‹ Émile VerhaerenChapitre 2 sur 14 · IS · texte numérisé non relu

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leurs vers à un de leurs camarades, leur aîné d’un an, — Edgar Patyn, plus tard écrivain flamand — qui s’instituait leur juge et critique. En ce milieu, Lacordaire, Châteaubriand et Lamartine étaient alors les dieux qui s’imposaient aux jeunes imaginations : Hugo demeurait encore, pourles Barbistes, marqué au front du signe des réprouvés et son nom, dans la bouche des plus hardis, avait une saveur de fruit défendu. Des élèves de seconde et de rhétorique avaient formé un club, |” « Académie », qui, sous la tutelle des Pères, offrait des séances dominicales, au cours desquelles les jeunes humanistes présentaient des travaux de littérature ou d’histoire.

Qu'un enfant de sensibilité ardente et hanté de chimères n’ait pas souffert, peut-être même à son insu, entre les murs de cette noire jésuitière, cela n’est guère à présumer. En tous cas la discipline des Pères n’était pas toujours acceptée par lui sans sursauts de révolte, témoin le jour où, pour uneinjustice notoire et qui particulièrement l’exaspérait, ayant été mis au sequestre — cette cellule où l'on. coffre les indisciplinés avec ordre de noircir des pages à l'infini — le doux collégien, pris d’un accès de fureur, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le cabinet de chimie et s'armant des projectiles à sa portée, table, chaise, livres, encrier, les lança parmi les instruments de verre et fit un dégat effroyable. . Pour cet exploit, il faillit être mis à la porte. Ses notes et ses succès scolaires plaidant en sa faveur, on le garda : le père n’eût qu’à payer la casse, une somme respectable.

Le désir s'était implanté chez les Verhaeren ct les Debock de Saint-Amand de voir le petit Emile succéder un jour à son oncle, dans son huilerie. Elle était là, ronflant de toutes ses machines et

offrant au jeune homme un avenir certain non.

moins qu’honorable. Le malheur était que l'adolescent, nullement allèché par la perspective d’une existence d’usinier en un bourg perdu, n’entrait pas dans ces vues. Il allait avoir vingt ans et il avait achevé ses humanités : un seul grand désir le poignait, comme tous les jeunes gens d’esprit généreux et de cœur ardent, celui de voir le monde, de vivre une existence plus large, de quitter les milieux où lon se ratatinait pour la grande ville. Néanmoins il fallut provisoirement céder et, pen-

dant un an, venir s'asseoir dans le bureau de.

l'onclè, pour s'initier aux arcanes de la.comptabilité. | |

À force de lutter il obtint un jour gain de cause. Mais pour s’échapper, il fallait trouver une raison plausible. Ce fut celle-ci : l’usinier manqué irait faire son droit pour devenir avocat: Le but était lointain, tandis que l’immédiate réalité, c’était la fuite et la liberté. Son ami Rodenbach au sortir de Sainte-Barbe n’avait-il gagné l'Université de Gand (où Maeterlink devait entrer plus tard) pour se

préparer également au barreau ? Verhaeren partit donc pour l’Université de Louvain qu’il ne quitta qu’en 1881, ayant acquis les preuves de sa véritable vocation.

Ces cinq années fécondes furent celles de son initiation à la vie intellectuelle et de son apprentissage poétique. Dans le milieu d’étudiants où il fréquenta, un petit groupe très uni se forma bientôt qui comprenait, outre Verhaeren, Paul Siret et Camille Desguin (disparus ceux-là) et Emile van Arenbergh (aujourd’hui juge de paix). Chaque semaine on se communiquait les uns aux autres ses vers et gravement on s’intitulait entre soi les « quatre plus grands poètes de l’époque ». Puis d’autres amitiés se joignirent à celles-ci : ce fut Deman, déjà passionné de bouquins, Gilkin et Giraud.

On lisait maintenant Hugo, Lamartine, Musset, Gautier; vers la fin, Baudelaire. On s’intéressait à Leconte de Lisle, Coppée et Richepin. Et après des mois de fantaisiste et grasse existence estudiantine — discussions à perte de vue, rêve, nopces et beuveries — on potassait durant quelques semaines pour se présenter aux examens. L'Université de Louvain était une des places fortes du catholicisme le plus intransigeant, et Verhaeren, comme toute cette jeunesse ressentait la fierté d’affirmer ses tendances personnelles à l’ombre de l’orthodoxie et de rompre des lances pour « Christ ». On était les défenseurs de la foi contre les infâmes tendances modernes. |

