‹ Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre;Chapitre 2 sur 16 · J EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

J EMILE VERHAEREN

des plus capables qui soit en Europe. Le voisinage de tant de cultures étrangères, le contact avec tant de nations si diverses l'ont fécondée. Le travail sain des champs a fait les corps robustes ; la proximité de la mer a ouvert les regards sur l'horizon. Il y a peu de temps que cette race a pris conscience d'elle-même, un siècle à peine, depuis qu'elle a proclamé l'indépendance de sa patrie. Aussi jeune que l'Amérique, cettenation estencore adolescente, joyeuse de sa force neuve. Gomme en Amérique, le mélange des peuples et la fertilité d'une terre saine ont ici engendré une belle et puissante race. En Belgique la vitalité est magnifique. Nulle part ailleurs, en Europe, la vie n'est aussi intensément, aussi allègrement vécue. Nulle part comme en Flandre, l'excès dans la sensualité et le plaisir n'est en fonction de la force. C'est dans leur vie sensuelle qu'il faut voir les Flamands, dans l'avidité qu'ils y apportent, dans la joie consciente qu'ils y éprouvent, dans l'endurance dont ils font preuve. C'est dans des orgies que Jordaens trouva les modèles de ses tableaux : dans chaque kermesse aujourd'hui, dans chaque repas de funérailles on les retrouverait encore. La statistique nous apprend que, pour la consom-

mation de l'alcool, la Belgique vient en tête de l'Europe. Sur deux maisons l'une est un cabaret ou un estaminet. Chaque ville, chaque village a sa brasserie, et les brasseurs sont les plus riches industriels du pays. Nulle part les fêtes ne sont aussi animées, aussi bruyantes, aussi effrénées. Nulle part la vie n'est aussi aimée, ni vécue avec plus de surabondance et d'ardeur. Ah ! certes, la Belgique demeure le pays d'intensive vitalité qu'elle fut toujours. Toujours elle a combattu pour sauvegarder son sens de la vie, pour jouir de Texistence pleinement et jusqu'à la satiété. Son exploit le plus héroïque, sa grande guerre contre les Espagnols, fut moins une lutte pour la liberté des cœurs et des esprits que pour celle des sens. Cette révolte désespérée, ce formidable effort n'en voulaient point tant au catholicisme qu'à sa morale, qu'à l'ascétisme, point tant à l'Espagne qu'aux perfidies de l'Inquisition, qu'à la rudesse astucieuse et sombre qui contrecarrait les appétits de jouissance, qu'à la froideur du taciturne et maussade Philippe IL Que réclamaient alors les Flamands ? Rien, sinon la joie de vivre au grand soleil, la liberté dionysiaquC; l'avidité impérieuse des sens ! Ils prétendaient ne se mesurer qu'à la règle de leur excès-

sive surabondance. Et la vie a triomphé avec eux. Par toutes les villes et toutes les campagnes ruissellent encore aujourd'hui la santé, la robustesse et la fécondité. Les pauvres eux-mêmes n'y ont pas de visages caves et de membres décharnés. Dans les rues, les enfants qui s'amusent ont de bonnes joues rouges. Les paysans sont droits et solides au travail. Les ouvriers sont musclés et vigoureux comme les bronzes de Constantin Meunier. La plupart des femmes sont des mères fécondes qui témoignent de la puissance génitrice de la race. L'âge ne terrasse pas la force des vieillards, dont la résistance vitale se prolonge et s'affirme. C'est à cinquante ans que Constantin Meunier s'est mis à produire, et c'est vers la soixantaine que des artistes comme Lemonnier et Verhaeren sont parvenus au maximum de leur faculté créatrice. L'activité de cette race semble dévorante. Le sentiment le plus profond en a été buriné par Verhaeren en quelques fières strophes, qui, en môme temps, glorifient toute la race indo-européenne.

Je suis le fils de cette race Dont les cerveaux plus que les dents Sont solides et sont ardents Et sont voraces.

Je suis le fils de cette race

Tenace Qui veut, après avoir voulu Encore, encore et encore plus ! (1)

Cet effort énorme et continu n'a pas été vain. La Belgique est relativement le pays le plus riche de l'Europe. La colonie du Congo est dix fois plus grande que la métropole. Les Belges ne savent que faire de leurs capitaux. Leur argent inonde la Russie, la Chine et le Japon. Ils participent à toutes les entreprises, et ils sont les maîtres dans les sociétés financières des grandes nations. La classe moyenne ne le cède en rien aux autres pour la santé, la vigueur et la joie de vivre.

