‹ Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre;Chapitre 3 sur 16 · H EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

H EMILE VERHAEREN

vraiment devenu populaire parmi ses compatriotes. Aujourd'hui encore, tout glorieux qu'il soit, il aime à venir parmi eux, à s'asseoir dans leurs réunions, à la table de l'auberge ; il aime à les entendre parler du temps et de la récolte, des mille petits soucis qui composent tout leur univers. Il est des leurs, et eux-mêmes se sentent près de lui.

Il aime vraiment la vie des humbles; il prend part à leurs peines comme à leurs travaux. Toute cette contrée septentrionale lui est chère, avec ses tempêtes, ses rafales de grêle et de neige, sa mer coléreuse et ses nuages menaçants : il a l'orgueil de cette parenté avec cette terre. On retrouverait parfois, dans sa démarche et dans ses mouvements, l'allure du paysan qui marche derrière la charrue, le pas lourd et le genou raide. Ses yeux sont comme la mer de son pays, ses cheveux d'or comme les blés de ses champs. Dans tout son être et dans toute son œuvre apparaît ce caractère élémentaire, primordial. On sent que jamais il n'a rompu le lien qui l'attachait à la nature. Il reste en une sorte de communion organique et directe avec les champs, la mer, le grand air; car le printemps lui apporte une sensation douloureuse, la dou-

ceur de l'air lui semble pesante; il n'aime que le climat de sa patrie, d'une impétuosité sauvage et d'une force indomptée.

Cette connexion intime avec la pure nature fait que sa sensibilité s'est trouvée décuplée pour toutes les autres impressions : celles que provoquent les grandes villes l'ont touché autrement et plus intensément qu'elles n'ont fait des poètes citadins. Ce qui pouvait leur sembler naturel, le plongeait, lui, dans Tétonnement, la crainte, l'effroi, l'admiration, l'enthousiasme. Pour lui, l'atmosphère que nous sommes habitués de respirer, était lourde, suffocante, empoisonnée; les rues trop étroites lui faisaient effet de prisons.

A chaque pas, il a été frappé par la fécondité, les dimensions formidables et étranges qu'affectait la vie en sa nouvelle forme. Constatation d'abord pénible, puis enthousiaste. 11 a traversé les villes avec cet étonnement mêlé d'effroi qui nous étreint à franchir les gorges des montagnes. Peu à peu, il s'est accoutumé à elles; il les a inspectées, décrites et fêtées, sa vie s'y est mêlée intimement. Leur fièvre a embrasé son sang; en lui leurs révoltes se sont dressées. Leur incessante agitation a fouetté ses nerfs durant

la moitié d'une existence humaine. Puis, il est rentré au pays. Cinquantenaire, il s'est réfugié à la campagne, dans la solitude, sous le ciel de son enfance. Il vit dans une petite maison, en un point de la Belgique où n'atteint pas le chemin de fer. Il y partage le bonheur de ces hommes qui, souriants et simples, demeurent là, attachés à de modestes travaux comme les amis et les compagnons de son enfance. Chaque année, il éprouve une plus vive joie à séjourner au bord de la mer , ses poumons et toute sa poitrine s'y dilatent, y respirent plus profondément, y vivent plus intensément, dans une exaltation magnifique. Dans cet homme de cinquante ans se retrouvent miraculeusement la santé et k bonheur de l'enfance. Ses premiers vers s'adressaient à la Flandre, c'est elle encore que glorifient les derniers. Les Pères de Sainte-Barbe n'ont rien pu contre un tel atavisme; ils n'ont pu tarir cette source claire, cette vitalité flamande que rien ne pouvait anéantir. Tout ce qu'ils ont obtenu, c'est de détourner des basses matérialités ces désirs trop violents, pour les fixer sur la science et sur fart. Le jeune homme dont ils voulaient faire un prêtre s'est échappé de leurs mains, mais il n'en a pas moins suivi