Un fait que nous devons retenir fut la fondation par Verhaeren et ses camarades, apprentispoètes comme lui, d’un petit journal d’étudiants, la Semaine. Fondé en octobre 1879, la follicule vécut jusqu’en. janvier 1881, — supprimée par une décision académique. C’est dans sés colonnes que notre poète, sous le pseudonyme de Rodolphe, publia ses premières chroniques. D'autres noms de guerre abritaient Edmond Deman, Gilkin, Van Dyck (le ténor), Van Arenbergh, Giraud, — d’autres encore. La Semaine conspuait hebdomadairement le « peeterman » (autre nom du philistin}, la police, les « gueux» de Libéraux, ennemis de l'Eglise et propageait la littérature de ses rédacteurs. Un autre journal universitaire, le Type, dirigé par Max Waller, était la feuille adverse que l’on criblait des sarcasmes les plus amers. Et cette existence était toute fourmillante de germes, de fièvre, d’inquiétude littéraire. On jetait sa gourme, on bataillait, on affirmait, on remuait des idées, dans un bon parfum d’héroïsme et de sacristie. Mais surtout on était jeune et on le prouvait.

Les vers que publia Verhaeren à cette époque se maintenaient, il faut l’avouer, au niveau des élucubrations de l’espiègle petite feuille. Pour de pauvres vers, c'était à coup sûr de pauvres vers ; et, entre les moins insignifiants d’entre eux et la plus ancienne pièce du volume premier .des Poèmes, — (Cantiques, 1882) — on chercherait vainement un lien. Pourtant la transition a dû s’ef-

fectuer quelque jour, sans que le poète nous en ait conservé les vestiges. Ces badinages rimés et ces chroniquettes de la Semaine, ainsi qu’une collaboration, étant encore étudiant, au Journal des Beaux-Arts que dirigeait le père de son ami Paul Siret, c'était les sentiers modestes par lesquels tout doucement Verhaeren s’acheminait versla vie littéraire. Si ce ne sont pas là les débuts, c’est du moins le préambule : tout à l’heure il y fera son entrée, carrément.

En 1881, son dernier examen passé, l’étudiant en droit quitte Louvain et vient se faire inscrire au barreau de Bruxelles.

C’est vraiment de ce temps-là que date pour Verhaeren une nouvelle existence. La grande ville s'ouvrait pour lui, avec ses remous, ses oppositions et ses contacts. Son horizon allait toujours s’élargissant : Saint-Amand, Louvain, Bruxelles, plus tard Londres, Paris, le monde. Etil arrivait précisément à un moment d’effervercence et de germination. C'était la belle période de fièvre et de bataille qu’on a si souvent redite depuis lors et que, récemment, celui dont le nom la domine a magistralement dépeinte dans la Vie Belge.

Verhaeren tout de suite prend part au mouvement, noue des amitiés, se mêle à des groupes, travaillé des mêmes ardeurs que toute cette jeunesse impatiente de s'affirmer. Il est du nombre des premiers rédacteurs de la Jeune Belgique, que fonde Max Waller, l’ex-directeur du Type ; bientôt

sa signature paraîtra dans l'Art Moderne et la‘ Société Nouvelle, — pour de là se multiplier et conquérir toutes les revues de son temps. On le voit à ces cordiales et fameuses agapes du vendredi où, conviés par un bon géant roux, l’aîné par l’âge et le succès, mais jeune entre les plus jeunes, les premiers apôtres des lettres belges renovées viennent respirer une bonne atmosphère de camaraderie, d’art et de combat, tandis que le verbe sonnant et martelé de Camille Lemonnier, amphytrion débordant de vie et la communiquant à flots, domine la tablée joyeuse et tumultueuse. À quelque temps de Îà, c’est à l’hôtel princier d’Edmond Picard que toute cette jeunesse ardente chaque semaine se retrouve. La mode y fut un moment d’y exhiber des gilets improbables et truculents. Au fond d’un tiroir, Verhaeren conserve encore l’éblouissant plastron de soie jaune d’or qu’il y montra un soir, escorté de son ami Dario de Régoyos, aussi éblouissant que lui. Ces gilets, ils les avaient fait tailler dans une paire de rideaux que le peintre espagnol avait trouvés chez sa mère, à Saint-Sébastien.

On imagine bien que, participant à une telle effervescence, le souci d’une profession qu’il n’avait fait mine d’embrasser que pour complaire aux siens, ne dominait pas l’existence du jeune homme. En 188r il faisait partie du Jeune Barreau et était entré comme stagiaire chez M° Picard... Mais il passait plus de temps à la Bibliothèque royale qu’à compulser des dossiers. Pourtant il dut plaider

à l’occasion. Mais il n'avait pas grand cœur au métier. Edmond Picard, constatant ces médiocres dispositions, lui conseillait franchement de ne pas persévérer : et, après 1884, trois ans après sOn inscription au barreau, il s’abstint et laissa reposer la toge qui n'était pas faite à sa taille.