L'art d'une belle race, si solide et si saine, ne peut manquer d'être lui-même plein de robustesse et de vitalité. En effet, là où les facilités d'expansion nationale sont restreintes, les besoins et l'activité artistiques s'accroissent. L'imagination des grandes nations est surtout tournée vers les moyens pratiques qui doivent assurer leur développement. L'élite s'y jette dans la politique, dans Tarmée, dans l'adminis-

(1) « Ma race » {les Forces tumultueuses).

tratioiî. Partout où la politique se trouve nécessairement limitée, le système administratif réduit, c'est aux questions d'art que se consacrent presque exclusivement les natures géniales. Les pays Scandinaves, autant que la Belgique, en sont un exemple. L'aristocratie des intelligences s'y rue sur l'art et sur la science avec un merveilleux succès. Chez des peuples aussi jeunes» rinstinct vital doit a priori se traduire par une activité artistique saine et robuste; même s'il y a décadence, la réaction est si violente, la dénégation si catégorique qu'elles sont capables de faire jaillir la vigueur de cette faiblesse même. Seule, une forte lumière engendre de fortes ombres; seule, une race vigoureuse et sensuelle peut produire des mystiques véritablement empreints de grandeur et de gravité. Car il faut, à une réaction aussi catégorique et consciente de sa fin, autant d'énergie qu'à l'action positive.

L'art belge est comme une baute tour qui repose sur de profondes assises, et, pour qu'il surgît de la glèbe, il fallut un travail souterrain de cinquante années. Après quoi, en cinquante nouvelles années, il fut l'œuvre d'une seule jeunesse, d'une génération unique. Pour être saine, une évolution doit être lente, surtout chez les

races germaniques, à qui manquent la prestesse, la souplesse, l'adresse des Latins, qui s'instruisent non pas par l'étude, mais par la vie même. Comme un arbre, anneau par anneau, cette littérature a grandi ; ses racines pénètrent profondément dans cette terre nourricière que les siècles ont fertilisée. Semblable à toute religion, elle a ses saints, ses martyrs, ses maîtres et ses disciples. Le premier, le créateur, le précurseur, fut Charles de Coster, dont la grande épopée : Ulenspiegel est l'évangile des lettres nouvelles. Comme celui de tous les novateurs, son destin fut malheureux. Le mélange consanguin des races se manifeste chez lui sous une forme plus sensible que chez ceux qui lui ont succédé. Né à Munich, il écrivit en français et fut le premier à sentir en Belge. Il gagnait péniblement sa vie en exerçant les fonctions de répétiteur à l'Ecole militaire. Lorsque son premier roman parut, il lui fut difficile de trouver un éditeur, et plus difficile de faire apprécier son œuvre à sa valeur, voire même de rencontrer la plus modeste estime. Et pourtant cette œuvre est admirable : Ulenspiegel, le sauveur de la Flandre, s'oppose à l'antéchrist Philippe II, et ce contraste reste encore

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aujourd'hui le plus beau symbole du combat de la lumière contre l'obscurité, de la vitalité contre le renoncement. C'est une page immortelle dans la littérature de tous les pays et de tous les temps : c'est une véritable épopée nationale. Cet ouvrage de large envolée marque le début de la littérature belge, tout comme V Iliade, avec ses héroïques combats, ouvre magnifiquement l'histoire des lettres grecques. A cet écrivain mort prématurément succéda Camille Lemonnier, qui recueillit la lourde tâche et le triste héritage des premiers combattants : l'ingratitude et la désillusion. C'est encore un héros que ce fier et noble caractère. Soldat du premier au dernier jour, il a lutté sans trêve, depuis quarante ans, pour la grandeur de la Belgique; il a écrit livre sur livre, créé, travaillé, jeté des appels, renversé des barrières. Il n'a point connu le repos jusqu'à ce que Paris et l'Europe n'attachassent plus au ([ualifîcatif « belge » la signification dédaigneuse de « provincial », jusqu'à ce qu'il devînt enfin, comme jadis le nom de gueux, d'un vocable honteux, un véritable titre d'honneur. Intrépide, jamais découragé par l'insuccès, cet homme merveilleux a chanté son pays, les champs, les raines, les villes, ses com-

