LIVRE IV 6g
Sistef ; il bat la chaise ou la table pouf avoir 'désobéi. L'amour de soi, qui ne regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l'amourpropre, qui se compare, n'est jamais content et ne saurait l'être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préférant à eux, ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l 'amour-propre. Ainsi, ce qui rend l'homme essentiellement bon, est d'avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres; ce qui le rend essentiellement méchant, est d'avoir beaucoup de besoins, et de tenir beaucoup à l'opinion. Sur ce principe il est aisé de voir comment on i?cat diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants el des hommes. ïl ejst vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations; et c'est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent l'art et les soins plus indispensables, pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins.
L'étude convenable à l'homme est celle de ses rapports, Tant qu'il ne se connaît que par son être physique, il doit s'étudier par ses rapports avec les choses ; c'est remploi de son enfance : quand il commence à sentir son être moral, il doit s'étudier par ses rapports avec les Sommes ; c'est l'emploi de sa vie entière, à commencer au point où nous voilà parvenus.
Sitôt que l'homme a besoin d'une compagne, îl n'est plus un être isolé, son cœur n'est plus seul; toutes ses relations avec son espèce, toutes les affections de son âme naissent avec celle-là ; sa première passion fait bientôt fermenter les autres.
Le penchant de l'instinct est indéterminé. Un sexe est
attiré vers l'autre : voilà le mouvement de la nature. Le
choix, les préférences, l'attachement personnel, sont
l'ouvrage des lumières, des préjugés de l'habitude : ïî
fattf du temps et des connaissances pour nous rendre.
• ipable d'amour : on n'aime qu»'après avoir jugé, on ne
. éfère qu'après avoir compare. Ces jugements se font
qu'on s'en aperçoive, mais ils n'en sont pas moins
'réels. Le véritable amour, quoi qu'on en dise, sera tou-
î honoré des homme», car, bien que ses emportc-
'<m&nto noua égar*nt; bien «qu'il n'exclue pas du cœur qui
,1e sent rtrr, qualités odieuses, et roielraei qu'il en gto*
cluïse, il eu supposé pourtant toujours d'estimables, sans lesquelles on serait hors d'état de le sentir. Ce choix qu'on met en opposition avec la raison nous vient d'elle. On a fait l'amour aveugle, parce qu'il a de meilleurs yeux que nous, et qu'il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Paur qtii n'aurait nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme serait également bonne, et la première venue serait toujours la pîus aimable. Loin que l'amour vienne de la nature, il est la régie et le frein de ses penchants : c'est par lui qu'excepte l'objet aimé un sexe n'est pîus rien pour l'autre.
La préférence qu'on accorde, on veut l'obtenir ; l'amour doit ttiv réciproque. Pour erre aimé, il faut se rendre ahnab!© ; pour être préféré, il faut se rendre pîus aimable qu'un autre, pius aimable qut tout autre, au moins aux yeux de l'objet aimé. De là les premiers regards sur ses semblables; de là les premières comparaisons avec eux ; de là l'émulation, les rivalités, la jalousie. Un cceur plein d'un sentiment qui déborde aime à s'épancher : du besoin d'une maîtresse naît bientôt celui d'un ami. Celui qui sent combien il est doux d'être aimé voudrait l'être de tout Je monde, et tous ne sauraient vouloir de préférence qu'il n'y ait beaucoup de mécontents. Avec l'amour et l'amitié I naissent tes dissensions, l'inimitié, la haine. Du sein de i tant de passions diverses je voi3 l'opinion s'élever un | fcrêne inébranlable, et les stupides mortels, asservis à son ! empire, ne fonder leur propre existence que sur tes JugMRMtte d'autrui.
gtendez ces idées, et vous- verrez d'où vient a notre ; a»«Br-prr>pre la forme que nous lui croyons naturelle ; Ct comment l'amour de soi, cessant d'être un sentiment absolu devient orgueil dans les grandes âmes, vamW dans lès petites, et, dans toutes, se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L'espèce de ces passions, n ayant nomî son «erras dans le cœur des enfants, n y peut naître âMto-nAoïe ; c'est nous seuls qui l'y portons, et jamais elles n'y prennent racine que par notre faute : mais il n'en est plus ainsi du cœur du jeune homme ; quoi que nous puissions faire, elles y naîtront malgré nous, H est donc temps de changer de méthode.
