‹ Émile VerhaerenChapitre 1 sur 14 · RUE DE L'EPERON · texte numérisé non relu

RUE DE L'EPERON

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x monde s’est, par de brusques saccades ou d'invisibles métamorphoses,renouvelé des assises au faîte.

Toutes les conditions de la vie ont changé. La conscience de l’homme s'est modifiée. À travers aujourd’hui, nous avons le sentiment de vivre un recommencement d'humanité.

Dédaigneux de notre âge et de ses travaux, des poètes’ ont persisté cependant à susurrer leurs lointaines petites chansons, satisfaits de prolonger sur leur chalumeau l'écho parfait des flûtes anciennes : cela, en face du monde énorme en renouveau, d’un pôle à l’autre agissant et frémissant, si colossalement beau de labeur et d’effort. Les électricités qui parcourent la planète ne les ont pas touchés. Ils n’ont pas rajeuni leurs thèmes. Aussi

sont-ils demeuré étonnamment au-dessous des réalités qui de toute part les confrontent.

Si bien que le monde ne les comprend plus et serait tout disposé à légèrement en conclure que la poésie n’aura point de place dans la cité d’industrialisme, de machinisme et de démocratie qui s’élabore. Jusqu’au jour où de la cohorte dolente aux gestes anachroniques, et sans qu’on y prenne garde tout d'abord, un homme se détache qui s’efforce de traduire l’exaltation dont il est la proie. en face d’un tel spectacle. C'est que celui-là a senti passer en lui le frisson d’une beauté nouvelle et qu’il s’est éprouvé une parcelle de ce tout monstrueux et splendide. D’exilé il s'affirme un conquérant. Alors un poëte moderne a surgi, et, s’il est assez puissant pour s’égaler à son âge, ilen deviendra réellement l’un des éclaireurs.

Ce fut longtemps une habitude de ne citer Emile Verhaeren que comme un nom dans une liste de noms. Il semblait qu’on eut alors tout dit et qu'il fut de ceux-là qui ne valent qu’en tas. Déplorablement cette manie, en des milieux, perdura. Et l’on croirait parfois, à écouter certains jugements, que le poète n’a pas une individualité assez nette pour qu’on puisse l’extraire d’un groupe fameux, — aujourd'hui dispersé et légendaire — et le considérer lui seul, sans souci des écoles et des confréries ! La nullité d’un tel point de vue est éclatante.

Qu'il se soit opéré, à telle époque, un rapprochement de volontés d’art en vue d’affirmer de

nouvelles tendances, ceci regarde Phistoire littéraire et nous indiffère ici. Qu'il y ait, à l’heure présente, un Verhaeren, envisagé dans ses origines, son labeur, ses impulsions et surtout son tempérament, — complètement à part d’un mouvement avec lequel on s'obstine à le confondre — voilà ce qui seul nous importe. Et qu’on ne nous accuse pas pour cela d’un manque de considération et d’estime envers la génération qui reconnut pour chefs les Moréas, les de Regnier, les Viélé- Griffin et les Kahn, sous le consulat de Mallarmé. Elle à joué sa partie dans l’ensemble du travail poétique au XIX: siècle, ce pourquoi il lui sera rendu justice un jour exactement. Quoi qu’il en soit, l’un de ses mérites incontestables fut le catholicisme de ses admirations. Rappelant à cet égard les romantiques, elle n’a jamais eu peur d'affirmer ses sympathies ferventes, et même exclusives, pour des « exotiques », comme disait feu Sarcey. Nous devons toujours lui savoir gré amplement d’avoir, dans l’universel silence, accueilli, exalté un Verhaeren, et contribué pour une forte part à la popularité d’un Maeterlinck et d’un Ibsen. Cette clairvoyance et ce courage, personne ne songe à les lui contester. Mais lui appartiendrait-il, en échange, de retenir, d’accaparer, de monopoliser, de s’annexer une individualité qui dépasse, non seulement de la tête mais du torse entier, tous les groupes et qui se signale de loin par quelque chose d’intimement personnel et d’absolument unique, quelque chose d'immense que j’es-

saierai de suggérer et qui formera même l’invisible fond de cette étude ?

Un Verhaeren ne peut être jugé que d’après cet unique étalon : lui-même.

Verhaeren est avant tout une sensibilité en concordance avec son temps. Il s'est mesuré avec le monstre et il est sorti vainqueur de la rencontre. Ce trait seul suffirait à le distinguer des. poètes contemporains dont aucun, je crois, n’a tenté l’aventure en grand. De plus, par ce qu'il a su faire entrer d’universel en son art — tout en laissant parler en luisa race, à voix très haute — il déborde les limites d’une patrie ou de deux, comme il échappe aux formules et aux coteries. Dans son œuvre les horizons sont illimités. Individualité à tendances mondiales, le poète des Villes Tentaculaires ne s’est pas contenté pour lot d’un enclos. Vastes furent ses appétits, amples ses curiosités. Il a des accents qui, de New-York à Moscou, feront vibrer les mêmes fibres intra-humaines. Aussi son nom s’estil imposé largement au dehoïs. Nul autre poète de langue française n’éveille, à l'heure présente, autant d'échos par à travers la grande conscience européenne ou occidentale. Si ses racines ont puisé leur nourriture première aux limons de l’Escaut, qui pourrait dire, après que l’arbre a tellement grandi, à quelle province plutôt qu’une autre appartiennent les rameaux touffus de son feuillage ?