patriotes, les garçons et les filles au sang bouillant et prompt à la colère. Il a chanté Tardent désir qu'il éprouvait d'une religion plus claire, plus libre, plus vaste, où notre âme se trouverait en communion plus directe avec la grande Nature. Avec la débauche de couleurs de son auguste ancêtre Rubens, dont la sensualité joyeuse faisait de la moindre chose une fête perpétuelle et jouissait de la vie comme d'une éternelle nouveauté, Camille Lemonnier a su peindre en prodigue toute vitalité, toute ardeur, toute abondance. En véritable artiste, il y a mis toutes ses complaisances et toutes ses dilections, persuadé que l'art n'est que de traduire la poussée ascensionnelle, l'ivresse de la vie. Pendant quarante années, il a ainsi travaillé, et le miracle, c'est que, pareil aux habitants de cette terre, ces paysans qu'il a décrits, chaque année la récolte nouvelle était meilleure, ses livres étaient plus chauds, plus palpitants, plus ardents, sa foi dans l'existence plus lumineuse et plus ferme. Le premier, il prit orgueilleusement conscience de la jeune vigueur nationale. Sa voix alors s'est élevée, et son appel ne s'est pas tu qu'il ne restât plus solitaire : d'autres artistes vinrent se grouper autour de lui. De sa main puissante il

les a soutenus et raffermis. Il les a menés au combat, et, sans envie, avec joie, il a triomphé de leurs triomphes, même quand le succès de disciples plus heureux que lui jetait comme un voile d'ombre sur ses propres ouvrages. Et il en a ressenti de la joie, car son œuvre à lui n'est point tant peut-être dans les romans qu'il a écrits : elle est, magnifique et durable, dans la création de toute une littérature.

Il semble que, depuis ces dernières années, tout ce pays déborde de vie. Chaque ville, chaque métier, chaque classe de la société a suscité un poète ou un peintre pour l'immortaliser, comme si toute la Belgique ait uniquement voulu se symboliser dans les œuvres d'art, jusqu'à ce que vînt celui-là qui transformât en poème toutes les villes et toutes les classes, pour en extraire Fâme universelle du pays. Le génie des vieilles villes germaniques : Bruges, Courtrai, Ypres n'est-il pas passé tout entier dans les strophes de Rodenbach, dans les pastels de Fernand Khnopff, dans les mystiques statues de Georges Minne ? Ne sont-ce pas les semeurs et les mineurs qui se sont faits pierre dans les figures de Constantin Meunier ? Une ardente ivresse ne flambe-t-elle pas dans les descriptions

de George Eekhoud ? L'art mystique de Maeterlinck et de Huysmans a sa source profonde dans la paix des cloîtres et des béguinages. C'est le soleil des champs de Flandre qui rayonne sur les paysages de Théo van Rysselberghe et de Claus. C'est la démarche gracieuse des jeunes ßlleset le chant des carillons qui se sont harmonisés dans les poèmes du doux Charles van Lerberghe. La sensualité, l'impétuosité, la fougue ée la race ont trouvé leur expression spiritualisée dans Térotisme raffiné de Félicien Rops. Albert Mockel est le représentant des Wallons. Oui ne faudrait-il pas citer encore parmi ces grands créateurs? Van der Stappen, les peintres Heymans, Stevens, les écrivains Des Ombiaux, Demolder, Glesener, Crommelinck, qui se sont acquis, par leur allure assurée et leur marche intrépide, l'estime de la France et l'admiration de TEurope. C'estjustement chez ces écrivains, chez ces artistes, qu'on a senti percer, pour la première fois, un sentiment vraiment européen, vaste et complexe, tout nouveau. En effet, pour eux, l'idée de patrie ne saurait se borner au pays belge ; elle embrasse toutes les nations voisines. Patriotes et cosmopolites à la fois, ils sont nés dans ce carrefour de l'Europe auquel viennent

aboutir tous les chemins, mais d'où partent aussi ces mêmes chemins...

