AI
poids des malédictions, le voici maintenant qui se plonge, |
Comme une-vague en des fleuves perdue, Comme une aile effacée, au fond de l’étendue,
au cœur même de ces villes qui le captivent. Dans l’exaltation de l’Amour — le merveilleux morceau de couleur et de force! — ce qu’il magnifie c'est le |
. + + + rythme haletant Qui fait volter et fermenter le sang Par à travers l'éternité de la nature!
et devant le Mont où
S’élabore la vie énorme et minuscule Des atomes et des poussières
il a rêvé qu'il s’introduisait, par le couloir des roches, au cœur du monstre.
J'étais le carrefour où tout se rencontrait ;
Le sol, le roc, le feu, la nuit et la forêt
Semblaient les substances mêmes de ma pensée.
+ + + + + + Je me transformais
Moi-même et jeme confondais, avec un être immense Qui ne voit plus quand tout finit, quand tout commence.
Jusque dans l’Ivresse — étonnant poème bachique — le sens des métamorphoses et des concordances, accéléré par l’exaltation passagère que la force du vin, qui l’a reçue du soleil et du sol, communique au cerveau, aboutit à une illimitation de l'être entier épandu dans le paysage.
Jamais poëte ou penseur n'a dardé vers le futur un appel aussi passionné que celui qui est inclus dans l’ardente méditation de ces deux pièces : l’Action et l’ Attente. Lorsqu'il invoque le « tranquille rebelle » qui découvrira la « très simple loi profonde » que notre monde en fièvre attend, Verhaeren apparaît vraiment comme l’un des prophètes d’aujourd’hui agenouillé au pied du Thabor, attendant la révélation. Dans l'Action, explose une ivresse à travers laquelle on croit apercevoir, par d'immenses percées, les géants labeurs du présent, l'Europe en fièvre, le titanesque effort des Amériques et le prodige fumant des Cap-au-Caire et des Transsibérien, et les innombrables steamers chargeant et déchargeant leurs ballots et leurs passagers, et les tributs d’émigrants en marche, etles trocs et les expéditions et les luttes et les découvertes... La vie totale d’aujourd’hui passe dans ces vers, la vie qui court « les grands chemins du monde » et qui prépare « l'élan des géantes méta-. morphoses. » Interpréte d’un âge, plus beau que tous les âges, ce poème seul suffirait à sacrer tel celui qui l’osa.
Mais la suprême sensation des Visages de la Vie est peut-être contenue dans la pièce finale : Vers la Mer. Verhaeren a trouvé, pour traduire la mer joyeuse et ses enchantements et son infini, des accents d’une beauté telle que les yeux croient subir l’éblouissement d’un jour de soleil sur les flots, d’un de ces jours où «il fait dimanche sur la mer ». N'y a-t-il pas dans ces trois vers toute la sugges-
tion d'immensité et de lumière d’une marine de Manet ?
Comme des objets frêles,
Les vaisseaux d’or semblent posés Sur la mer éternelle,
Et ceci n’est que le prélude du cantique grandiose — d’une indicible émotion — où, dressant la somme de sa vie et témoignant devant le monde de l’homme qu'il fut, le poète joyeusement se voue aux dissolutions prochaines au sein de l'onde éternelle, d’où il rejaillira un jour, « moment nouveau de conscience ».…
J'avoue une particulière tendresse pour ce livre de lumière et d’essor, si tranquille, si large, si profond, où le poète semble se livrer plus intimement qu’en des morceaux plus éclatants et plus connus. J'ai idée que devant l’avenir son ‘importance grandira, tellement il recèle de germes. Verhaeren, quoi qu’il fasse, ne dépassera jamais, en souvéraine émotion, certaines pages des Visages de la Vie, qui comptent parmi ce que l’âme humaine peut incarner de plus beau sous l’enveloppe verbale.