Un jour — c'était au début de 1883, l’année du banquet du Mâle pour lequel le jeune poète rima des vers en l'honneur de l’écrivain qu'avait renié les bureaucrates de son pays, — ou peu de temps auparavant — Emile Verhaeren, stagiaire chez M° Picard, était allé trouver celui-ci pour lui confier timidement qu’ « il faisait des vers, lui aussi » et qu'il en avait même écrit tout un volume. Puis, tirant son manuscrit de sa poche, il s'était mis à en lire des fragments. Le patron avait écouté et son hochement de tête ne pouvait être pris pour une approbation... Une autre fois il était allé frapper chez Lemonnier, qu'il ne connaïssait pas encore et [ui avait apporté son recueil. Et les Flamandes paraissaient en 1883, chez l’éditeur bruxellois Hochstein.

L'œuvre était violente, d’une impudeur massive et d’une liberté d'exécution qui devaient provoquer le scandale ; aussi reçut-elle l’accueil qu’en un pareil milieu ilétait aisé de conjecturer. Des éreintements rurieux rappelèrent à la décence l’audacieux

débutant. Un certain D' Valentin avait trouvé cette formule jolie : « M. Verhaeren a percé comme un abcès. » Et ailleurs on accolait au nom du poète nouveau ce qualificatif ingénieux : « le Raphaël de la crotte. » La presse vigilante faisait son devoir, tous ses boueux à l’œuvre. D’autre part, dans les colonnes de l’Europe, où pour la première fois il avait publié Un Mdle, Lemonnier plaidait magnifiquement la cause de l'artiste conspué. Albert Giraud et Edmond Picard, tout en indiquant leurs réserves, saluaient également un tempérament. On pourrait découvrir dans l’existence que menait alors Verhaeren certains aspects qui attesteraient combien proches l’un de l’autre étaient l’homme et le poète. Peu après son arrivée à Bruxelles, il s’était lié avec Théo van Rysselberghe et, un jour, les deux amis avaient décidé de vivre ensemble, en garçons. Etce fut pendant des années une vraie vie de bohèmes et d’artistes, insouciante et folle. Si la bourse était vide souvent, la foi gonflait les poitrines ; les créanciers pouvaient venir, on savait les dépister. Deux autres peintres étaient de leurs intimes ; Dario de Regoyos — que nous retrouvons encore chaque année au Salon des Indépendants — et Willy Schlobach, dont les débuts aux XX avaient été très remarqués. O les bonnes années de camaraderie confiante et joyeuse ! L’été le quatuor se rendait à Knocke, que les baigneurs ignoraïient encore, et s’installait à l’auberge du village tenue par Collete, dont la grande salle servait aux délibérations du conseil

municipal. Alors, c'était pendant les beaux jours une invraisemblable existence de poulains lâchés. On était de francs lurons, aucune audace ne semblait assez forte et l'imagination n’était jamais à court d’inventions saugrenues. Les repas prenaient des allures pantagruéliques et lorsque l’enthousiame des quatre amis était à son comble, on allait ouvrir les tiroirs où reposaient les registres municipaux et, comme des potaches, on se les lançait à la tête. Les nuits où le sommeil tardait à venir, Regoyos prenait sa guitare et parcourait les ruelles en la pinçant. A force d’équipées et de folies, Verhaeren, Théo et ses amis étaient devenus le scandale et la terreur des honnêtes villageois, qui menaçaient de leur faire un mauvais parti. Alors Théo, pour tenir ceux-ci en respect, par- lait des armes qu’il avait rapportées du Maroc et de leur énorme pouvoir de destruction. Ah ! l’auberge Collete, si ses murs avaient eu des yeux et des oreilles et une voix, comme ils auraient redit volontiers ce que peuvent oser quatre garçons qui n'ont pas froid aux yeux! .... Une fois ils s'étaient promenés complètement nus de Knocke à Heyst en suivant la plage, pour prendre un bain complet desoleil et de brise ; quand ils apercevaient une silhouette ils se plongeaient dans l’eau. Et c'était là des mois de vie brutale et magnifique, tous les instincts débridés, avec l’exaltation de la mer et du grand air. |

Par son étroite amitié avec Théo van Rysselberghe, Verhaeren s'était rapproché des peintres,

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qui allaient tenir une si belle place dans sa vie. C'était le début des Impressionnistes à Bruxelles: Signac était venu et il s'était lié avec lui. D’autres vinrent à leur tour ; et bientôt Verhaeren publiait deux études d’art : ‘Joseph Heymans (1885) et Fernand Kbnopf (1887).

