‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 27 sur 60 · TROISIÈME MAXIME · texte numérisé non relu

TROISIÈME MAXIME

pitié qu'on a du mal tPautrui ne se mesure quantité de ce mal, mais sur le sentiment qti te i.

ceux qui le souffrent.

On ne plaint un malheureux qu'autant qu'on croit qu'i se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos mau: est plus borné qu'il ne semble ; mais c'est par la mt

>ire qui nous en fait sentir la continuité, c'est par Tirn; gination qui le3 étend sur l'avenir, qu'ils nous rende?

aiment à plaindre. Voila, je pense, une des causes q. endurcissent plus aux maux des animaux qu'à Cfij ;

'des hommes, quoique la sensibilité commune dûï également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans cou écurie, parce qu'on ne présume pas qu'en mangeant son foin il songe aux coups qu'il a reçus et aux fatigues qui l'attendent ; on ne plaint pas non plus un mouron qu'on voit paître, quoiqu'on sache qu'il sera bientôt égorgé, parce qu'on juge qu'il ne prévoit par son sort. Par extension, l'on s'endurcit ainsi sur le sort des hommes ; et les riches se consolent du mal qu'ils font aux pauvres en* les supposant assez stupides pour n'en rien sentir. En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu'il paraît faire d'eux, il est naturel qu'on fasse bon marché du bonheur des gens qu'on méprise. Ne vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire l'homme si méchant.

C'est le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n'est pas peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le compter. L'homme est le même dans tous les états : si cela est, ies états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense toutes les distinctions civiles disparaissent : ils voit les mêmes passions, les mêmes sentiments dans le goujat et dans l'homme illustre ; il n'y discerne que leur langage, qu'un coloris plus ou moins apprêté : et si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu'il est, et n'est pas aimable : mais il faut bien que les gens du monde se déguisent ; s'ils se montraient tels qu'ils sont, ils feraient horreur.

Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur

et de peine dans tous les états : maxime aussi funeste

qu'insoutenable ; car, si tous sont également heureux,

qu'ai-je besoin de m'incommoder pour personne ? Que

chacun reste comme il est : que l'esclave soit maltraité,

que l'infirme souffre, que le gueux périsse ; il n'y a rien

gagner pour eux à changer d'.état. Ils font i'énuméra-

on des peines du riche, et montrent l'inanité de ses

lins plaisirs. Quel grossier sophisme ! Les peines du

iiche ne lui viennent point de son état, riais de lui seul,

qui en abuse. Fût-il plus malheureux que le pauvre même,

il n'est point à plaindre, parce que ses maux sont tons

son ouvrage, et qu'il ne tient vu'h lui d'être heureux.

Mais la peine du misérable lui vient des choses, de in

rigueur du sort qui s'appesantit sur lui ; il n'y a point

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