Commençons par quelques réflexions importantes sur l'état critique dont il s?agit ici. Le passage de f enfance ô la puberté n'est pas tellement déterminé par \f nal uu'ï! ne varie dans tes Individus ' âmm 1*6 peupl **»• Toul
Liras iv «i
chauds et lés pays froîds; et chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plus tôt que les autres; mais on ne peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ce qu'il faut imputer au moral ; c'est un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de ta nature sont tardives et lentes; celles des hommes som presque toujours prématurées. Dans fa premier cas, les sens éveillent l'imagination; dans ÎC second, l'imagination éveille les sens: elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d'énerver, <faf* faiblir d'abord les individus, puis l'espèce même à (a longue. Une observation plus générale eî plus sûre que celle de l'effet des climats est que la puberté et la puissance du sexe est toujours plus hâtîve chez les peuplea instruits et policés que chez les peuples ignorants et barbares (1). Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler, à travers toutes les singeries de la décence, les mauvaises mœurs qu'elle couvre. Le langage épuré qu'on leur dicte, les leçons d'honnêteté qu'on leur donne, le voile du mystère qu'on affecte de tendre devant leurs yeux, sont autant d'aiguillons à leur curiosité. A îa manière dont on s'y prend, il est clair que ce qu'on feint de leur cacheT n'est que pour le leur apprendre; et c'esf, de toutes les instructions qu'on leur donne, celle qui leur profite le mieux.
Consultez l'expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélère l'ouvrage de la nature et
i, « Dans Tes vîïïe3, dît M. de BufFon, et chez les gens aïsês* Ic"S enfants accoutumés à des nourritures abondantes et sue* Ctiîentes arrivent plus tôt à cet état ; à la campagne eî d&&3 le pauvre peuple, les enfants sont plus tardifs, parce qa*fls «ont mal et trop peu nourris $ il leur faut deus ou trois années de plus » (Hi$t. nat , t. IV, p. 238). J'admets Fobser* vation. maris non l'explication, puisque, dans le pays ©à le villageois se nourrit très bien et mange beaucoup, comme da?i3 le Valais, et même en certains cantons montuetrx de l'Italie, comme le Frioul, l'âge de puberté dans les deux sexes est également plus tardif qu'au seia des rtlles, où, pour satisfaire la vanité, l'on met souvent dans le manger une extrême parcimonie, et ou la plupart font, cornue dit le proverbe, habits de velours et ventre de son. On est étonné, dans ces montagnes, de voir de grands garçons, forts comme des hommef, avoir encore la voix aiguë et le menton sans barbe, et de grandes filles, d'ailleurs très formées, n'avoir aucun signe pé« -lique de leur sexe ; différence qui me paraît venir uniquement de ce que, dans îa sïnip' leurs mesurs, leur lm«i* gînatron, plus longtemps pa -Ime, fait plus tard fçf« • g, et rr -. I - .-. BMffsi p¥êQ99Qi
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raîne Te tempérament. C'est tel Fune des principales causes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeûner, gens, épuisés de bonne heure, restent petits, faihles, ma! faits, vieillissant au lieu de grandir, comme la vigne à qui l'on fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant l'automne.
Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connaître jusqu'à quel âge une heureuse ignorance y peut prolonger l'innocence des enfants : c'est "un spectacle à la fois touchant et risibîe d'y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs cœurs, prolonger dans la fleur de l'âge et de la beauté les jeux naïfs de l'enfance, et montrer par ieur familiarité môme la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux, se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l'un à l'autre ; des multitudes d'enfants sains et robustes, deviennent le gage d'une union que rien n'altère, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.
Si l'âge où l'homme acquiert la conscience de son sexe diffère autant par l'effet de l'éducation que par Faction de la nature, il suit de là qu'on peut accélérer et retarder cet âge selon la manière dont on élèvera les enfants; et si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu'on retarde ou qu'on accélère ce progrès, il suit encore que, plus on s'applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques ; on verra bientôt qu'ils ne se bornent pas là.
De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, s'il convient d'éclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou s'il vaut mieux Iein* donner le change par de modestes erreurs. Je pense quTî ne faut faire ni l'un ni l'autre. Premièrement, cette curiosité ne leur vient point sans qu'on y ait donné Heu : il faut donc faire en sorte qu'ils ne l'aient pas. En second lieu, des questions qu'on n'est pas forcé de résoudre n'exigent point qu'on trompe celui qui les fait : il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant; il sera peu surpris de cette loi, si l'on a pris soin de l'y asservir dans les choses indifférentes. Enfin, si l'on prend le parti de répondre, que ce soit avec la pJus grande simplicité, sans mystère, sans embarras, sans sourira D V «a beaucoup moins de danger à satisfaire la cûéaàti de FenÉhtf qu4 l'exciter.
Hue vos rfpojisw èdetrt foujou?» gravas, courtes,;. qetî*
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éics, et sans Jamais paraître hésiter; je n'âî pas besoin rer qu'elles doivent être vraies. On ne peut apprenais enfants !e danger de mentir aux hommes, sans aîr, de la part des hommes, le danger plus grand do ntir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à i'élève ruinerait à jamais tout le fruit de l'éducation.