Les Moines avait paru chèz Lemerre, l’éditeur du Parnasse, en 1886. Ce recueil avait des origines lointaines et se rattachait à d’intimes impressions d'enfance. Il y avait à une lieue environ de Saint-Amand, à Bornhem, un cloître de Bernardins, où Gustave Verhaeren, très lié avec l’un des Supérieurs, avait coutume de se rendre chaque mois en pieux pèlerinage. Son fils Paccompagnait quand il était à la maison et l’on partait à quatre heures et demie du matin pour se confesser et communier. Ces matinales expéditions et les hautaines figures, si nobles dans les plis du froc, qu'il apercevait dans les couloirs du cloître avaient énormément frappé l’imagination de l'enfant ; et, pour longtemps, les solitaires de Bornhem lui demeurèrent une hantise. Ce sont eux qui ont posé pour les Moines. Et au temps où Verhaeren portait en lui les vers qu'il leur dédia, il s’en fut, pour essayer de revivre ses souvenirs, au monastère de Forges, près de Chimay, accomplir une retraite. de vingt-et-un jours. C'était l'habi-

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tude des moines d’héberger, moyennant une modique redevance, ceux qui désiraient passer trois semaines parmi eux. Le poète leur avait été spécialement recommandé et, croyant deviner qu’il se préparait à revêtir le froc, ils lui permirent de suivre toutes les cérémonies et de participer à la vie du monastère dans ses détails les plus intimes. Un parent, l’avocat Michel van Mons, possédait une ferme à Chimay, dans une contrée admirable de désolation. Au sortir du cloître où la chère était maigre affreusement, Verhaeren gagna la ferme de l’oncle et, pour compenser les vingt-et-un jours d’abstinence et d’austérité, s’offrit des semaines de ripaille et de vie débridée. En dépit des . Moines, les Flamandes survivaient en lui.

Alors c’est la trilogie fameuse des Soirs-(1887), des Débacles (1888) et des Flambeaux Noirs(1890), la partie la plus souvent commentée de l’œuvre du poète. Ce sont là des pages « pleines de pleurs, pleines d’affres, pleines de mort »,comme les « Mers Novembrales » qu’il a chantées et où ilrôdesouvent aux confins de la démence, celle d’un Van Gogh "ou d’un Nietzsche.

A l’époque où il burinait ces strophes exaspérées, Verhaeren faisait à Londres des séjours fréquents et prolongés. Il y travaillait beaucoup et c’est de là que presque toute la trilogie est sortie. Les aspects sombres de fer et de bitume, les brouillards de poix, l’atmosphère fuligineuse de la ville où passe le trafic du monde, lui procuraient une volupté forte et amère. Entre son moi d’alors,

tourmenté et malade, et le décor désolé des cités d’industrie et de charbon, des correspondances surgissaient, le grisant d’âpres délices. En ce Londres brutal et noir et si Aprement vivant et si captivant dans sa laideur, Verhaeren venait se saturer de la tristesse ardente que suent les villes du Nord et leurs usines et leurs chantiers et leurs wharfs, exacerber son intime souffrance, exalter ses nostalgies et s’affadir le cœur. Il y venait aussi

— sans peut-être s’en rendre compte — pour

découvrir une nouvelle beauté cachée au fond de ce que l’humanité courante nomme la laideur.

O mon âme du soir, ce Londres noir qui traîne en toi!

Seul avec son rêve parmi les foules, ses pas — combien de fois! — le ramenaient, pour des journées d’errance songeuse autour des docks, des bassins et des gares, le long des quais, À travers les quartiers de misère et les rues bordées: de bureaux et de banques, ou bien le soir devant les bars illuminés. Parfois il s’installait sans but dans le métropolitain, pour se laisser rouler pendant des heures et des heures au fond des tunnels encrassés de suie, empuantis du relent des houilles, ou entre la double haie des affiches monstrueuses. Ou bien il errait parmi les salles emplies d’idoles de pierre et d’or du British Museum, — dont ce poème évocatoire des Débacles, Au Loin, reflète

Vinfluence. Liverpool et Glasgow, qu'il visita éga-

lement, le captivèrent par leurs senteurs de suie et

de goudron, leur horizon de vergues et de cheminées d’usines, par tout ce qui grondait en elles émané des enfers industriels. Et, il nous faut mentionner parmi les évocations de Londres qui par- ‘sèment la trilogie, ce magnifique poème des Flambeaux Noirs, les Villes, d'abord pour son incomparable puissance et sa large beauté, mais surtout pour ce qu’il annonce de l’œuvre — tout un cycle celle-là — que bientôt la ville lui inspirera. Oh! ces mois de Londres, que de germes ils contenaient encore insoupçonnés.…

Il peut sembler banal à ceux qui ne reconnaissent pas l'importance d’un détail concret dans l’existence d’un artiste, de constater que la maladie de l'esprit qui enfanta cette trilogie avait pour origine une simple maladie d’estomac — la commune maladie d’estomac qui torture le mortel ordinaire , emplissant ses nuits de cauchemars, et qui, curieusement, tyrannisa une âme véhémente d’artiste jusqu'à modeler le contour de ses visions. Ces troubles de l'appareil digestif, des bâfres excessives auxquelles s’était livré l’auteur des FJamandes durant les premières et folles années de sa vie à Bruxelles, — et où « la belle, saine, odorante et saignante viande », comme il dit quelque part, tint peut-être une place excessive — les avaient mûris: puis vint le séjour à Forges chez les moines, dont les détestables ratas, aggravant le mal, déterminèrent la crise dont Verhaeren souffrit pendant des années.