Il est peut-être tempsaujourd’hui de reconnaître la situation qu’occupe en réalité Verhaeren et de clairement l’affirmer.

C'est à ce point de vue surtout, — moderne, européen, universel, — que nous envisagerons son œuvre ici. C’est dire que nous accorderons plus d'attention à la seconde partie qu’à la première, au Verhaeren des dix années dernières qu’au Verhaeren antérieur, dont le nom se trouva mêlé pour le renier ou l’exalter, à tant de polémiques d’art, d’un intérêt maintenant contestable.Qu’on ne voie en ceci nul injuste dédain de sa période première, mais uniquement l'affirmation d’un point de vue.

Et si, également j’abandonne à de plus experts l'examen des question de métrique et de prosodie, c’est pour m'occuper du Verhaeren essentiel qui, à travers la prose, le vers libre ou l’alexandrin, s'offre à nous avec ses fièvres, ses tortures, son exaltation, ses espoirs et ses conjectures, et la merveilleuse foi nouvelle qui dore les cimes de son œuvre. De ce Verhaeren-là il fut peut-être moins parlé jusqu'ici, maïs c’est celui qui aura devant l'avenir l'importance d’un précurseur, d’un révélateur.

Le bourg de Saint-Amand, où Emile Verhaeren naquit le 21 mai 1855, se trouve situé à l'intersection de la Flandre orientale, de la province d'Anvers et du Brabant, au bord de l’Escaut, qui domine toute la contrée. À l'horizon des plaines vastes, balayées par les vents, s'érigent

les clochers des villes et des villages, qui seuls en rompent l’uniformité. Dissimulés jusqu’au poitrail dans l’herbe grasse des prairies annuellement fécondées par le fleuve, errent des bestiaux. Et par delà les digues, ce sont de grandes voiles qui passent, dorées par le soleil ou rougeoyantes au crépuscule... Toute l’enfance du poète s’est écoulée en ce paysage âpre et magnifiquement triste, qui le façonna pour jamais. Verhaeren est un enfant de l'Escaut et les approches de la mer . du Nord l'ont sacré.

Près d’un carrefour où passe la grand’route de .Termonde à Anvers, la maison familiale dressait sa large façade. Par la rue d'en face qui aboutissait au fleuve, on pouvait, des fenêtres, voir passer les bateaux érigeant leur mâture. Un grand Christ, à un angle de la place, exposait ses plaies violacées ; et les jours de procession, on dressait là un reposoir autour duquel, parmi les angelots blonds porteurs de palmes, l'enfant déflait.

La maisonnée se composait, hormis le père du poète et sa mère, née Adèle Debock, du frère de celle-ci — dont l'usine crachait ses fumées non loin du logis, — et de sa sœur, Amélie Debock, une tante pour laquelle l’enfant éprouva une

idresse très vive. Ces Debock, qui étaient du

ys et qui en étaient fiers — (leur mère veit d’Herenthals et avait nom Lepaige, nom

15 doute révélateur d’une origine française) trai-

ent amicalement « d’étranger » Gustave Ver-

haeren, le père d'Emile, qui était de Bruxelles où son père avait conquis une honnête aisance en vendant du drap dans une boutique de la rue de l'Ecuyer. 1l vivait à Saint-Amand en rentier de village. Les Verhaeren néanmoins venaient probablement de Hollande. Dans la famillé, — exception curieuse — on ne parlait que le français et les bonnes étaient liégeoises : le flamand qu'il ne sut jamais, le poète ne s’y essaya qu’à sept ans, avec le maître d'école du village, M. Ch. Mertens. Grâce au livre délicieux que Verhaeren a consacré à ses souvenirs d’enfance, nous savons quelle existence de liberté et de nature fut la sienne jusqu'aux heures noires et inévitables de l’internat. Derrière la maison s'enfonçait un grand jardin où le bambin passait le meilleur de son temps. Chacun des jardins de notre enfance est un univers. Il y avait dans celui-ci les massifs récéleurs d’ombre mystérieuse, les grands arbres au sommet balancé dans le vent, l’étang avec ses poissons : maïs on y voyait surtout, se promenant sur les pelouses ou dans les allées, deux couples d’étranges volatiles, des paons et des demoiselles de Numidie, dont les lents mouvements et l’exotique plumage exerçaient une puissante fascination sur l’enfant. Ces oïseaux résumaient pour lui.et le Paradis terrestre et les bêtes fantastiques qu’énumérait l’histoire sainte. Et le jardin, au reflet de leurs ailes, s’emplissait de féerie. Premières nostalgies, premiers rêves dardés! Quand l'oncle Debock recevait ses amis d'Anvers, des armateurs, qui par-

laient de leurs navires en:route sur les mers lointaines, l’enfant les écoutait, immobile et fiévreux, et à travers sa songerie puérile s'exacerbaient des soifs de départ et d'aventure en des terres merveilleuses et indicibles.

