LIVRÉ IV 1W
en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui* même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire d'eux. Et en effet nous voyons, même de noa fours, que les gouvernements qui se conduisent îe mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n'y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : « Le temps, dît Bacon, comme un grand fleuve, ne nous apporte que ce qui est de plus léger et de moins solide ; tout ce qui a îe plus de poids va au fond, et demeure englouti dans son vaste- lit ». Voilà comment? l'histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.
De plus, il s'en faut bïen que les faits décrite datfë l'histoire ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés ; ils changent de forme dans îa tètQ de l'historien, ils se- moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé ? L'ignorance ou îa partialité déguise tout : sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-fl îe même, et pourtant rien n'aura changé que l'œil du spectateur. Suffit-il, pour l'honneur de ïa vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé ? Combien de fols un artyre de plus ou moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent, onif décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu ? Cela empêche-t-ïl que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il eût été partout î Or, que m'im* portent les faits en eux-mêmes, quand la raison m'en reste Inconnue ; et quelle» leçons pu is-je tirer d'un évé« semant dont jignoro la vraie cause ? L'historien m'ea jîpnne une, mais 11 îa controuve ; ef îa critique eile-mêm^ dttnt qîi faît îmt fa bnji$, n'est qu'us art dg conjecturer.