Dans cette phalange nombreuse, chacun, de son point de vue, avait tracé l'aspect qui lui convenait de sa patrie. Mais voici qu'arriva le plus grand entre tous, Verhaeren, qui eut, lui, la vision, le sentiment, Famour de « toute la Flandre ». Pour la première fois dans son œuvre, la Flandre fut vraiment unifiée. Il a chanté tout d'elle : la terre et la mer, les villes et les fabriques, les cités mortes et celles qui naissent à Texistence. Il a eu le sentiment très vif que cette Flandre n'était pas une simple province, mais bien le cœur de l'Europe. Sous son impulsion, comme un échange de sang vigoureux s'est fait entre elle et les nations. Il a découvert qu'un horizon s'étendait au delà des frontières. Tous ces particularismes, si longtemps exaltés, il les a mis et fondus dans un même enthousiasme, jusqu'à en faire surgir une œuvre bien vivante : Vépopée lyrique de lunivers flamand. Cette unité et cette beauté que, voilà cinquante années, De Coster ne savait reconnaître dans le présent, cet héroïsme qu'il cherchait dans le passé, Verhaeren les a réalisés dans la Belgique vivante, dans la Belgique d'aujour-

d'hui. Il est devenu le « Carillonneur de la Flandre », le sonneur qui du haut du beffroi appelait jadis le peuple à la défense du sol, et qui l'exhorte aujourd'hui à l'orgueil conscient de sa force. Cette synthèse, nul autre que Verhaeren ne pouvait l'entreprendre. Seul, il représente tous les contrastes de la race belge, seul il en possède tous les avantages. Luimême il n'est que contrastes, que forces nouvelles qui divergent et qui sont volontairement ramenées à Tunité. Du Français il a la langue et la forme ; de l'Allemand, la recherche du divin, la gravité et une certaine lourdeur, le besoin d'une métaphysique et l'aspiration panthéiste. En lui ont lutté les passions politiques avec les religions, le catholicisme avec le socialisme. Il est à la fois l'enfant des grandes villes et l'habitant de la glèbe natale. L'instinct le plus profond de sa race, c'est-àdire la soif immodérée de vivre et l'ardeur fiévreuse de la volonté, fait le fond de sa doctrine et de son art poétiques. Mais, chez lui, la joie de l'ivresse s'ennoblit : c'est la volupté de l'extase. La joie de la chair épanouie n'est plus que la fête de la couleur ; la joie du bruit et du vacarme est devenue celle du rythme qui sortne,

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éclate, déborde. Cette vitalité insatiable, propre à cette race que ni crise ni catastrophe ne sauraient réduire, s'est ici muée en une loi universelle, une joie de vivre consciente et plu& grande.

Quand un pays est devenu fort, il se réjouit de cette force, il a besoin d'en manifester violemment la certitude par un cri de victoire. Walt Whitman fut le cri de l'Amérique enfin puissante. Verhaeren proclame le triomphe de la race belge, de la race européenne. Cette profession de foi en la vie est si joyeuse, si ardente, si mâle qu'elle ne saurait sortir de la poitrine d'un seul homme. Ici c'est tout un peuple jeune qui s'enorgueillit de sa force.

Seize, dix-sept et dix-liuit ans !

O ce désir d'être avant l'âge et le vrai temps

Celui

Dont chacun dit

Il boit à larges brocs et met à mal les filles.

E. V., les Tendresses premières.

L'histoire littéraire de la Belgique moderne, par les jeux du hasard, a pris naissance en une unique maison. A Gand, la ville favorite de l'empereur Charles, dans cette vieille cité flamande lourde de ses fortifications, s'élève, à l'écart, loin des rues bruyantes, Sainte-Barbe, le couvent des Jésuites aux murs gris. Les murailles épaisses et défensives, les couloirs muets, les réfectoires silencieux rappellent un peu les

beaux collèges d'Oxford : ici, cependant, les pampres du lierre n'égaient point les murs et les fleurs ne mettent pas sur les cours vertes leur tapis bariolé. Là, se rencontrèrent, sur les bancs de l'école, deux couples d'enfants extraordinaires, dont les quatre noms devaient être plus tard la gloire de leur pays. D'abord Georges Rodenbach et Emile Verhaeren, puis Maurice Maeterlinck et Charles van Lerberghe : deux couples d'amis qui sont aujourd'hui séparés par la mort de Rodenbach et van Lerberghe. Pour Emile Verhaeren et Maeterlinck, ils sont les deux héros de la Flandre, et leur art comme leur gloire ne sont pas au terme de leur croissance. Leurs débuts, à tous les quatre, datent du vieux couvent. Ils firent leurs humanités chez les Pères Jésuites ; ils y apprirent même à écrire des vers, latins, il est vrai, tout d'abord. Chose curieuse, dans cet exercice, Maeterlinck brillait moins que van Lerberghe, plus plastique, et Verhaeren était dépassé par Rodenbach, plus souple. La discipline sévère et rigoureuse des Pères tendait au respect et au maintien du passé. Il fallait croire aux choses acceptées, se plier aux anciennes règles et n'avoir que de la haine pour les nouveautés. Ces jeunes gens, on voulait non