Je ne puis m'empêcher de songer ici au grand

Carlyle qui eut Jui aussi à subir l'emprise de la dyspepsie et dont l’œuvre en porte si profondément les traces. Et ce n’est pas à ce seul point de vue pathologique qu’entre le grand Ecossais (dont l'émouvant portrait par Whistler occupe une place de choix dans le studio de Verhaeren) et le grand Flamand, un parallèle pourrait être esquissé. Vastement dissemblables en tant qu’hommes et que penseurs, ils offrent, comme artistes, de frappantes analogies, dont la principale est leur commune tendance au paroxysme. Tous deux de grands Nordiques, hantés de visions d’apocalyses, violents, rugueux, démesurés, magnifiques, emplis de désolation -et de ferveur, d’âme surabondante et brüûlante, — tous deux escaladeurs de Sinaïs.

Après ces pages de douleur et d’orgueil exaspérés un apaisement est survenu, que traduisent les Apparus dans mes Chemins (1891) etles Campagnes Hallucinées (1893).

Le recueil qui vint ensuite annonce clairement des préoccupations nouvelles. Il fait époque dans l'œuvre. Les Willages Illusoires (1894) renferme en eflet les strophes les plus augurales que le poète ait jusque-là publiées, de même qu’il offre une signification d’art très à part des volumes antérieurs. L’intention que réalisa les Villages . était celle-ci : choisir comme héros les gens des petits métiers, les pauvres artisans des bourgades qu’il avait connus à Saint-Amand, et les « im-

mensifier », par les vertus de l’art, jusqu’à en faire des types symboliques d’humanité. Par là Verhaeren se rattachaït à la tradition de Millet et de Rembrandt, opposée à celle de Wagner et des Italiens, suivie par tel autre poète contemporain, Henri de Régnier par exemple. Il faisait sienne cette tendance si moderne et si féconde inoubliablement illustrée par Emerson, suivant laquelle l’héroïque, le sublime et le divin sont à chercher dans la vie quotidienne, et non dansles exploits des paladins, dressés sur leur palefroi avec des gestes traditionnels. Il magnifiait l'homme moyen, allait tirer de leur chaumière les gens du commun, pour les introniser. C’était adopter là un art idoine à la démocratie, l’art type de l’âge moderne.

Dans les Willages Illusoires, ces petites gens des métiers ont passé à l’état synthétique et abstrait par une volonté de les exprimer sous leur aspect d’éternité. Ce volume est le seul à propos duquel il serait permis d’appliquer à Emile Verhaeren l’épithète de « symboliste », dans le sens où ce vocable vague et fallacieux — et un instant chéri pour cela — correspond à une réalité.

Je ne crois pas que jusque-là Verhaeren ait composé d’aussi magnifiques pages que celles du Meunier, du Sonneur ou du Forgeron. Ce forgeron splendide forgeant l’avenir sur son enclume en psalmodiant son rêve, — du même geste que Siegfried, dans la caverne du Niebelung, battant l'épée de victoire, — c’est de loin l’annonciateur du sens nouveau d'humanité qui va ruisseler bientôt

des strophes du poète. Mais à ce point de vue, aucun poème du recueil n’est aussi gonflé de significations que celui des Cordiers, qui, malgré, l’œuvre postérieure, demeurera l’une des plus pures merveilles qu’ait réalisées le visionnaire des campagnes flamandes.

Je suis celle des surprises fécondes

Qui vous conseille avec amour, d'aller Vous-même enfin vous retrouver,

Là-bas, dans votre fuite au bout du monde.

Dans la vie et par conséquent dans l’œuvre de Verhaeren, les voyages, les libres balades à travers le monde, ont joué un grand rôle. Le goût est inné chez lui du changement et de l’aventure, il en a besoin pour satisfaire ses curiosités et ses nostalgies. Nous l'avons vu passant la Manche, à chaque désir qui le poignait de se griser de l’atmosphère de Londres. Un peu plus tard il avait couru l’Allemagne, du nord au sud, et poussé jusqu’à l'Espagne, comme ses compatriotes Claus et Meunier. Il faudrait, dans une étude moins brève que celle-ci, évoquer la silhouette de Verhaeren parcourant les villes, en pèlerin du rêve, musant au pied des statues et des cathédrales, le long des ports où s’érigent les mâtures, où flottent des relents de goudron et de poisson, où vous requiert l'invite grisante des coques puissamment armées pour le combat des flots, sur les quais d’une gare trépidante ou le long de trottoirs populeux, perdu dans l'océan des toujours nouveaux visages —

et si humains toujours ; hantant les carrefours, les foules et les monuments, promenant partout ses inquiétudes de nomades, ses désirs et ses fièvres de coureur de monde, d’amoureux d'’impressions fraîches, de pleinairiste, de flaneur ardent, et surtout son âme de solitaire et de visionnaire et son : cœur d'enfant. Oh! comme elles durent être fécondes ces courses désordonnées, et comme profondément l’œuvre en porte les traces ! Et comme d’avoir aimé, confronté des humanités diverses, le poète a su lui communiquer ce sens de l’universel qui est sa qualité maîtresse...

