LES AILES ROUGES DE LA GUERR
Quelle ombre lugubre et toturi dable font sur ce sépulcre brusquement ouvert les Ailes rouges de la Guerre ! : *
Voici vingt ans que ses notre admiration FqUE Émile
Verhaeren.
En 1896, paraissait à Bruxellos! he une mince brochure de ses plus belles pages, Pour les Amis du Poète. M. René Doumic, la même année, comme il citait parmi « Les Jeunes » H. de Régnier, Viélé-Griffin et Samain, ignorait Émile Verhaeren ; et Roinard omettait de modeler cette médaille — Roinard, déjà proche, par telles tendances, de Verhaeren — et de la placer au nombre de ses Portraits du prochain siècle.
Cette même année encore, le curieux LCritiie néerlandais, Van Hamel, faisait à Lille, devant un public combien clairsemé, une conférence — la première, croyons-nous, qui fut écoutée en France — sur Georges Rodenbach et Émile Verhaeren.
Quel élan d'enthousiasme, dans le petit groupe de toutjeunes, quelle ferveur d’admiration que unis années dis-. parues n’ont pu apour.
Dès lors, Émile Verhaeren fut pour nous le grand Lyrique,
pes
le seul lyrique vraiment universel depuis Hugo; le poète assez complet pour atteindre à la fois le peuple et l'élite, non celle des académies ou des salons, mais l’élite intellectuelle véritable; le « poète social » qu’allaient, et puissam-
ment, préciser ses œuvres maîtresses : Les Villes Tentacçulaires, les Forces Tumultueuses, la Multiple Splendeur.
L'art verhaerénien, nombreux furent les prosélytes qui s’employèrent pour en propager l'expansion, En Normandie, de 1905 à 1910, sous diverses formes, nous le fimes acclamer, à Rouen d’abord, à Dieppe, à Elbeuf, à Lillebonne..... puis, affrontant au poète européen son grand émule d'Amérique, nous unissions avec l’aide de Ph. Lebesgue, Léon Bazalgette, Henri Guilbeaux, de Yard, de Pierre Dumont, de Pierre Varennes... la gloire de Verhaeren à celle de Walt Whitman, en ce même Rouen, où, la guerre venue, il allait pâtir la brutale mort : premiers articles de la presse nor-
. mande, préface qu’il donne pour l’An de Terre à Francis
Yard, sa signature au bas de la page liminaire d’un A/manach qui joint en 1908 ses plus fervents disciples picards et normands.
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Les événements de 1914 et la perdurance dans la rupture du monde européen, la «participation héroïque et salvatrice » de la « Belgique martyre », la « solidarité de l'Alliance », il a fallu tout cela, toute cette tragédie épique pour qu'on en vint à reconnaître, chez nous, aux « Marches Belgiques », le rôle d’avant-gardes qu’elles jouaient dans les lettres françaises depuis plus d’un quart de siècle. Wallons et Fla-
. mands-d’expression-française y rivalisent d’ardeur, et les
seconds, de l’aveu même des Wallons, fournissent les écri-
vains français les plus dignes d’attention, les plus remarquables : Charles de Coster, Rodenbach, Maeterlinck, Van Lerberghe, Elskamp et Verhaeren, pour ne citer que les plus illustres, et les noms à consonnances nordiques les plus étranges pour des « oreilles latines », consonnances qu’on leur reprochait chez nous, ridiculement.
À plein bouquet, les premières œuvres de Verhaeren fleurent le terroir: Les Flamandes, Les Moines... poèmes de forme parnassienne ; le parfum lourd s’en diffuse aux suivants qui s’enrobent d’un symbolisme assombri : Flambeaux Noirs, Villages Illusoires, Apparus dans mes chemins, pour évoluer encore et aboutir à l’européanisme dynamique : «il avait fait de la poésie avec le mécanisme et le machinisme enfiévré, avec le dynamisme exaspéré de notre époque, il avait trouvé la poésie dans les profondeurs sombres de la: mine comme dans les splendeurs de la forge » (Maurice Donnay), inspiration dont il ne s’éloignera guère qu’en relatives infidélités, en passagères coquetteries pour la mode néo-classique, ou pour retourner au sol initialement évocateur, à Toute la Flandre natale, mais d’une âme élargie jusqu’à y répandre de soi toutes les émotions, tous les amours fraternels, tous les entr’aides sociaux. A la veille de la guerre, il proclame plus hardiment que jamais l’Entente universelle, la Foi nouvelle :
En ces temps d’animosité aiguë où mainte nation, sous prétexte de cultiver ses différences, ne cherche qu’à réchauffer ses haines.. l’idée d'une Europe à former non plus avec de vieux concepts, mais avec de la réalité nouvelle... est l’irrémédiable nécessité... Malgré ceux
qui les veulent séparer pour de prochains combats, les masses ont la fièvre de se connaître et de se rapprocher; combien le travail,
l'échange et le trafic rendent semblables les intérêts et les idées, combien les races ne sont plus que contact et mélange. ()
Et dans l’adoption de la forte pensée de Léon Bazalgette [son biographe le plus pénétrant, le plus ancien, celui qu’on pille unanimement et anonymement}, daus l’adoption de la forte pensée de Léon Bazalgette dans le célèbre article Europe, Emile Verhaeren de conclure :
Cette grande unité européenne nécessaire aujourd’hui, urgente demain... fatalement elle se fera... sur l’assise du futur Occident à destinée unique. ()
Aucun doute dans cette foi quasi-chrétienne et qui exaltait l'habituel adage et l’intensifiait : « Admirons-nous les uns les autres ! » épigraphait-il un de ses livres.
