ; ils nous font croire et non pas agir : on démontre ce qu'il faut penser , et non ce qu'il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes ,wk plus forte raison l'est-il pour les jeunes gens encore enveloppés dans leurs sens , et qui ne pensent qu'autant qu'ils imaginent.

Je me garderai donc bien , même après les

Page 1