Vers Kœnigsberg, la vieille cité prussienne et féodale, la figure de Kant — dont la philosophie l'avait un moment dominé au temps de ses révoltes et de ses doutes — Pattira. Il y vint comme en pèlerinage. Berlin, Dantzig, Munich eurent également sa visite. Peu après la mort de Wagner, Bayreuth l'avait sollicité et il était parti saluer la tombe de l’homme prodigieux qui avait associé l'univers entier à son orchestre. Vers le temps des Flamandes, une troupe allemande était venue donner à Bruxelles une série de représentations du Ring. Plus tard Verhaeren et son ami Théo étaient allés vingt fois de suite entendre la Walküre ; et les deux compagnons regagnaient leur logis en chantant à tue-tête, dans le silence nocturne des rues, les motifs du drame héroïque.

En 1890, immédiatement après son mariage, le poète retournait en Allemagne. Cette fois il visita Hambourg, dont le port et l'énorme vie industrielle

devaient puissamment l’émouvoir, Hanovre, et, tout près de là, Hildesheim, qui l’impressionna vivement comme en témoignent certains poèmes en prose publiés dans la Société Nouvelle.

En Espagne, où il alla deux ou trois fois, piloté par Dario de Regoyos, le tempérament d’une race primitive et colorée devait lui offrir maintes séductions. Il avait l'Espagne « dans le sang » : ceci, au figuré bien entendu, car la proportion de sang espagnol coulant aux veines flamandes est probablement fort minime, sinon presque nulle. Verhaeren eut en Espagne la sensation d’être « comme chez lui », dans la patrie de son art féroce et paroxyste. J'imagine que, s’il tentait {aujourd’hui la même expérience, la sensation serait autre. En ce temps-là, Avila et Siguensa en Castille, Haro dans . la province de Rioja, le frappèrent particulièrement. Et il connut surtout l’Espagne des petites villes et des bourgades, recherchant les lieux où il pouvait coudoyer les gens du peuple, les paysans, les toreros, les muletiers, c’est-à-dire les vrais autochtones.

L'artiste est parvenu à son époque plénière. Devant nous sé dressent ces trois chefs-d’œuvre — les Villes Tentaculaires, les Visages de la Vie, les Forces Tumultueuses, — sans parallèles absolument dans la poésie environnänte et dont le faisceau suf-

fit à déterminer une ère dans la littérature d’un âge. Aussitôt Emile Verhaeren quitte les provinces poétiques ou nationales pour entrer hardiment dans la grande patrie universelle de l’art, où il inscrit.son nom parmi ceux des initiateurs.

Définitivement le « siècle athée et noir » audessus duquel, en signe de mépris, le poète jadis dressait juvénilement l’image d’un gigantesque autrefois, s'est illuminé à ses yeux, qui depuis si longtemps le scrutaient, et à travers ses horreurs splendides et son labeur, il en a perçu la miraculeuse beauté vivante, supérieure à toutes les beautés ressuscitées. Il a compris le sens de son effort, il a senti, près du sien, les battements désordonnés de son cœur. Et désormais entre le poète et son âge, c'est une communion frémissante, d’où jaillissent des hymnes débordant de la joie qu’il éprouve à l’avoir enfin retrouvé et embrassé.

Les Villes Tentaculaires (1895), c’est toute l'agonie d’un monde et la naissance de celui qui aspire à le remplacer. L'étrange suggestion de ces vers ne communique-t-elle pas le sentiment du volume entier ? - |

Et les vitraux, grands de siècles agenouillés Devant le Christ, avec leurs papes immobiles Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler Au bruit d’un train lointain qui roule sur !a ville