Pour aucun le réveil ne fut plus effroyable! Atteint dans ses œuvres vives, sa native et permanente inspiration de la . Flandre, il constatait sa ruine d’ardeur, la désagrégation de cet européanisme dont il était l’un des prophètes. Il en ressentit un effroi mêlé de colère qui se mua en haine contre le principal fauteur : toute l'Allemagne.
Ce grief est le plus rigoureux de ceux qu’il relève contre lennemi, en son, ultième recueil : les Ailes rouges de la Guerre :
Car c’est là ton crime immense, Allemagne, d’avoir tué atrocement l’idée que se faisait pendant la paix en notre temps l’homme de l’homme.
(1) Préface de l’Anthologie des lyriques allemands, par Henri Guilbeaux.
La réaction fut violente et d’autant plus que la veille
encore l'Allemagne lui prodiguait une gloire qu’on lui that 0 chandaït sans tact par ailleurs ; — en toute justice, notons
que ses traducteurs allemands, Johannes Schlaff et Stefan
Zweig, sont demeurés fidèles à l’idéal commun de l'Unité
Européenne — et ce triomphe le persuadaïit davantage en
son CAREREE d’une harmonie universelle :
Partout où les cités de vapeur s’enveloppent, Où l’homme dans l'effort s'exerce et se complait, Bat le cœur fraternel d’une plus haute Europe.
61 1e Aer A Ne e e C2 e wie de te me A NAS
Et les tribuns sont la...
Paie dont le verbe éclaire au front les multitudes ; Qu'un roi hérisse un jour de ses armes la terre, Leur ligue contre lui arrêtera la guerre...
Sous les Ailes Rouges de la Guerre un sentiment, jusqu’alors à son œuvre étranger, en opposition décidée avec sa nature, cabre son esprit : il accueille, non sans intensément souffrir, la haine dans son intelligence et dans son cœur.
Du point de vue social, humain, on peut se sentir incapable de la partager, surtout de l’adopter en toute son
étendue, car, sans distinction suffisante, il la dédie à toute la race asservie, jusqu'au jour où cette race se sentira « la puissance “ organiser aussi la révolte et l'orgueil.. » loin.
de la réserver à tous les grands responsables (que leur part en soit lourde ou si légère soit-elle !) du massacre actuel.
Néanmoins il y aurait quelque enfantillage à nier que
cette tendance, étrangère à toute sa bonté naturelle, incon-
mue de lui jusqu'alors, et de son aveu même, n’ait revigoré
son inspiration lyrique jusqu’à placer son nouveau poème au plan de ses plus vigoureux chefs-d’œuvre : Les Campagnes hallucinées, les Villes tentaculaires, les Forces tumullueuses. ;
Nous n’aurons donc, du point de vue esthétique, aucune
réserve à exprimer, et, au reste, souvenons-nous qu'il en doit être de l’opinion de chacun, comme de la vertu morale, en art, et suivant la formule précieuse de Leconte de Lisle, les merveilleux trésors de la poésie n’en sont point le salaire .obligé.
D'autre part, l’évolution du milieu toujours domine Verhaeren, comme elle domine tout Hugo. L’un et l’autre le reflètent pour en réfracter le rayon sublime. L'évolution littéraire, Verhaeren la subit également : il est tour à tour parnassien, symboliste, scientiste, néo-classique et décentralisateur. Il ne pouvait pas être dans la guerre ailleurs qu'à l'ombre lugubre des Ailes rouges de la Guerre. Nous ne pouvions lui demander plus que d’en faire le chef-d'œuvre que voici :
Je l’étudierai brièvement. Que dire d’un poète ? Le lire à
‘haute voix! Rien de plus. D’ordinaire même, on répugne
aux extraits. Je m’en tiendrai à l'indispensable strict. Quelques vers dilués dans une étude sont un bien faible reflet.
