APPARUS DANS MES CHEMINS
Tout bouge et Ton dirait les horizons en marche.
E. W., la Foule.
Notre époque diffère de toutes celles qui l'ont précédée et ce moment d'éternité que nous vivons impressionne aussi différemment notre sensibilité. Seule, immortelle, la terre reste immuable et sans âge, champ obscur où le retour régulier des saisons fait alternativement éclore et mourir les fleurs. Seuls, les éléments poursuivent leur action invariable et les jours succèdent inexorablement aux nuits. Pourtant, ce qui est comme la face spirituelle de la terre s'est transformé : l'activité humaine, partout où elle a
pu atteindre, a porté le changement. Ce qui s'est transformé se transformera encore. L'évolution des phénomènes intellectuels se précipite chaque jour davantage. Jamais cent courtes années ne furent aussi remplies que le siècle qui vint s'achever au seuil de celui-ci. Des villes ont étendu soudain leur énormité confuse, impénétrables, sans fin, pareilles aux forêts vierges d'autrefois, qu'on a défrichées et qui sont disparues. L'effort de l'homme tend de plus en plus vers la connaissance de l'infini et des éléments primordiaux dont la nature gardait jalousement le secret. Il a capté la foudre et sait parer aux surprises des^orages. Des pays, séparés jadis, sont liés par l'arc de fer qu'on jeta par-dessus les fleuves ; des mers sont enfin réunies qui depuis des siècles vainement se cherchaient; et, joignant les peuples éloignés, à travers les airs sont tracées des routes nouvelles.
Tout a changé : les ténèbres et les flambeaux. Les droits et les devoirs ont fait d'autres faisceaux; Du sol jusqu'au soleil, une neuve énergie Diverge un sang torride, en la vie élargie; Des usines de fonte ouvrent, sous le ciel bleu, Des cratères en flamme et des fleuves en feu;
L EPOOUi: NOUVFI I.K
De rapides vaisseaux, sans rameurs et sans voiles, La nuit, sur les flots bleus, étonnent les étoiles. Tout peuple réveillé se forge une autre loi ; [ploit(l). Autre est le crime, autre est l'orgueil, autre est I'ex-
Différents aussi sont les rapports de l'homme à l'homme, etdel'homme à la société. Le réseau des lois socialess'est resserré toutenayantsesmailles plus lâches, et notre existence, en même temps que rendue plus facile, est devenue plus pénible.
Mais voici que s'est produit un événement plus important encore. Cette transformation ne touche pas uniquement les réalités humaines, mais encore l'ordre métaphysique. Non seulement nous vivons en d'autres cités, habitons d'autres maisons, revêtons d'autres costumes ; mais, au-dessus de nous, l'infini lui-même, qui semblait intangible, ne nous apparaît plus tel qu'il était pour nos pères. L'évolution des mœurs implique un changement dans notre conception de l'abstrait. Le temps et l'espace, ces formes indéfinies de la pensée humaine, se sont modifiés. La notion du temps n'est plus la même, car nous le mesurons par rapport à de nouvelles vitesses. Il fallait des jours à nos ancêtres pour cheminer sur des routes que nous parcou-
(1) « Aujourd'hui » (les Héros).
rons en une heure ; une nuit brève suffit à nous conduire dans des pays que jadis séparait de nous un voyage plein de difficultés et d'ennui. Les anciens devaient sacrifier un an de leur vie pour pouvoir contempler les ciels merveilleusement étoiles dans les monstrueuses forêts tropicales: nous, tout à coup, nous en pouvons rapidement gagner l'accès. Grâce à cette rapidité nouvelle, la mesure de la vie a, elle aussi, changé. De plus en plus le temps triomphe de l'espace. Notre regard, qui peut, dans les froides constellations, distinguer immédiatement les formes pétrifiées des aspects primitifs, sait encore apprécier d'autres distances. La voix semble être mille fois plus puissante depuis qu'elle peut se faire entendre à des kilomètres d'éloignement. Selon ces rapports nouveaux entre les forces naturelles, nous avons une sensation différente de l'étendue terrestre. La vie, dont la cadence s'est élevée et accélérée, nous semble battre sur un rythme plus neuf. La distance qui sépare le printemps du printemps, augmente et pourtant diminue ; l'heure est à la fois plus longue et plus courte; plus longue et plus courte aussi toute notre existence.
C'est pourquoi nous devons nous créer une
sensibilité appropriée à notre époque. Nous comprenons tous que ces nouveautés échappent aux vieilles mesures de nos ancêtres. Ce n'est Das avec des sens déjà oblitérés que nous pouvons affronter cette vie nouvelle ; il nous faut icquérir une autre notion de la distance, une mtre notion du temps, une autre notion de l'espace. Sur ce rythme de fièvres et de nerfs, il îous faut inventer une musique originale. Au >lade où nous sommes de l'évolution humaine, norale, beauté, éthique demandent impérieusement à être renouvelées. Et de cette confrontaion inattendue entre nous et le monde nouveau ivec le nouvel inconnu, doit sortir aussi une eligion neuve, un Dieu nouveau. Un sentiment cosmique, inconnu jusqu'ici, vient sourdre et >'élever en nous.