Une ignorance absolue sur certaines matières est peutêtre ce qui conviendrait le mieux aux enfants ; mais qulïs apprennent de bonne heure ce qu'il est impossible de leur cacher toujours : il faut, ou que leur curiosité ne s'éveille en aucune manière, ou qu'elle soit satisfaite avant l'âge où eile n'est plus sans danger. Votre conduite avec votre élève dépend beaucoup, en ceci, de sa situation particulière, des sociétés qui l'environnent, des circons- :ces ou l'on prévoit qu'il pourra se trouver, etc. II aorte Ici de ne rien donner au hasard; et si vous n'êtes pas sûr de lui faire ignorer jusqu'à seize ans la différence des sexes, ayez soin qu'a l'apprenne avant dix.
Je n'aime point qu'on affecte avec les enfants un fan-. gage trop épuré, ni qu'on fasse de longs détours, don* ils s'aperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matières, ont toujours beaucoup de simplicité ; mais des imaginations souillées par le vice rendent l'oreille délicate, et forcent de raffiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence, ce sont les idées las* cives qu'il faut écarter.
Quoique la pudeur soit naturelle à l'espèce humaine, naturellement les enfants n'en ont point ; la pudeur ne naît qu'avec la connaissance du mal : et comment tes enfants, qui n'ont ni ne doivent avoir cette connaissance, auraient-ils le sentiment qui en est l'effet ? Leur donner des leçons de pudeur et d'honnêteté, c'est leur apprendre qu'il y a des choses honteuses et deshonnêtes, c'est leur donner un désir secret de connaître ces choses-là: tôt ou lard ils en viennent à bout, et la première étincelle qui touche à l'imagination accélère à coup sûr r'embrasement des sens. Quiconque rougit est déjà coupable : la vraie innocence n'a honte de rien.
Les enfants n'ont pas les mêmes désirs que tes hommes: mais sujets, comme eux, à la malpropreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettissement recevoir les mêmes leçons de bienséance. Suivez l'esprit de la nature, qui, plaçant dans les mêmes tfeux les organes des plaisirs - ^ets et ceu| dea besoins dégoûta tjs, nous fn*|tre Ses
tantôt par une autre ; à Phommc par la modestie, à l'enfant par la propreté.
Je qc vois qu'un bon moyen de conserver aux enfants leur mnocence, c'est que tous ceux qui les entourent la respectent et l'aiment; sans cela, toute la retenue dont on tâche d'user avec eux se dément tôt on tard : un sourire, un clin d'ceil, un geste échappé, leur disent tout ce qu'on cherche à leur taire ; il leur suffit, pour l'apprendre, de voir qu'on le leur a voulu eaclier. La délicatesse de tours Ci d'expressions dont se servent entre eux tes gens polis, supposant des lumières que les enfants ne doivent point avoir, est tout à fait déplacée avec eux ; mais, quand on honore vraiment leur simplicité, Ton prend aisément, en leur parlant, celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied et qui plaît à l'innocence : voilà le vrai ton qui détourne un enfant (Tune dangereuse curiosité. En tui parlant simplement de tout, on ne lui laisse pas soupçonner qu'il reste rien de plus à tui dire ; en joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de l'imagination : on ne lui défend pas de prononcer ces mots et d'avoir ces idées; mais on lui donne, sans qiftî y songe, de la répugnance à les rappeler. Et com- &?en d'embarras cette liberté naïve ne sauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre cœur, disent toujours c'o qu'tî faut dire, et le disent toujours comme ils l'ont senti ?
Comment se fon? îûs enfants? Question embarrassante qtÛ vient assez naturellement aux enfants, et dont ta réponse indiscrète ou prudente décide quelquefois de leurs mœurs et de leur santé pour toute leur vie. La manière la plus courte qu'une mère imagine pour s'en débarrasser sans tromper son fils, est de tui imposer silence. Cela serait bon, sj on t'v eût accoutumé de longue main dans des questions indifférentes, et qu'il ne soupçonnât pas du mystère à ce nouveau ton; mais rarement elle s'en tient ïà. Cesi le secret des gens mariés, lui dira-t-eile; de petits
forçons ne doivent point être si curieux. Voilà qui est fort ien pour tirer d'embarras la mère ; mais qu'elle sache que, piqué de cet air de mépris, le petit garçon n'aura pas un moment de repos qu'il n'ait appris le secrei des gens mariés, et <fj'il ne tardera pas de l'apprendre.
Qu'on me permette de rapporter une réponse bien différente que j'ai entendu faire à la même question, et fl me frappa d'autant plus qu'elle partait c . s crue dans ses rr