Pour. l’instant les seules aventures — et combien attrayantes déjà ! — c'était lorsqu’on partait en bande, entre cousins ou camarades, pour des expéditions en dehors du bourg, loin, très loin, vers les confins du monde... Dès qu’on avait dépassé les dernières maisons, on ôtait ses souliers et on courait pieds nus, comme des fous, vers les prés bordant l’Escaut, ou bien en maraude par les vergers pour s’emplir les poches de pommes conquises et pillées, bien plus savoureuses que celles qu’on entassait au logis dans la chambre aux fruits. Ah! cette enfance de gamin de village, les folles équipées dont on se souvient toujours ! L'été c'était les baignades joyeuses en une crique de l’Escaut, sous le grand soleil, l’hiver le patinage.

Tels nos jeux s’exaltaient, libres et spontanés On ne songeait à rien, sinon au flux de joie Qui saisissait nos corps, comme des proies, Et les marquait, superbement, Pour la vie ample et violente

Le fils des bourgeois de Saint-Amand était l’ami des gens du village, entrait chez le maréchal ou le cordier, indispensables personnages, interrogeait le passeur d’eau, vivait en contact avec les hommes. des petits métiers, dont ilse souvint plus tard pour

les exalter dans les Villages Ilusoires, lui qui les avait connus, comme ses naturels compagnons, dès l’âge où ses pieds le portèrent.

Un petit être surgit de.ces années, poussé dru comme une plante sauvage en plein terreau, volontaire et tendre, hardi et frémissant, avec des désirs

fous, des angoisses soudaines, des fièvres de lointain et d’impossible. Quelque chose de cette jeune âme fervente se devine en un charmant portrait où le garçonnet, dont les yeux semblent déjà fixer un rêve, tient de sa main droite son beau chapeau à plumes des dimanches. Déjà le tressaillement des lourds camions sur la route de Termonde et le bruit sourd des pas qu’on entendait l’hiver, de la maison aux volets clos, pendant qu’on récitait les prières du soir, l’hallucinaient étrangement... Il avait une amie, elle s’appelait Céline de Cock et mourut tout enfant: tendresse première... Pendant des semaines de convalescence, il se souvenait d'avoir longuement regardé les gravures, d’après Rubens et Ocho Vœnius, d’un Ancien Testament, légué par un de ses oncles chanoine qui habitait Saint-Amand et possédait une riche bibliothèque. Et l'enfant repassait déjà dans les livrés à images les annales de sa race, apprenant les hauts faits du bon peuple héroïque des Flandres aux heures rouges et tumultueuses de son passé. Un petit Flamand grandissait tout près du cœur de la « terre des pères», comme dit Ulenspiegel. Plus tard, au temps de l’adolescence, les cabarets et les kermesses, prétextes À batailles entre gars amoureux et de sang

trop riche, devaient mettre le sceau à son éducation de villageois des plaines de l’Escaut.

Le jeune Verhaeren fréquenta l’école communale de Saint-Amand jusqu’à sa première communion, qui eut lieu le 18 mars 1866, — date gravée sur le fermoir de son livre de communiant qu’il conserve comme une relique de son enfance. Il allait avoir onze ans et il était temps de songer à des études plus sérieuses. Alors c’est le départ pour Bruxelles et l'exil à l’Institut Saint-Louis, où il passa deux ans. Finie la belle vie de plein air et de vagabondage, réduite maintenant aux seuls mois de vacances que l’écolier venait passer sous le toit familial. Vers treize ou quatorze ans, il entre au collège Sainte-Barbe, à Gand, sur les bancs duquel viendront s’asseoir, quelques années après lui, Maeterlinck et Van Lerberghe. Leurs souvenirs à tous trois concordent absolument. Cet établissement de Jésuites avec son préau sinistre, ses couloirs sombres et étouffants aux aspects de pénitencier, et la science qu’y débitaient les « bons pères », leur a laissé les mêmes impressions lugubres excessivement.

De ces noires et banales années d’internat se lève pourtant un bon souvenir : l’amitié étroite qui unissait Emile Verhaeren à son condisciple Georges Rodenbach. Et ce fut sur les bancs du collège Sainte-Barbe, en troisième latine, que tous deux commencèrent à écrire des vers. Un professeur de seconde latine, le Père Volders, encourageait leurs essais, et les deux poètes de quinze ans passaient

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