‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 28 sur 60 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

d'habitude qui lui puisse ôter !e sentiment physique de la fatigue, de l'épuisement, de ia faim : le bon esprit ni (a sagesse ne servent de rien pour l'exempter des maux de son état. Que gagne Epictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe ? La lui casse-t-il moins pour cela ? 11 a, par-dessus son mal, le mal de îa prévoyance. Quand le peuple serait aussi sensé que nous le supposons stupi pourrait-il être autre que ce

qu'il est ? Que pourrait-il faire autre que ce qu'il fait ? Etudiez les gens de cet ordre, vous verrez que, sous un autre langage, ils ont autant d'esprit et plus de bon sens que vous.- Respectez donc votre espèce ; songez qu'elle est composée essentiellement de la collection des peuples ; que, quand tous les rois et tous les philosophes en serraient ôtés, il n'y paraîtrait guère, et que les choses n'en iraient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes, et même ceux qui les méprisent ; faites en sorte qu'il ne se place dans aucune classe, mais qu'il se retrouve dans toutes : parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point l'homme.

C'est par ces routes et d'autres semblables, bien contraires à celles qui sont frayées, qu'il convient de pénétrer dans le cœur d'un jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature, le développer efc l'étendre sur ses semblables ; à quoi j'ajoute qu'il importe de mêler à ces mouvements le moins d'intérêt personnel qu'il est possible ; surtout point de vanité, point d'émulation, point de gloire, point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux autres ; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous ;nt la préférence, ne fût-ce

que dans notre propre cs':~a : alors il faut s'aveugler ou s'irriter, êive un méchant ou un sot ; tâchons d'éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard, me dit-on, malgré nous. Je ne le nie pas ; chaque chose a son temps 'et son lieu : je dis seulement qu'on ne doit pas leur aider à naît

Voilà l'esprit de la méthode qu'il faut se prescrire. Ici les exemples et les détails sont inutiles, parce qu'ici commence la division presque infinie des caractères, et que chaque exemple que je donnerais ne conviendrait pas peut-être à un sur "cent mille. C'est à cet âge aussi que commence, dans l'habile maître, îa véritable fonction de l'observateur et du philosophe, qui sait l'art de sonder

les i les formel Tandis que le jeui

homme ne songe point encore à se contrefaire, et ne l'a point encore appris, à chaque objet qu'on lui présente o voit dans son air, dans ses veux, dans son geste, l'impression qu'il en reçoit ; on lit sur son visage tous les mouvements de son âme : à force de les épier, on parvient ; ■les prévoir, et enfin à les diriger.

•* On remarque, en général, que le sang, les blessure.-. les cris, les gémissements, l'appareil des opérations douloureuses, eftout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, .saisit plus tôt et plus généralement tous les hommes. L'idée de destruction, étant plus composée, ne frappe pas de même ; l'image de la mort touche pi fard et plus faiblement, parce que nul n'a par devers soi l'expérience de mourir ; il faut avoir vu des cadavre» pour sentir les angoisses des agonisants. Mois quand une foî$ cette imaçe s'est bien formée dans notre esprit, il n'y a point de spectacle plus îiorribîe à nos yeux, soit P cause de Vidée de destruction totale qu'elle donne alors par les sens, soit parce que, sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d'une situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper.

: Ces impressions diverses ont leurs modification: degrés, qui dépendent du caractère particulier de chaque individu et de 'ses habitudes antérieures; mais eUe universelles, et nu! n'en est tout à fait exempt. îi en est de plus tardives et de moins générales, qui sont plus propres aux âmes sensibles ; ce sont celles qu'on reçoit ' oeines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs de la tristesse. H y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleure : les long» et sourds gémissements d'un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs ; jamais -.oect d'une contenance abattue, d'un visage hâve et mibé, d'un œil éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes ; tes maux de l'âme ne : rân pour eux ; ils sont j la leur ne senl

n'attendez d'eux que rigueur inflexible, endurcis! cruauté. Ils pourront être intègres et justes, jamais cléments, généreux, pitoyal : dis ou'ils pourront justes, si toutefois un homi if ictre quand il n'< pas miséricordieux.