‘Ici la suite forme un tout qui n’acquiert sa valeur vraie
qu'après lecture totale. Toute citation fragmentaire, serait-
ce d’un poème entier, devient infidélité, presque trahison à
l'intégrité de la pensée qu’exprime le livre. — En somme,
oui" LES HUMBLES
Verhaeren ajoute à son œuvre un livre sans précédent : une épopée.
Et le plus vieux, dont le front mort était béant, Couvrait la terre avec un geste de géant...
Ces deux vers montrent où atteint le {on du récit épique; par ailleurs le goût du sublime, à force de simplicité, touche en cette angoisse déchirante à la presque sérénité. Qu’on lise Un Deuil et Rupert Brooke, et que l’on complète par l’ensemble du poème Angleterre l’impression de pensée haute, de supérieure cérébralité que donne partiellement cetie strophe :
Or, aujourd'hui, Nul ne peut plus vivre pour lui Seul, loin des autres, Tout ce qui est d'autrui devient aussitôt nôtre. Tout ce qui est mobile ou changeant, lci, là-bas, plus loin, au bout de l'Océan, Importe à mon pays, à ma race, à mon étre.
L'univers tournoyant m'assiège et me pénètre. Et mon cœur est coupable et fou, s’il m'interdit D’écouter tressaillir et penser l'infini.
Un esprit de justice veut guider ses jugements sur l’Angleterre comme sur la Russie et fait songer au grave amour qu'exprimait en 1870 pour la France, non sans quelques rudes sévérités, le grand Américain Walt Whitman. A l’une, Verhaeren reproche sa tyrannie, à l’autre son orgueilleux isolement. Et même dans sa haine pour l’Allemagne, il en conserve la notion, elle fuse de son cœur malgré qu’il veuille : ;
Car tu es juste, 6 cri, Bien que tu sois la haine.
Et par delà, il ne renonce à rien de l’ancien idéal:
L'humanité a soif d’une équité profonde...
Une Europe tout autre éclot de vos tombeaux.…. Nous ne laissons rien choir de l’ancienne espérance.
Il faut joindre à ces particulières qualités celles qu’on lui
reconnaissait déjà et qui n’ont pas ployé: l’ample flamme
lyrique, le pittoresque expressif, la couleur et le geste exacts et simples, l’ancien amour pour la bonté qui va jusqu'à vouloir qu’espèrent les vivants et soient consolés les morts :
Seigneur, Dieu de la paix populaire et profonde...
Vase reviens t’asseoir sous la cépée
Parmi les humbles gens, sous ton humble manteau.
Avec l'amour passionné de la terre natale — les admirables pages de Ceux de Liège, La Ferme des Marais d'Or, Ypres, Notre-Dame de Bonne Odeur et ce tragique Lambeau de Patrie le prouvent, où il dit :
HE mon cœur te voudrait plus déplorable encor Pour se pouvoir tuer à t’aimer davantage. — perdure surtout et toujours ce dynamisme exaspéré de notre époque qui reste son plus original apport à la poésie. Des trains illuminés s’engouffraient sous des arches, Tout n'y était que fièvre, ardeur, vitesse, envol...
Je ne puis relever ces vers du grand aède moderne sans un frémissement.
Le poète du dynamisme trépidant meurt du trépidant dynamisme.
C’est dans l’ordre.
Et quelqu'un dit simplement :
« Verhaeren a chanté la roue et la machine.
« La roue l’a broyé.
« Voilà! » : A.-M. Gossez.
me ë ARE k. 3 34 | LES HUMBLES
Verbaeren : notre maître
crane
A Georges PIOCH.
La route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la victoire, (J. JAuRÈS).
Nous ne laissons rien choir de l’ancienne espérance, (E. V. Les Ailes rouges de la Guerre).
Les grandes voix humaines se brisent dans le silence de la mort ou dans l'horreur du siècle.
Ceux qui furent nos maîtres, doux comme des patriarches, grands comme des prophètes, s’anéantissent. 4 . Nous avions perdu Pressensé; et la Guerre, pour passer en hurlant, avait besoin de la mort de Jaurès. Et vous, maître très aimé de la forme parfaite et des idées claires et de l’ironie généreuse et humaine, vous qui avez tant contribué à former notre pensée et à enchanter nos esprits, Anatole France, vous nous abandonnez au moment tragique où vos amis, nos guides, disparaissent.
Et Verhaeren est mort.
L'ombre s'accroît autour dé nous.