sa vocation. Tout ce qu'ils proscrivaient, il l'a prêché, tout ce qu'ils proposaient en exemple, il l'a battu en brèche. A peine a-t-il quitté l'école, Verhaeren sent déjà monter en lui cet instinct vital et rebelle qui l'enfièvre et qu'il ennoblit; il a le désir fou d'une volupté sans limite, poussée jusqu'à la douleur — désir qui est en lui ^i caractéristique. Donc l'état ecclésiastique ne lui inspire que de l'éloignement. Son oncle lui ,réserve la direction d'une fabrique, et cela ne l'attire pas davantage. Il n'est pas encore décidé à s'abandonner tout entier à la poésie : en tout cas, il ne veut qu'une carrière où il puisse librement développer son existence avec toutes ses éventualités. Pour retarder son choix définitif, il . étudie le droit et se fait avocat, A Louvain , durant ces années d'études, Verhaeren a lâché la bride à son ardent instinct de vivre. En vrai Flamand, l'excès le tente plus que la mesure. Aujourd'hui encore, il aime à raconter son dangereux penchant pour la bonne bière belge, ses griseries avec ses compagnons, leurs danses à toutes les kermesses, leurs beuveries et leurs mangeries. Parfois, une sorte de fureur s'emparait d'eux, ils causaient quelque scandale et avaient maille à partir avec la police. Tou-

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jours catégorique — c'est un des traits dominants de son caractère — son catholicisme ne savait être ni silencieux, ni personnel : il avait la foi certaine et combattive. Une poignée de jeunes gens à tête chaude, parmi lesquels l'éditeur Deman et le ténor Van Dyck, fondèrent alors un journal. Ils y déclaraient une guerre violente à la pourriture du monde moderne et ne négligeaient pas de se tailler quelque réclame personnelle. L'Université ne tarda pas à leur interdire cette manifestation prématurée ; mais bientôt naquit une deuxième feuille, plus adéquate au mouvement du siècle. C'est entre ces deux publications que Verhaeren mit au monde quelques vers. L'activité du jeune poète redoubla avec passion, lorsque, en 1881, il se fut inscrit au barreau de Bruxelles. Il y connut la vie exubérante des peintres et des artistes, fut accepté par eux, et, entre ces jeunes talents, il se forma un cénacle, où Ton s'enthousiasmait pour l'art, où l'on prenait violemment le contrepied de tous les sentiments conservateurs de la bourgeoisie bruxelloise. Verhaeren donnait alors avidement dans tous les snobismes, en qui il croyait découvrir le neuf. 11 paradait dans les costumes les plus bizarres. Le tumulte de ses

passions, ses premiers essais littéraires le rendirent bientôt célèbre. Dès le collège, il avait commencé d'écrire des vers. Lamartine fut son modèle; puis Hugo, le fascinateur de la jeunesse, l'empereur du grand geste, le maître indiscuté du verbe. Ces vers de jeunesse de Verhaeren n'ont jamais été édités : ils n'auraient d'ailleurs qu'un médiocre intérêt ; un instinct vital encore sans frein s'essayait à s'y exprimer en d'impeccables alexandrins. A mesure que son talent se développe, il sent plus vivement sa vocation poétique. Au barreau il a peu de succès; cela l'engage plus avant. Bientôt, sur le conseil d'Edmond Picard, il jette aux orties cette robe d'avocat qui déjà lui semblait aussi étroite et étouffante qu'autrefois la soutane.

C'est alors que sonna l'heure décisive. Verhaeren et Lemonnier en font volontiers le conte, avec la joie éclatante et fière de leur amitié que trente années n'ont pas altérée, de leur cordiale et mutuelle admiration. Par un jour pluvieux, Verhaeren arriva brusquement chez Lemonnier, qu'il ne connaissait pas. Il entra de son pas lourd de paysan, avec son geste cordial, et commença sans détour : « Je veux vous lire des vers ! » — C'était le manuscrit des Flamandes.