seulement les conserver à la foi catholique, mais encore les gagner au sacerdoce. Les murs de ce couvent s'élevaient pour les protéger contre Touragan dévastateur qui, en Flandre comme partout, faisait de plus en plus de ravages parmi la jeunesse.

Mais rien ne prévalut contre la destinée de ceux-ci. Verhaeren en fut l'exemple le plus probant. Elevé au sein d'une famille des plus croyantes, il paraissait devoir être plus particulièrement voué à la prêtrise. Sa conviction n'était pas la résultante d'un travail rationnel : elle était sa vie même. Tout son être ne respirait que sacrifice et il avait la vocation du prêcheur enthousiaste. Mais voici qu'en son âme se fit entendre la grande voix de la patrie qui depuis son enfance l'appelait à la liberté ; dans son sang même, c'était la vie qui lui criait de ne pas consentir à un précoce renoncement. Son esprit se rebellait à la pensée des limites qu'on lui imposait, de cette acceptation passive du passé. Plus puissantes que les impressions scolastiques furent les impressions de son enfance. En efi'et, c'est en pleine campagne que Verhaeren est né, le 21 mai i855, à Saint-Amand-sur-Escaut, où les regards découvrent les magnifiques hori-

zons des landes et de la mer. Dans ce favorable milieu, un bonheur souriant lui tressa la couronne de ses jeunes années. Ses parents, en possession d'une belle aisance, s'étaient retirés loin des rumeurs de la ville, en un coin perdu des Flandres. Ils possédaient une petite maison : sur le devant, un jardin où flambaient les corolles de fleurs multicolores ; derrière s'étendaient les vastes champs dorés, coupés de haies broussailleuses et fleuries ; tout près, le fleuve aux ondes lentes, aux ondes qui savent qu'elles n'ont plus à se presser, proches de leur but, la mer infinie... Dans son admirable livre : les Tendresses premières, le poète, arrivé à la maturité, nous conte les jours libres de son enfance. Nous l'y voyons enfant, courant à travers champs, emporté à la dérive sur une barque glissante, grimpant sur les tours, observant semeurs et moissonneurs, écoutant les chansons flamandes des lavandières. Tous les métiers, il les a vu pratiquer ; il a fureté dans les moindres coins. Chez l'horloger, il s'est assis, étonné que l'heure naquît de petites roues bourdonnantes. Devant le four du boulanger, il a respiré cette fumée brûlante qui dévorait le blé, ce blé dont quelques jours avant sa main avait caressé les épis bruis-

sants et qui maintenant était du pain doré, à la bonne odeur chaude. Dans les jeux, il a comlemplé avec admiration les gars robustes et joyeux qui savaient avec de lourdes boules culbuter les quilles chancelantes. Il a suivi les musiciens qui allaient de foire en foire. Et, sur les rives de l'Escaut, il a suivi le va-et-vient des bateaux aux pavillons de toutes les couleurs, et son rêve les accompagnait dans les pays lointains qu'il ne connaissait que par les dires dqs matelots et les images des vieux livres. Toute cette existence, le contact physique, familier et quotidien avec la Nature, ces expériences vécues des mille faits de la vie de chaque jour, devaient marquer profondémentdans son souvenir. Il ne pouvait oublier cette vie en commun avec ses compatriotes, qui l'initiait aux rapports sociaux. C'est ainsi que se forma son vocabulaire technique; c'est ainsi qu'il pénétra le mécanisme mystérieux de toutes les manipulations des, métiers, et de l'adresse professionnelle ; ainsi il apprit à en connaître les difficultés et les fatigi:^^, et il comprit que ce sont chacune de ces âmes éparses qui forment l'âme de la patrie. ;

Pour cette raisoû, Verhaeren est le seyil des poètes modernes de langue française qui sojt

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