Et cependant il y a les Forces Tumultueuses, avec leur torrent de vitalité ! Des senteurs d’océan nous pénètrent dès la première strophe et nous partons avec le poète comme sur un navire gonflé d'espoir qui détache ses amarres quelque splendide matin pour accomplir un périple. De larges visions panoramiques passent, puis des îles, des con-
tinents surgissent, où nous faisons escale. Au cœur du voyage nous réapparaissent des Villes ; puis nous assistons à l'épique et frénétique échange des produits de la terre dans la Conquête, où l’œuvre simple et sublime du vaisseau mar- . chand est chantée comme on célébrait autrefois les gestes des guerriers. (Comme ce poète a le sens profond des activités mondiales, comme il s’atteste né pour célébrer l’universel et solidaire la-" beur qui relie les continents et les océans pour des fins d'humanité !) La Science, c’est la mort des doutes solennellement promulguée et la justification du grand espoir dont le monde a tressailli en face des découvertes ; c’est toutes les grandes forces prosaïques d’aujourd’hui introduites dans l’art et l’imprégnant de leur sève. Puis c’est la fierté humaine qu’érige les Cultes, la fierté que ressentira, en sa conscience libérée, l'individu futur : |
L'homme respire et sur la terre il marche seul. Il vit pour s’exalter du monde et de lui-même... Et s’il lui faut des Dieux encore qu'il les soit !
Nous voici en vue de l'île d’Uñopie, devant laquelle, accoudé aux bastingages de son navire, le poète passe en revue les conjectures et rêve. Lorsque se dessinent à l’horizon les Bagnes, un chant héroïque s’élève en l’honneur de l’outlaw, jailli de la poitrine d’un de leurs frères qui si furieusement darda son individualisme dans l’art au mépris des lois. L’acçent en toute cette partie s’est
empreint d’une gravité particulière et semble tra- -duire le souci prédominant du poète prophète, d’arracher à l’avenir des lambeaux de vérité pour . éclairer les hommes d’aujourd’hui. Dans les Cris de ma Vie, l'émotion se précise et s’intensifie. Toute l’exaspération et l’outrance que manifestait naguère Verhaeren dans l’expression de sa souffrance, voici qu’il les transporte dans l’allégresse dont son cœur, en présence des merveilles qu’il devine, aujourd’hui se gonfle : et nous entendons d’admirables clameurs, quelques-unes immortelles. C’est d’abord hymne de Ia race blanche, dont les strophes rapides et cadencées ont un élan de marche et de victoire, — de la race d'Occident dont le poëte est fils et dont il s’instaure le chantre.
Je suis le fils de cette race Dont les desseins ont prévalu Dans les luttes profondes
De monde à monde.
L’orgueil immense d'un Kipling chantant la grande communauté des peuples parlant anglais se transmue ici en un plus ample sentiment, celui du patriotisme européen : et quoi plus que cet hymne continental affirmerait l’universalité du poète, cette qualité complémentaire que possédait Hugo et dont Verhaeren est aujourd’hui le plus haut représentant, cette qualité qui fait que le cœur du monde bat dans ses vers, et que toutes les provinces de ce monde peuvent, avec des droits égaux, le revendiquer comme leur ?
Et comme les Visages, les Forces Tumultueuses s’achèvent par une vision océanique où Verhaeren me paraît avoir réalisé le prodige d’art auquel un autre grand barde déclarait n'avoir jamais pu atteindre complètement en poésie : la beauté presque surhumaine d’un navire voguant toutes voiles dehors sur la mer ensoleillée. C’est la pièce inoubliable où passe la nef de l’humanité :
Larges voiles au vent, ainsi que des louanges | La proue ardente et fière et les haubans vermeils, Le haut navire apparaissait, comme un archange Vibrant d'ailes qui marcherait, dans le soleil,
Livres prophétiques, livres-phares que ces deux recueils, monuments de pensée et d’art fondus au creuset d'une âme brûlante, trop beaux peutêtre — je veux dire trop forts et trop inondés de clartés — pour l’humanité trouble d’aujourd’hui. Ce sont surtout des livres futurs. Et ils repré. sentent pour moi le Verhaeren suprême, celui dont la voix jamais ne se perdra.