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Et, pendant que la pluie battait les vitres, il lut de sa voix ferme, aiguë, bien scandée, avec son grand enthousiasme et ses gestes qui conjurent, ces tableaux des Flandres, palpitants de vie, premier aveu libre de son amour du pays et débordant de vitalité bouillonnante. Et Lemonnier l'encouragea, le félicita, apporta quelques modifications ; le livre parut bientôt, au grand effroi de la famille bien pensante de Verhaeren, à la stupéfaction des critiques, qui demeuraient déconcertés par un tel déchaînement de forces. Haï et adoré, ce livre commanda aussitôt l'intérêt, suscitant partout en Belgique des approbations et des attaques ; mais partout soulevant une vraie tempête, et cette inquiétude, ce grondement qui toujours annoncent l'approche orageuse du nouveau.

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Je suis le fils de cette race

Tenace Qui veut, après avoir voulu Encore, encore et encore plus.

E. V., Ma Race.

La vie des grands artistes ne tient pas enclose une œuvre d'art unique ; cette œuvre est triple : d'abord — et souvent ce n'est pas la plus importante — la création effective ; ensuite la vie de Tartiste elle-même ; enfin le rapport harmonique entre l'action de créer et ce qui est créé, ^ntre la poésie et la vie. Il n'est pas que de l'œuvre d'art elle-même que se dégage une volupté artistique: celle-ci naît aussi pure et belle de ligne h ne considérer que la connexion

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intime entre la croissance intérieure et sa formation externe, entre les crises de la réalité physique et sa manifestation artistique. Un génie se développe et s'accomplit en raison directe de Texistence et de la vie physiologique. Dans les livres de Verhaeren, si heurtés et si brusques qu'en paraissent les contrastes, son évolution générale décrit une courbe constante, jusqu'à figurer un cercle parfait, radieux de clarté. Le commencement était déjà contenu dans la fin, et la fin dans le commencement. La courbe audacieuse retourne à son point de départ. De même qu'un voyageur qui fait le tour complet du monde, il revient enfin à l'endroit dont il est parti. Chez Verhaeren, commencement et fin procèdent des mêmes causes. Au pays qui fut celui de ses jeunes années, sa vieillesse retourne : c'est à la Flandre qu'il consacre ses premiers vers, c'est la Flandre encore que chantent les derniers.

Pourtant entre ces deux œuvres, les Flamandes et Toute la Flandre, entre les vers de l'homme de vingt-cinq ans et l'œuvre du poète cinquantenaire, il y a la place de tout un monde : une évolution complète y a modifié ses points de vue et augmenté ses conquêtes. Et ce n'est

que maintenant, à l'heure où la ligne, au début si brusquement capricieuse, revient sur ellemême, que sa forme harmonieuse s'aperçoit. L'observation, purement extérieure, est devenue singulièrement pénétrante ; le regard ne s'arrête plus aux manifestations, aux dehors des choses ; il sait extraire la quintessence de leur âme, en saisit la vérité profonde, pour les transposer en poèmes. Rien n'est quelconque à ses yeux, objet de simple curiosité ou d'intérêt fugace. Il considère toute chose comme un être qui gran dit, capable d'un devenir infini.

Le premier de ses livres et les derniers procèdent des mêmes causes. Seulement, le premier est le fruit d'une observation isolée, tandis que les magnifiques productions de l'époque récente ont pour décor de fond les horizons immenses du monde moderne, pendant que, d'un côté, les ombres du passé, et, de Tautre, l'ardente intuition de l'avenir y font briller la passion d'une clarté nouvelle. Peintre jadis, ne peignant que l'aspect extérieur, s'attachant à décrire la patine, Verhaeren est maintenant le poète qui donne la vie à l'insaisissable et au psychique, qu'il transforme en vibrante musique. Ces deux œuvres sont entre elles dans le même

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