‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 36 sur 60 · LIVRE W ïfà · texte numérisé non relu

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est sî heureux 'dans fe choix de ses traits, que souvent un oiot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un cnot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui' livra l'Italie. Agésiîas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi. César, traversant un pauvre village et causant avec ses amis, décèle sans y penser le fourbe qui disait ne vouloir qu*être l'égal de Pompée. Alexandre avale une médecine- et ne dit pas un seul mot ; c'est le plus beau moment de sa vie. Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justice ainsi son surnom. Phflopcemen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisfne de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions; c'est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses pubîques sont ou trop communes ou trop apprêtées ; et c'est presque uniquement â cellès-cî que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'airêter. ' Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer ; mais combien s'est-on vu forcé d'en supprimer qui l'auraient fait connaître et aimer davantage 1 Je n'en citerai qu'un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n'eût garde d'omettre, mais que Ramsay n'eût eu garde d'écrire quand il l'aurait su.

Un jour d'été qu'il faisait fort chaud, le vicomte de Turenne. en petite veste blanche et en bonnet, était à la fenêtre dans son antichambre. Un de ses gens survient, et, trompé par l'habillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique était familier. Il s'approche doucement par derrière, et, d'une main qui n'était pas légère, lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme frappé se retourne à l'instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître ; il se ]ette à genotpc tout éperdu : Monseigneur, fai cru que c'était George... Et quand c'eût été George, s'écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous n'osez dire ? misérables ! soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles ; trempez, durcissez vos oreurs de fer dans votre vile décence ; rendez-vous méprisables a force de dignité. A4ais toi, bon ieune homme qui lis ce trait, et oui sens avec attendrissement toute la douceur d'âme qu'il montre, «même dans le premier mouvement^ 1rs aussi ies ffêtj&assss de es grsBd homm»x dès quIÎ 44aîl

m . EMILE

question de sa naissance et de son nom. Songe que cY le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu'on vit bien que cet enfant était le chet d'une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise l'opinion, et connais l'homme.

H y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures ainsi dirigées peuvent opérer sur l'esprit tout neuf d'un jeune homme. Appesantis sur des livres dis notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous tisons nous frappe d'autant moins que, portant déjà dans nous-mêmes les passions et les préjugés qui remplissent l'histoire et les vies des hommes, tout ce qu'ils font nous paraît naturel, parce que nous sommes hors de ïa nature, et que nous jugeons des autres par nous. Mais qu'on se représente un jeune homme élevé selon mes maxrnes ; qu'on se figure mon Emile, auquel dix-huit ans de soins assidus n'ont eu pour objet q^e de conserver un jugement intègre et un cœur sain ; qu'on se le figure au lever de fa toile, jetant pour la première fois les yeux sur la scène du monde, ou plutôt, placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre et poser leurs habits, et comptant les cordes et les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs. Bientôt, à sa première surprise succéderont des mouvements de honte et de dédain pour son espèce ; il s'indignera de voir ainsi tout îe genre humain âupe de lui-même, s'avilir à tes jeux d'enfants ; il s'affligera de voir ses frères s'entredéchirer pour des rêves, et se changer en bêtes féroces pojir n'avoir pas su se contenter d'être hommes.

Certainement, avec les dispositions naturelles de l'élève, pour peu que fa maître apporte de prudence et de choix dans ses lectures, pour peu qu'il le mette sur la voie des réflexions qull en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique, meilleur sûrement, et mieux entendu, que toutes !e3 vaines spéculations dont on brouille l'esprit des jeunes gens clans nos écoles. Qu'après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments : nous ne voyons là qu'un bon mot qui passe ; mais Emile y verra une réflexion très sage qu'il eût faite le premier, et qui ne s'effacera jamais de son esprit, parce qu'elle n'y trouve aucun pré] contraire qui puisse en empêcher l'impression. Quand ensuite, en lisant la vie de cei insensé, il trouvera q tous ses grands çiesseîns, ont abouti à 3*a!ler faire tiizt

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