Beaucoup de curiosité et de sympathie ont accueilli l'effort dramatique que, par trois fois, a tenté Verhaeren. Au point de vue scénique pur, nous ne pouvons nous dissimuler la faiblesse des Aubes (1897), malgré l’heureuse innovation qui
résulte de l’alternance skakespearienne de la prose et du vers. Le dialogue malhabile, le contact périlleux de l’énorme et du terre-à-terre parviennent à des effets absolument inadéquats. Le drame avorté, reste le poème qui est admirable. Pourtant les Aubes furent représentées à la Section d'Art de la Maison du Peuple de Bruxelles, que, quelques années auparavant, Verhaeren avait fondée avec Eekhoud et Vandervelde.
Le Cloître (1900), témoignage d’une remontée en lui du thème ancien des Moines, réalisait en tant que drame, un progrès certain. L'œuvre est intense et vit scéniquement. Et si sa représentation sur la scène de l’'Œuvre à laissé à certains le souvenir de moments plutôt pénibles, je crois qu'il faut attribuer cette impression défavorable à la mauvaise qualité de l'interprétation. Avec Philippe II (1901), nous nous découvrons en plein romantisme. En évoquant la tragique histoire de don Carlos, Verhaeren s’est senti inquiété à son tour, par la spectrale figure de Philippe II, qu’avant lui, son grand ancêtre, Charles de Coster avait inoubliablement dessinée aux pages de son Ulenspiegel. Tout ce drame, c'est, à travers l’Escu- | rial fünèbre un grand cri de vie et de révolte qui s’étouffe dans le sang. J'imagine que cette tragédie, sobrement et intelligemment interprétée, produirait au théâtre un certain eflet. Pourtant elle n’est pas à la hauteur du Verhaeren que nous aimons et même — chose incroyable chez un tel artiste — le veïs parfois, de prose coupé, s’y banalise.
Infiniment plus doué se témoigne l’écrivain d’art qu’aété Verhaeren tout le long de sa vie. Là nous le retrouvons magnifiquement lui, avec ses ardeurs, ses fièvres et ses enthousiasmes, — souverainement à l'aise devant les grandes pages de la peinture, qui ont joué dans son existence un rôle considérable.
Ce que .-Rubens fut pour Lemonnier, Rembrandt l’a été pour Verhaeren. Et dans la monographie consacrée par celui-ci au maître (190$), c’est avec une admiration totale, émue et magnifique qu’il a célébré son dieu. Ce Rembrandt-là a passé à travers le tempérament de Verhaeren. Du peintre au poète il y avaittrop de correspondances intimes pour qu’un tel sujet n'ait pas éveillé toute la fièvre d’exaltation dont brûle ce dernier. Et cette étude, dont on pourrait également relever la sûreté et la clairvoyance, est une preuve nouvelle que toujours le plus sûr jugement appartient à celui qui aime le plus.
Verhaeren est essentiellement un Barbare que le destin voua à dépeindre ses visions à l’aide d'une langue plutôt faite pour traduire les sensations délicates et raffinées de l’extrème civilisation. Il faut comprendre cela avant de le juger. Il est hors de doute d’ailleurs qu’à l'égard de la « mesure » dela « tradition » et du « goût », ce triple idéal périodiquement invoqué par ceux-là qui estiment qu'un écrivain comme Musset, par exemple, représente tout le génie, toute la beauté
et tout le sublime, l’attitude poétique de Verhaeren est celle d’un iconoclaste.
On a essayé de montrer en lui un artiste ataviquement dominé par les fièvres d’or et de torture du catholicisme espagnol. Je trouve qu’il est, de toutes ses forces de poète, un homme du Nord, tout autant qu'un Carlyle ou qu’un William Blake. Sa tragique vision de la nature et de l’humanité, sa richesse d'âme, ses inquiétudes spirituelles, son farouche individualisme révèlent absolument un septentrional.
