LIVRE IV 'Kfi
jeune homme ni Poîybe, ni Saîlusie ; Tacite est le livre des vieillards, les jeunes gens ne sont pas faits pour l'entendre : il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de i'hemme avant d'en vouloir sonder les profondeurs ; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient qu'à l'expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser ; toute son instruction doit être en règles particulières.
Thucydide est, à mon gré, le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger ; mais il n'omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nousmêmes. Il met tout ce qu'il raconte sous les yeux du lecteur ; loin de s'interposer entre les événements et les lecteur, il se dérobe : on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, et l'on ne voit p- nue dans ses récits que la chose du monde la moins nstructive, savoir : des combats. La Retraite des Dix mille et les Commentaires de César ont à peu près la même sagesse et le même défaut. Le bon Hérodote, sans portrait, sans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables d'intéresser et de plaire, serait peutêtre le meilleur des historiens, si ces mêmes détails ne dégénéraient souvent en simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu'à le former : il faut déjà du discernement cour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live, son tour viendra ; mais il est politique, il est rhéteur, îl lest tout ce qui ne convient pas à cet âge.
L'histoire, en général, est défectueuse, en ce qu'elle ne tient registre que de faits sensibles et marqués, qu'on peut fixer par des noms, des lieux, des dates ; mais les causes lentes et progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent s'assigner de même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou perdue îa raison d'une révolution qui, même avant cette bataille, était déjà devenue inévitable. La guerre ne fait guère que manifester des événements déjà déterminés par des causes morales que les historiens savent rarement voir.
L'esprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs écrivains de ce siècle ; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systèmes s'étant emparée d'eux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont, mais comme elles s'accordent avec son lè.
Ajoutez à toutes ce3 réflexions que l'histoire montre. Jbten plus les actions que les hommes, parce qu'eliç û$
saisît ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade; elle n'expose que l'homme
:ic qui s'est arrangé pour être vu ; elle ne le suit point
:3 sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis ; elle ne le peint que quand il repré-
te : c'est bien plus son habit que sa personne qu'elle peint.
J'aimerais mieux la lecture des vies particulières pour
rcmencer l'étude du cœur humain ; car alors l'homme a beau se dérober, l'historien le poursuit partout r il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour dviiei' l'œil perçant du spectateur •< et c'est quand l'un crori mieux se cacher, que l'autre le fait mieux connaître. k Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, d'autant
Ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements,
3 à ce qui se passe au dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi c'est mon homme que Plutarque s>.
Il est vrai que le génie des hommes assemblés, ou des peuples, est fort différent du caractère de l'homme en particulier, et que ce serait connaître très imparfaitement le ceeur humain que de ne pas l'examiner aussi dans la
îtitude ; mais il n'est pas moins vrai qu'il faut commencer par étudier l'homme pour juger les hommes, et que qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu, pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.
Il faut encore ici recourir aux anciens, par Tes raisons que i'ai déjà dites, et de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet d'y faire ; et comme on ne peut montrer les hommes que reorésentant toufours. on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie des rois, nous n'aurons plus de Suétones (1).
Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels ■ ' n n'osons plus entrer : il a une r"**<*e îmniîtabip h peindre les jrronda hommes dans les petites choses ; et il
jK Un ZQ'di dt rite historiens, qui a îrnlré" TScîte dans lés gf&nda traits, a osé imiter Suétone, et quelquafoia transcrire Cemines <^n3 l«a petits ; et cela même, qui cjwtc au pris tl* gçu Kvreà fa fât crîtfejtrer piuroï jrcus*