ROGER PILLET
28 k LES HUMBLES
Un Livre d'Oatre-Rbin ©
Flamand de race, avec peut-être quelques gouttes de sang vas espagnol, je suis ensuite devenu Français par la culture. De cette diversité native découla peut-être la diversité successive de mes opinions et de mes goûts. .
Après avoir débuté par la lecture du catéchisme Hamiana, LE de la Croix, du Pélerin et autres illustrés spéciaux pour
l'enfance, en français, je suis arrivé à lire Mme de Ségur,
Bordeaux et Bazin — mais oui! — puis Lamartine et Hugo, sans oublier Musset. Puis, sans guère pousser plus loin dans l'immense enfilade des siècles aux colonnes énormes, mais classiques et froides, je me suis senti attiré vers les modernes quels qu'ils fussent : France et Zola, Maupassant et Rolland, voire même Ibsen et Tolstoi…. J'en passe et des meilleurs, comme dirait l’autre. Je ne rougis point de mon évolution, ni de mon éclectisme : j'en suis fier. Fat Cette évolution, littéraire et philosophique à la fois, m'empêche de consentir à tout exclusivisme, aux étiquettes jalousement limitatives que certains critiques se complaisent à prodiguer. Depuis la guerre surtout, génie latin et génie germanique —- pour n’en citer que deux — sont devenus des termes plus fréquents encore si possible qu'auparavant. Mieux, devenus quasi synonymes de lumière et d’obscurité, ils n’ont pas tardé à devenir suprême louange ou crapuleuse injure. Chacun des jeunes écrivains morts à la guerre — n’eût-il écrit de sa vie que trois sonnets boiteux ou quelques inoffensifs acrostiches ! -- est déclaré de suite imbu du plus à
(4) Émile Verhaeren. Sa vie, son œuvre, par Stefan Zweig. — Sc cu no à la Bibliographie.
pur génie latin (ou français, au choix). Celui qui garde son idéal de Paix et de Bonté, se voit affubler, bon gré, mal gré, de germanisme, mieux de bochisme !
Je n’ai pas le loisir de m’attarder à vérifier le vrai et le faux de cette assertion. Mais je puis bien dire que je préfère infiniment un écrivain qui soit simplement un Homme, sans plus. Si nous faisons abstraction de la période actuelle où tant d’autres ont sombré plus complètement, si nous oublions cette Haine qui s'explique assez et obscurcit momentanément à nos yeux l'éclat de son génie, Émile Verhaeren est Ki sans conteste possible l’un de ces écrivains. R Belge, Flamand même de race et de nom, il écrivit en français et, « Verhaeren, Maeterlinck, Van Lerberghe, dont aucun Français n'est capable de prononcer le nom correctement, sont des poètes français.» Toute son œuvre est en français, mais elle fut d’abord surtout connue en Allemagne 0). { Et si j'excepte le petit essai enthousiaste de Léon Bazal- DU gette, un peu court peut-être et sûrement trop peu connu, c'est aussi en Allemagne que parut l’étude la plus complète, la meilleure, que l’œuvre de Verhaeren ait inspirée. Grâce au Mercure de France, nous pouvons lire en français ce volume où l’on ne sait vraiment ce qu’il faut admirer le plus : la compréhension, la possession parfaite du sujet ou l'enthousiasme et tout à la fois le soin respectueux et quasi filial que le disciple apporte au commentaire du maître. * Je n’essaierai pas de paraphraser cet ouvrage : je préfère | y renvoyer le lecteur. Que l’on me laisse citer seulement
Œ) Si j'ai bonne mémoire, avant d’être édité par la Nouvelle Revue AREAS Française, Hélène de Sparte parut en Allemagne, sous le titre Helenas NUE Heimkehr. «D'ailleurs toute l’œuvre de Verhseren parut en allemand. La firme nsel-Verlag fi‘ paraître en édition populaire une Anthologie Verhaeren ane à bien avant celle qui vient de voir le jour en France. La même firme
| entreprit une édition française des Heures du Soir. :
quelques passages caractéristiques, quelques phrases bourdonnantes encore dans mon cerveau. à
Le premier chapitre, l'Époque nouvelle, est une fresque grandiose de notre siècle où les poètes, le plus souvent : « fuient la foule comme la pesle… n’ont que du mépris pour la locomotive et le télégraphe, pour les banques et les usines... sont comme des barques échouées, poussées par les courants impétueux des sentiments nouveaux... » Puis c’est un tabieau de la Belgique:
« Entre la France ardente et la grave Allemagne ».
Et commence aussitôt l’étude de Verhaeren, du poète et de l’homme.
« Du Français il a la langue et la forme; de l'Allemand, la recherche du divin, la gravité et une certaine lourdeur, le besoin d’une métaphysique et l'aspiration panthéiste. » Mais c’est d’abord un homme et un poète parmi les plus grands: « … dans nombre de poèmes de Verhaeren, un étranger ignorant la langue française pourrait en comprendre le sens rien qu’à entendre leur musique innée, de même qu’on peut sentir l’intention poétique rien qu'au seul aspect de leur disposition typographique. » Je cite toujours : « Sa poésie n'incline pas à la rêverie comme la musique; elle ne symbolise pas comme la peinture ; elle agit, à la façon d’un vin généreux... L'art à ses yeux, est un combat... Personne, en lisant son œuvre, ne serait tenté de l'attribuer à une femme, et il faut bien d'ailleurs reconnaître que notre poète n’a pas encore trouvé un public féminin... »
Je m’arrête. Ami lecteur, fervent de Verhaeren, qui voulez connaître mieux encore votre maître, pénétrer davantage en son intimité, lisez Stefan Zweig. Vous commettrez ainsi, de plus, un acte d'indépendance qui vous honorera. Car j'oubliais de vous dire que Zweig naquit à Vienne, en Autriche.