Son art a la rudesse qui distingue les hommes sortis de leur terre de ceux que forma la seule école, — cette rudesse que réprouve le goût formé exclusivement d’après les modèles latins. Il est vrai que pour justifier, s’il en était besoin, ce qu'il y a fait entrer d’informe et de chaotique, le poète peut invoquer l'exemple de toutes les grandes œuvres dont l’humanité se nourrit, la Bible, Homère, Shakespeare, Rabelais, et montrer : qu’ils en débordent. Il n’a rien de doucereux ni de plaisant, rien qui le recommande à l’admiration des salons. Il est abrupt, sans « harmonie », il est brutal, il est grand, il est lui. 11 ne sourit pas avec discrétion, il ne marivaude pas, il n’épithalamise pas. Îl crie sa torture, son effroi ou sa joie, extrait de la vie ce qu’elle peut donner de plus intense et de plus pathétique : cela avec des accents qui font mal, qui font peur ou qui vous transportent. Mais ne lui demandez pas ce qu’il ne peut donner, l’émotion moyenne, l’euryth-
mique et parfaite vision. Ne lui parlez pas règles, il vous répondrait individu. Et vous ne ‘pourriez parvenir à vous entendre. Car on ne concilie que par des sophismes Racine et Shakespeare c’est-à-dire l’art selon la formule — d’un groupe humain pendant un siècle ou deux — et l’art tout court, immensément libre et « désordonné ». Verhaeren, parmi les charmeurs et les musiciens, n’a guère qu'une ressource, — assez peu commune, n'est-il pas vrai ? — dont il use à tout instant, sans craindre de l’épuiser, car il en est gonflé : c’est la force. Un fleuve de force s’épand d’entre les blocs de son art. Car il bâtit à blocs tirés à moitié bruts de la carrière, non à l’aide de cailloutis ou de briques uniformes : ce qui donne à son poème une insolite apparence de monument pélasgique, égaré parmi des temples gréco-romains.
Le poëte des Forces Tumultueuses s'affirme un grand gothique, de la lignée des prodigieux anonymes qui sculptèrent aux flancs des cathédrales les chimères, les gargouilles et les lémures et toute la flore des torsions humaines.
C’est un tourmenté, dont l’art suggère des impressions volcaniques ou cycloniques. Des grondements le secouent qui paraissent sortir des profondeurs de la terre orageusement. Une strophe de lui est une décharge d'électricité humaine. Son art est le plüs subjectif qui se puisse concevoir. Il est empli d’infini et se distingue.par un sentiment exalté et surhumain. Comme celui de Rembrandt il est faitde matière et de féerie broyés en-
semble. Il représente l’engloutissement de « l'universelle humanité dans l’abime d’un cœur », la fusion du mystère et de la vie, tordus « en un même éclair ». Verhaeren a le don d’évocation et de puissance à un dégré inconnu chez nous depuis le chantre de la Lévende des Siécles.
Non seulement le chantre des Villes Tentaculaires a su transposer l’atmosphère même de l’industrialisme moderne, mais il y a dans son vers comme une machine qui tournoie, et qui bat et qui vibre. Le secret de son art m'est révélé, lorsque je me trouve parmi les grondements, les fulgurations, les martèlements, les siffleménts, les ahanements et les senteurs d'une chambre des machines, ou lorsque j'écoute le halètement prodigieux d’une locomotive au terme de sa course, ou quand la sirène d’un transatlantique déchire l'air de sa plainte hurlée. Cette frénésie dans la puissance, cette ivresse de force, qui secouent certaines de ses strophes, ne se retrouvent que dans les machines et leur orgueil d'être si formidables et si précises. Ce n'est pas dans le silence et la solitude comme l’exigent d’autres poètes, mais là où se concentrent les activités et les foules que je m’éprouve près de Verhaeren.
Verhaeren ne procède de personne. Il n’est pas sorti comme les chefs de sa génération poétique, de Laforgue, de Villiers, de Mallarmé ou de Verlaine. Il n'a subi que les influences générales de son temps.
Il n’en est point d’autres aujourd’hui pour faire
entendre ce large accent religieux qui appartient aux seuls grands bardes.
La fréquence à travers toute son œuvre de telle interjection, « Dites !...…. » lui communique je
sence des nouveaux dieux, le poète a conservé la piété brûlante du fidèle.
Et je songe, comme on prie.