Au flanc des glèbes dont les Campagnes Hallucinées interprétait la désolation, la bêche inutile est restée plantée : réciproquement les Villes dé-

bute par l'évocation des plaines d’où les humanités, À flots pressés, s'acheminent vers les industries reines. C’est un dyptique où les champs abandonnés s'opposent aux cités bruissantes. A présent c’est en leurs rues noires et vertigineuses que rêve le poète, capté par les aspects tragiques du phénomène nouveau, frémissant, aux écoutes, tour à tour hagard, apitoyé, bondissant de joie ou frissonnant de tristesse, mais sachant l'inéluctable et ignorant les malédictions. Et c’est l'énorme et rougeoyante vision du music-hall dansles Spectacles, le mystère de l'or et de l’agio dans la Bourse — oui, un poète sans dédain pour cet immense phénomène du monde moderne, le troc des valeurs, et s’attardant près de la « corbeille », parmi les hurlements des vendeurs et des acheteurs, -—’ la fièvre autour des comptoirs assiégés par la foule des grands magasins dans le Bazar, l'évocation de telle rue chaude de Marseille ou d'Anvers, l’Eïal, — où l'art du formidable évocateur dresse une de ses plus rouges flambées, — des ruées de Commune et de foules en folie dans la Révolte, le savant exalté dans son ardeur d'investigation et le laboratoire magnifié dans la Recherche — le poème de la science par un artiste assez authentique pour ne pas redouter l’apparente banalité du thème, — et ce cantique inoubliable à la force, à la beauté, aux « lois », dans les Jdées.…. Plus spécialèément ici Verhaeren confesse sa foi, et atteint ces sommets où la méditation à la suprême poésie s'allie.

Et toutes ces visions passent, énormes et pal-

pitantes, sillonnées d’éclairs illuminant les contrées nouvelles sur lesquelles le poète a planté le drapeau de l’art. Deux d’entre elles surtout m’apparaissent d’une telle splendeur conjecturale et prophétique que je voudrais les mettre à part : le poème des Usines et le morceau final du livre. Les Usines, c’est un hymne où, pour la première fois sur notre coin de terre, la beauté de l’ère industrielle et démocratique est triomphalement célébrée. Un artiste s’est offert qui, ayant assimilé son temps, en a crié le miracle. Oh | les chevaliers de légendes, oh! les princeses et les cygnes! Comme vous apparaissez fantomatiques et nuls, lorsqu’un poëte enfin soulève de ses poings brandis ces quartiers de beauté vivante ! Et qui ne reconnaîtrait l’immortalité dont tressaille ce morceau magnifique, Vers le Futur, où l'approche du monde nouveau est annoncé dans un transport pareil à celui du fidèle qui sent venir son dieu ? Une indicible sensation cosmique gonfle ces vers, qui seront classiques un jour : -

© race humaine aux astres d'or nouée,

As-tu senti de quel travail formidable et battant, Soudainement, depuis cent ans,

Ta force immense est secouée ?

Cet hymne ne + pourrait-il devenir le cantique d'une humanité ?

Si les Villes Tentaculaires reflètent avant tout Londres, la tant parcourue et la tant aimée, elles évoquent aussi bien, par tout l’universel qu’elles

traduisent, Hambourg, Paris ou New-York. On peut conjecturer ce que les neuves et prodigieuses ” cités américaines pourraient inspirer à un tel interprète : et il est permis d’affirmer que, sans les avoir connues, il est également leur poète. Devant certaines pages des Villes, — par exemple le Port, d'une si extraordinaire suggestion — je vois se dresser les bâtiments hauts comme des tours et troués comme des ruches, les wharfs fourmillants, les architectures de fer, les grues immenses, les quais bordés de transatlantiques, de docks et d’usines, l'étrange et féerique horizon de New-York : et il me semble à ces moments-là que Verhaeren, si large et si intense, est né pour le Nouveau-Monde. Mais pourquoi blâmer les destins, si le sien fut précisément d'exprimer notre coin de la planète sous son double aspect de putrescence et de germination, de s’affirmer essentiellemént un poète européen ? Oh! la poésie de l’ère des machines et des foules, d’un âge de splendide « laideur », combien peu la sentent encore et combien peu surtout ont la force de l’exprimer ! Un jour viendra cependant où les poètes, — les vrais — nous diront, après avoir dégagé l'émotion qui nous saisit devant la locomotive ou lesteamer en marche, l’étrange beauté nouvelle incluse en la linotype ou tel autre outil merveilleux. La gloire d’un Verhaeren est d’avoir fait passer dans l'art la vitalité énorme dont tressaille à cette heure la planète, fumante de tous les cratères usiniers dont elle se hérisse, d’avoir su interpréter, au moyen d’un art adéquat, le tourment et

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l'élan gigantesque d’une humanité en proie au renouveau et bâtissant les assises d’un habitat plus vaste et plus aéré pour l'individu prochain. De ce labeur cyclopéen, c’est lui le chantre en notre langue : ses crises, ses assauts, ses effrois et ses espoirs ont pris voix en lui. Son art est parcouru des mêmes électricités qui, d’un bout à l’autre de la terre, fleurissent en « miracles nouveaux ». Il n’a pas menti à son âge. Et à l’humanité qui se lève il a proposé un art digne d'elle.