“te nr Verhaeren — pour les hommes de ma génération — fut à la fois le maître des rythmes nouveaux, le poète épique de notre époque et le. prophète des temps socialistes. Je ne l’ai pas connu. Il était de ceux qu’en notre adolescence ardente nous aspirions à connaître et vers lesquels se tendaient nos esprits et nos cœurs, comme Jaurès, comme
Carrière, comme Anatole France. Je ne l’ai point connu, je n’ai vu de lui que des portraits, mais il m’apparaissait comme un ouvrier, l’ouvrier simple et fort d’un art nouveau et d’un monde nouveau.
À nous qui essayions de définir notre position dans le tumulte social, à nous qui cherchions à préciser notre pensée et notre idée du monde, à nous qui penchions. par réflexion, par enthousiasme, par l’ordre insensible et peutêtre souverain de nos ancêtres vers le monde du Travail et
vers le règne de la Justice, il apportait l'expression magni-
fique et tumultueuse de nos idées.
Nous nous dégagions lentement du romantisme de l’ado-
lescence comme nous nous étions dégagés des religions périmées et nous n’étions pas sans trouble devant le monde
matériel, ni sans inquiétude devant sa laideur ou ce qui nous paraissait tel, pour avoir trop regardé d’autres beautés.
Mais le jour où nous avons lu Les Villes Tentaculaires, Les Forces Tumultueuses, La Multiple Splendeur, ce jour-là un apaisement s’est fait dans notre conscience et une joie s’est épanouie dans notre cœur. Déjà nous avions senti l’héroïsme et la grandeur de ceux qui accomplissent le rude labeur quotidien et qui élaborent lentement, mais ardemment, les jours de Justice; Verhaeren, par la magie du Verbe, dégageait l'esthétique de ces labeurs nouveaux et forcenés, capables de
…… recréer les monts et les mers et les plaines D'après une autre volonté.
Il a su chanter la beauté farouche du travail de ce siècle. Il a dressé l'épopée d’un labeur sans joie où l'homme ne se soutient que par le rêve socialiste d’un ordre supérieur et et juste :
Et qu’importent les maux et les heures démentes,
Et les cuves de Vice où la Cité fermente,
Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles, Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,
Qui soulève vers lui l'humanité
Et la baptise au feu de nouvelles étoiles.
(L'âme de la Ville).
: Ainsi, il revêtait de symboles sublimes nos humbles pensées et nos espoirs immenses.
Certes, il n’atténuait pas de fausse idylle les couleurs dures de la réalité. Il sentait au paroxysme la grandeur mais aussi l’horreur de notre civilisation. Elle lui apparaissait comme une période transitoire, douloureuse et magnifique, où l’humanité forgeait par l’effort des prolétaires et de leurs tribuns l’avenir clair et ordonné du Monde :
Ici le charbon fume et là-bas l'acier bout ;
Le travail y est sombre et la peine est rude,
Mais des tribuns sont là dont le torse est debout Et dont le Verbe éclaire au front les multitudes.
(Au Reïichstag).
Cette guerre même que nous voulons avec passion, avec entêtement, considérer comme l’agonie d’une époque anarchique, nul n’a su comme lui en exalter l’horreur et la grandeur et ce qu’elle a de doublement sacré. Mais il nous plaît aussi de retrouver dans son livre les accents d’autrefois et l'affirmation puissante de son rêve à peine modifié :
Seigneur, Dieu de la paix populaire et profonde, Serais-tu le captif de ces empereurs fous...
eee desnusee,.e
Ne bénis plus, Seigneur, le vol de leurs drapeaux,
Ni leurs aïgles, ni le croissant de leur épée,
Mais simplement, reviens l’asseoir sous la cépée, Parmi les humbles gens, sous ton humble manteau.
(Prière).
Pressensé, en qui vivait le droit fondé par les grands révolutionnaires, est mort.
Jaurès, bon architecte qui élevait lentement les murs de la Jérusalem nouvelle, est mort.
Verhaeren, qui fondait l’esthétique de notre Âge en accordant déjà sa lyre pour chanter l'avenir juste et bon, est mort.
. Et cependant meurent chaque jour ceux qui avaient mis en eux leur espoir et qui vivaient de leurs paroles et s’exaltaient de leur exemple.
Les ombres s’amassent autour de nous.
Où trouver la force de les écarter et d’illuminer Demain ?
Demain ?
Demain, par la méditation de leurs paroles et par l’encouragement de leur exemple, nous recréerons en nous les forces tumultueuses à la fois et méthodiques qui sauront achever l’œuvre abandonnée.
Il appartient à une génération qui s’est accordée à la parole de Jaurès et au rythme de Verhaeren et qui, n'ayant pas encore eu de place au pouvoir, n’a pas du moins les responsabilités possibles des générations précédentes, de relever les ruines et de réparer les fautes — et de fonder la Justice et la Paix.
Ou ce sera fini de l'humanité.