De quelle émotion ce volume des Tendresses Premiéres (1904), jailli du cœur du poète au lendemain d’une crise nouvelle qu’il eut à subir aux approches périlleuses de la cinquantaine, apparaît chargé, lorsqu'on évolue le chemin parcouru jusque-là et le sentiment dont ilest né! Le voici, après le voyage et les épreuves, revenu au village où s’écoula son enfance et parcourant tous les lieux familiers qui modelèrent sa petite âme de gamin tendre et volontaire. Le délicieux bain de nature et de jeunesse! Une exquise fraîcheur d’aube parfume ce recueil où Verhaeren a enfermé ses vingt premières années de Saint-Amand, et . qu’il a dédié à sa sœur Maria. On le respire comme une touffe de fleurs sauvages.
Réchauffé, invigoré par ces bons souvenirs; le
poète a repris la route et nous donne bientôt ses Heures d'Après-midi (190$) qui sont le plus délicieux bréviaire de la convalescence qu’un artiste ait su tirer du plus intime de sa vie.
Etudier une œuvre aussi chargée d’individualisme sans évoquer l’homme lui-même dont elle a jailli comme un cri, ce serait négliger un des moyens de la comprendre. Car l'artiste s’est donné tout entier dans son art, âme et tempérament.
De taille plutôt petite, les épaules arquées, Verhaeren offre dans sa personne on ne sait quot de noueux et de cassé tout à la fois. Le visage est maigre, le front et les joues labourés de rides profondes. Un mouvement ordinaire du cou projette la tête en avant. D’immenses et paradoxales moustaches blondes, où se mêlent quelques fils argentés, barrent la face et la pavoisent d’un double panache flottant et retombant. Derrière le pince-nez immuable des yeux très clairs, gris verts —
9 + + + + + + < la mer Et sa couleur est dans mes yeux. —
reflètent de la tendresse, de la tristesse et des nostalgies. L’homme tout entier trahit une pesante fatigue coupée de force soudaine et volontaire. On se l’imaginerait courbé par des labours. Malgré le visage qui révèle la nervosité de lar-
tiste, on retrouve dans sa démarche sans élégance, ses gestes en sacçades, sa façon brusque de s’a-
vancer vers vous, quelque chose du paysan. La parole très nette, aux intonations claires, s'élève par sursauts. Et l’ensemble exprime de la rudesse et de la douceur.
Dans cette vie de poète, pas une parcelle mangée par la convention : tout est demeuré libre et selon la vie. Il n’y a pas eu place non plus pour les compromissions et Îles calculs. Jamais il n’a su faire le simple geste qui, pour une minute de volontaire transigeance, eut pu lui dispenser des avantages idéals ou matériels. À ce point de vue, il sémble à peine de notre monde où, dans l’universelle concurrence, sombrent si facilement la dignité et la probité d’un artiste. Il à maintenuson indépendance avec une invraisemblable ténacité.
Existerait-il quelque relation entre cette intransigeance et la situation littéraire de Verhaeren, qui n'est pas sans présenter certaines singularitéf? Elle s'offre, en effet, sous un double aspect selon qu’on envisage le poète, comme reconnu, ou méconnu,
À l'étranger, sa position est claire. En ces dernières années, toutes les revues les plus significatives, tous les organes de l’opinion artiste et avancée en Europe l’établissent et la proclament. On le traduit, on le discute, on lui rend hommage. En Angleterre, Arthur Symons a propagé son nom en de nombreux articles et traduit les Aubes. Alma Strettel a publié un choix de poèmes et Osman Edwards prépare une version du Cloitre. Il y à
quatre ou cinq ans, le Taylorian Institute l’invitait à venir faire, à Oxford, une conférence en français sur la Poésie contemporaine. Des critiques comme Edmond Gosse ou George Brandes lui consacrent des pages. Mais c'est en Allemagne surtout que son nom n'a cessé de grandir depuis peu.