îûais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par :te règle, surtout ceux qui, ayant été élevés comme ils ivent l'être, n'ont aucune idée dos peines morales q

[eut a jamais fait éprouver, car, encore une fois, ils ne peuvent* plaindre que les maux qu'ils connaissent ; et cette apparente insensibîité, qui ne vient que d'ignorance, se change bientôt en attendrissement quand ils commencent à sentir qu'il y a dans la vie humaine -mille douleurs qu'ils ne connaissaient pas. Pour mon Emile, s'il a eu de la simolicité et du bon sens dans son enfance, je suis bien sûr cm'il aura de l'âme et de la sensibilité dans sa jeunesse ; 'car la vérité des tentimenis tient beaucoup à la justesse des idées.

Mais pourquoi le rappeler ici ? Plus d'un lecteur me reprochera, sans doute, l'oubli de mes premières resolutions et du bonheur constant que j'avais promis a mon élève. Des malheureux, des mourants, des spectacles de douleur et de misère ! quel bonheur ! quelle jouissance pour un jeune cœur qui naît à la vie ! Son triste instituteur, qui' lui destinait une éducation si douée, ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce qu'on dira. Que m importe ? j'ai oromis de le rendre heureux, non de faire qu'il parût l'être. Est-ce ma faute si, toujours dupes de

carence, vous la prenez pour la réalité ? 1 Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L'un monte tout à coup sur l'Olympe et se répand dans la plus brillante société, on le mène â la cour, chez les grands, chez les riches, chez les jolies femmes, je le suppose fêté partout, et je n'examine pas l'effet de cet accueil sur sa raison; je suppose qu'elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouveaux objets l'amusent; il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé; curieux; sa première admiration vous frappe; vous l'estimez content : mais voyez l'état de son âme ; vous croyez qu'il jouit; moi, je crois qu'il souffre.

Qu'aperçoit-il d'abord en ouvrant les jeux ? des multitudes de prétendus biens qu'il ne connaissait pas, et dont la p1 nart, n'étant qu'un moment à sa portée, ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d'en être privé. Se promène-t-iî dans un palais ? vous voyez â son inquiète curiosité qu'il se demande pourquoi sa maison paternelle n'est pas ainsi. Toutes ses questions vous dîsent qu'il se compare sans cesse au maître de cette maison, et tout ce qu'il trouve de mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en le révoltant. S'il rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret contre l'avarice de ses parents. Est-il plus païé

qu'un autre ? il a îa douleur de voir cet autre l'effacer ou par sa naissance ou par son esprit, et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée ? s'élève-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu ? qui est-ce qui n'a pas une disposition secrète à rabaisser l'air superbe et vain d'un jeune fat ? Tout s'unit bientôt comme de concert; les regards inquiétants d'un homme grave, les mots railleurs d'un caustique, ne tardent pas d'arriver jusqu'à lui ; et, ne fût-il dédaigné que d'un seul homme, le mépris de cet hoTime empoisonne à l'instant les applaudissements des autres.

Donnons-lui tout ; prodiguons-lui les agréments, le mérite; qu'il soit bien fait, plein d'esprit, aimable, il sera recherché des femmes; mais en le recherchant avant qu'il les aime, elles le rendront plutôt fou qu'amoureux: il aura des bonnes fortunes; mais il n'aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours prévenus, n'ayant jamais le temps de naître, au sein des plaisirs, il ne sent que l'ennui de la gêne : le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte et le rassasie même avant qu'il le connaisse; s'il continue à le voir, ce n'est plus que par vanité; et, quand il s'y attacherait par un goût véritable, il ne sera pas seuî jeune, seul brillant, seul aimable, et ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité.

Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute espèce inséparables d'une pareille vie; l'expérience du monde en dégoûte, on le sait; je ne parle que des ennuis attachés à la première illusion.

Quel contraste pour celui qui, renfermé jusqu'ici dans le sein de sa famille et de ses amis, s'est vu l'unique objet de toutes leurs attentions, d'entrer tout à coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu, de se trouver comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne ! Que d'affronts, que d'humiliations ne faut-il pas qu'il essuie, avant de perdre, parmi les inconnus, les préjugés de son importance pris et nourris parmi les siens ! Enfant, tout lui cédait, tout s'empressait autour de lui : jeune homme, il faut qu'il cède à tout le monde ; ou, pour peu qu'il s'oublie et conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même ! L'habitude d'obtenir aisément les objet3 de ses désirs le rjorte à beaucoup désirer, et lui fait sentir des privations continuelles. Tout

Page 1