Je suggère à tous ceux-là qui reprochent au poète sa brutalité et ses bizarreries, de venir s’enivrer à la source vive qu'est cette œuvre : et s'il n’en sort pas pour eux une émotion comme en communiquent seuls les chefs-d’œuvre, ils ne devront s’en prendre qu’à la nature qui les fit sourds et aveugles à la beauté, celle de toujours et de toutes les races, et non cette beauté factice qui, en dehors de quelques siècles et d’une douzaine de provinces, n'est comprise par personne.

Ce fut à l’horizon de ces Villes que se levèrent, deux ans plus tard les Aubes, qui empruntaient la forme du drame lyrique pour proposer une sorte de conclusion au phénomène d'humanité que, jointes aux Campagnes, elles suggéraient. Et cette œuvre signifie clairement quelles préoccupations hantent désormais ce pur'artiste, trop grand et trop vrai pour maladivement craindre qu’en sortant de sa maison afin de porter son art parmi les foules, le souffle de celles-ci n’en ternit le pur miroir. y

Entre les Villes et les Aubes, le délicieux poème des Heures Claires (1896) marquait une heure de repos sur la route, une heure dont la divine translucidité d'amour et de bonté ne s’oublie pas. Ses strophes ailées, printanières, traduisent un moment unique dans la vie du grand tourmenté, célui où, auprès de la compagne au front clair et aux mains tendres qui versa sur ses lassitudes tant de réconfort, le poète s’est senti une âme pascale, est redevenu un petit enfant, ébloui des choses, de lui-même et de son bonheur, et qui se laisse bercer en murmurant des mots d’adoration.. O la tendresse des violents! Quel prodige de douceur lumineuse quand elle éclate soudain !

C'était à qui ploierait les deux genoux Pour recueillir le merveilleux bonheur Qui, mutuel, nous débordait du cœur.

Après l’orgie de foules et de spectacles et de clameurs qu’il venait de célébrer, en artiste fastueux, un Verhaeren imprévu, aussi vrai que l'autre, offrait une œuvre de pure intimité, monochrome et sans autre geste que celui de deux

êtres qui se serrent l’un contre l’autre. Dans l’or-

chestre formidable de son vers, ce sont les harpes seules que l’on entend en ce moment et les vio-lons parfois.

En présence d'une œuvre comme les Villes Tentaculaires, qui si génialement attestait, en les exaltant, les puissances poétiques, si longtemps en-

dormies, d’un peuple, la Belgique artistique s’émut et résolut d'offrir publiquement à Emile Verhaeren son hommage -— où l’affection et l'admiration demeuraient inséparables.

Une vaillante petite revue, l'Art Jeune, prit l’initiative d’un banquet qui eut lieu à Bruxelles, le 24 février 1896. Une foule était venue. L’heure fut émouvante, fraternelle et mémorable. On fétait l’homme admirable de bonté, de droiture et d'indépendance autant que le poète.

Les Visages de la Vie (1899) et un peu plus tard les Forces Tumuliueuses (1902), dans cette neuve voie moderne et universelle que suit désormais Emile Verhaeren, représentent une autre étape. Moins âpres et tourmentés que les Willes, ces deux recueils offrent les indices d’une sérénité d’autant plus émouvante et large que le poète dut longtemps errer et peiner avant de la conquérir. Et cette sérénité lui vient d’avoir prêté l’oreille à certains

accents merveilleux, prélude d’une révélation qui

illuminera la dernière partie de son œuvre et lui donnera son sens final. Le poète est désormais en proie à une grande Idée.

Les merveilleux livres, si gros de germes, si gonflés d’essor, si dignes de leurs titres évocatoires ! Ils semblent avoir été mis tous deux sous

© linvocation de la mer et demeurent environnés

de ses flots recéleurs de vie, de métamorphoses et d’énierveillements : le liquide élément déferle sur la première page et c'est sur une vision d’océan qu’ils se terminent. Et de la proximité des houles naît ce sentiment de vastitude et d’ensemble cosmique que de page en page, les deux recueils communiquent.

Désormais la grande force désorbitée qu’il était naguère, de plus en plus s’oriente vers de suprêmes lois. Partout il les rencontre face à face. Au sein de la Forét le « passant fiévreux » a frémi au passage, à travers lui, de la même force qu'il perçoit en éternel voyage sous les écorces :

Méle aux sèves innombrables dont les forêts, Infiniment, sont traversées, Le sang même de tes pensées...

En tel soir étoilé des campagnes de l’Escaut, où l’âme se fond en adoration — Ô que loin nous voici des Soirs anciens ! — c'est « un sens nouveau du monde » qui tombe des cieux sur elles, comme une divine semence, et parimi la Foule — l’un des morceaux culminants du livre — c’est la même sensation communiale qu’il éprouve.

Je sens grandir et S’exalter en moi Et fermenter, soudain, mon cœur multiplié,

L'isolé hagard de jadis qui cheminait chargé de son rêve douloureux et comme accablé sous le

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