Récemment deux hommages éclatants lui sont venus de ce côté : un choix de poèmes merveilleusement traduits, ou plutôt recréés, par Stefan Zweig, et présentant comme une synthèse de l’œuvre entière de Verhaeren sous son triple aspect d’interprète de sa terre, de lui-même et du monde, puis une monographie due au romancier, poète et critique Johannes Schlaf, nature congéniale dont la chaude et véhémente appréciation est le plus beau témoignage dont un écrivain puisse se vanter. Et, chaque mois, des articles, dont l’énumération remplirait plus que cette page, propagent son nom avec une insistance dont nul autre poète français vivant n'est l’objet. C’est peut-être en Allemagne — soit dit-en passant — que Verhaeren est envisagé sous son jour le plus vrai, non plus comme un poète belge ou français, mais comme un Weltempfinder,un artiste qui œuvre avec le sentiment du monde. En Suède, Ellen Key lui a consacré de ferventes pages ; en Russie, Valère Brussov et d’autres le traduisent et l’étudient méthodiquement. Maryi Markowskiej traduit Îles Aubes en polonais, et la jeune Espagne le connaît et l’honore. Verhaeren est en un mot l’un de ces hommes représentatifs dont le nom tend de plus
en plus à s’épaudre et qui désormais est accepté par l'élite européenne, comme le sont depuis Îongtemps un Ibsen, un Gorki, un Hauptmann. Sur ce point pas l’ombre d’un doute.
En regard de cette large acceptation au dehors, quelle est donc la situation du poète en France ?
À part un demi-millier de poètes, d’artistes et d'amateurs d'art qui l’aiment — et de quelle ferveur | — un tel homme demeure presque ignoré. Son nom même, aux rauques sonorités, cause des étonnements, lorsqu'on le prononce en certains milieux « lettrés ». Et malgré les chefs-d’œuvre qu’il lui donnait, le public est demeuré en France, sa patrie d'adoption, comme un bloc d’indifférence, autant qu’en Belgique, son pays d’origine.
N'est-il donc personne pour relever ce fait étonnant qu’à l'heure où je trace ces lignes, ce sont deux Belges, rejetons de cette race inexistante littérairement il n’y a guère plus d’un quart de siècle, qui sont à travers le monde, les deux suprêèmes représentants de notre littérature? Si, Zola disparu, nul prosateur français ne jouit du renom universel d’un Maeterlinck, aucun de nos poètes depuis Verlaine ne possède le prestige international d'un Emile Verhaeren. C’est là un fait qu'avec un peu de curiosité et de sincérité chacun peut reconnaître. Opinion d’ailleurs qui s’est trouvée curieusement confirmée par le plébiscite qu'organisait il y a deux ans une revue provinciale, le Beffroi, et dont le résultat fut de voir apparaître le nom de Verhaeren en tête de liste. A
TT ÿ7 —
cette occasion une élite française venait énoncer à voix haute le vote muet de l'élite européenne. Je me demande si cette divergence que marque l'accueil offert à un Maeterlinck comme à un Verhaeren, ne prouverait pas que tout ce qu’ils ont mêlé d’universel à leur art est mieux compris au dehors que chez nous, s’adresse plus directement au cœur de la grande patrie européenne qu’à celle dont ils écrivent la langue et partagent la vie? Saluant l’ample famille à laquelle il appartient et pour laquelle il chante, ce dernier n’a-t-il pas dit :
Je suis le fils de cette race
Dont les cerveaux plus que les dents Sont solides et sont ardents
Et sont voraces.
Et la race n’a pas renié ce fils. Elle le reconnaît présentement.
Interrogé dernièrement sur les tendances dominantes de la poésie actuelle, Verhaeren conclüait par cette nette déclaration dont le sens m'apparaît éclatant, tant au point de vue de son œuvre à lui que de l'orientation des idées contemporaines :
« La poésie me semble devoir aboutir prochainement à un très clair panthéisme. De plus en plus les esprits droits et sains admettent l’unité du monde. Les anciennes divisions entre lâme
et le corps, entre Dieu et l’univers, s’effacent. L'homme est un fragment de l'architecture mondiale. Il a la conscience et l'intelligence de l’ensemble dont il fait partie... Il se sent enveloppé et dominé et en même temps il enveloppe et il domine. Il devient en quelque sorte, à force de prodiges, ce Dieu personnel auquel ses ancêtres croyaient. Or, je le demande, est-il possible que l’exaltation lyrique reste longtemps indifférente à un tel déchaînement de puissance humaine. et tarde à célébrer -un aussi vaste spectacle de grandeur. Le poète n’a qu’à se laisser envahir, à cette heure, par ce qu’il voit, entend, imagine, devine, pour que les œuvres jeunes, frémissantes, nouvelles, sortent de son cœur et de son cerveau... » Cet aveu d’un poète, parvenu au sommet de son œuvre et embrassant le monde d'un regard, - me paraît, dans sa hardiesse et sa franchise, la plus précieuse des indications.
On suppose bien que Verhaeren n’entend pas désigner ici de ce qu’on nomme panthéisme dans les manuels de philosophie, — simple doctrine pour gens d'école. Ce que le poète préconise et. annonce, c’est une refonte totale, un élargissement merveilleux de la conscience de l’homme, — de l’homme quotidien, non du métaphysicien — sous l’influence d’un sentiment nouveau de l'univers, perçu comme un ensemble où tout est lié, où la plus infime parcelle de matière contient toute la divinité qu’on adorait autrefois en quelques manifestations isolées.
Combien significatif pour nous de voir un pareil poète joindre sa voix aux quelques puissantes voix qui ont entonné déjà les premiers versets du nouveau cantique ! Comme son adhésion à une telle conjecture que d'autres grands poëtes, des philosophes et des critiques ont instaurée, doit nous gonfler d’espoir,. bien plus, confirmer notre certitude que l’humanité est grosse d’une idée nouvelle qui déterminera une ère de sa course !
Nous disions que l’œuvre du poète, depuis les Villages Illusoires, était un acheminement par étapes vers la conception que proclament les lignes plus haut citées : il peut même être considéré en bloc comme une préparation en vue de cette révélation. D’abord subconscient, le panthéisme de Verhaeren n'a cessé de s’élargir. Telles pièces des Visages et des Forces en sont imprégnées. Aujourd'hui l’heure 4 sonné de la parfaite conscience, de l’enthousiaste certitude. Et voici venir l'instant où nous allons connaître de quelle immense ferveur panthéiste l'être entier du poète a vibré. Par les fragments déjà connus de son récueil nouveau, la Multiple Splendeur, nous pouvons pressentir sur quelles cimes sacrées il nous emportera. Je crois pouvoir, sans me tromper, saluer d’avance en ce vaste chant religieux, où la voix du poète semble s’unir aux accents du grand orgue sous les voûtes de la cathédrale prochaine, le grand livre que nous attendions, le livre où chante une époque et qui marque une génération indécise.
Au matin de sa vie, le poète, évoquant du fond du passé, telle éclatante vision, concluait, à la façon d'un Rodenbach :
LS
Mon rêve, enfermons-nous dans ces choses lointaines Comme en de tragiques tombeaux....
Et voici le même homme qui, après avoir exalté sa race, tourné jusqu'aux confins de la démence dans les cercles abysmiques de son moi, erré par les villes et les campagnes en halluciné, couru librement le monde, vécu l’amour, sondé l’art et goûté les fortes joies de la camaraderie, après avoir souffert, rêvé et appris, est parvenu aux fixes clartés de l'heure présente et proclame sa croyance sous l'inspiration du dieu nouveau qu’il a reconnu identique en lui-même et dans l'être de chaque vivant, — voici le chantre ancien de la détresse et du désespoir, devenu, avec la même entièreté d’exaltation, le barde de la joie totale...
Je suis ivre du monde et je me multiplie Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit Que mon cœur en défaille, et se délivre en cris.
nement ne ou dus ee Dee ren
Lx qi lnval hbie
ln lo toiles de bn ne Hnnine luac Y> Snlacte Jeu sa vb, 7 qu Cl as.
pts, [au y lpa) 0 44 Vas faus Saprvr: Ov.
Loéé sans Eau | au M pre
aus lien que La Lg Ep
D me —
ArrirtnintnR