Mais ce qui est nouveau veut être coulé dans les expressions qui lui soient propres. Ce emps-ci veut ses poètes, des poètes dont la 'ision soit à sa mesure, des poètes qui, pour raduire les rapports nouveaux, parcourent enièrement l'orbe brûlant de la vie. Pourtant )resque tous nos poètes sont timorés : ils se endent compte que leur voix ne vibre pas à 'unisson de la réalité; ils ne sont pas encore
incorporés à elle. Les mots qu'ils profèrent ne sauraient l'exprimer. Ils en ont l'impression confuse, et dans les grandes villes ils sont comme des étrangers. Us sont comme des barques échouées, poussées par les courants impétueux des sentiments nouveaux. Ils s'en effraient et n'osent les pénétrer. Ils acceptent bien de profiter du luxe et du confort que leur offre la vie moderne, avec les perfectionnements des arts et des métiers, et les améliorations de l'organisme social, mais, dans leurs poèmes, ils ne tiennent aucun compte de tous ces phénomènes qu'ils sont incapables de dominer. Ils reculent devant la tâche d'une transmutation de la valeur poétique, se refusant à l'émotion lyrique qui jaillit du monde nouveau. Ils se tiennent à l'écart. Ils fuient le présent et l'avenir, ces formes de l'éternel, pour se réfugier dans l'immuable. Ils chantent les étoiles, le printemps, le murmure invariable des sources, et la fable de l'amour ; ils n'abandonnent aucun des antiques symboles, et se confient aux anciens dieux. Ils ne poursuivent pas l'éternité jusque dans l'heure présente, dans la coulée du métal en fusion : ils se dérobent à cette forge, et ils grattent le sol froid du passé, comme s'ils voulaient toujours
en déterrer de vieilles statues grecques. Cela ne fait point qu'ils soient sans valeur, mais s'ils nous ont parfois apporté une œuvre d'importance,jamais ils ne nous ont donné le nécessaire. Celui-là seul parmi les poètes sera vraiment utile à ses contemporains, qui sera impérieusement inspiré par la beauté et la nécessité des choses contemporaines. Cet homme, ce poète mettra tout son effort à accorder sa sensibilité à celle des hommes qui l'entourent; le rythme de ses poèmes ne serait autre que l'écho de celui de la vie universelle ; le battement de son cœur scanderait la course vertigineuse de toute notre époque, et notre propre sang coulerait dans ses artères. Qu'il ne méprise point pourtant tout de l'idéal ancien, surtout s'il veut en créer un nouveau : tout véritable progrès implique la collaboration intime du passé. Pour ce poète, le progrès doit être, comme dit Guyau, « le pouvoir, lorsqu'on est arrivé à un état supérieur, d'éprouver des émotions et des sensations nouvelles, sans cesser d'être encore accessible à ce que contenaient de grand ou de beau ses précédentes émotions (i) ».
(1) Guyau, VEsihétiqae contemporaine.
16 EMILE VERIIAEREN
Notre temps saluera comme son vrai poète celui-là seul qui en aura profondément ressenti toute la grandeur. Que nos préoccupations à tous deviennent les siennes. Qu'il s'attache à la solution du problème actuel comme s'il y était directement et personnellement intéressé. En lui, les générations futures verront le résumé des luttes que l'humanité a dû soutenir pour évoluer des origines jusqu'à elles; elles retrouveront là ces minutes splendides où l'homme, aux prises avec le sentiment cosmique, a du combattre pour en dégager l'assurance de sa propre personnalité et conquérir son identité psychique. Et s'il arrive que l'œuvre d'un de ces poètes ait perdu de son unité, que ses vers semblent désuets et ses images pâlies, il en demeure toutefois la substance précieuse, les dessous invisibles de son inspiration; la mélodie, l'effort puissant, le rythme de toute une époque y sont impérissablement conservés. Ces mêmes poètes qui éclairent la route pour les hommes de l'avenir, pour les poètes de demain, sont ceux qui ont, avec la signification la plus pleine, incarné l'esprit de leur propre temps.
Et c'est pourquoi l'heure est venue de parler d'Emile Verhaeren, le plus grand de nos lyriques
d'Europe et peut-être le seul des hommes de nos jours qui ait eu la conscience claire de ce que le présent enfermait de poésie, qui ait su en dégager la forme artistique, qui, avec une émotion et une habileté technique incomparables, ait pour ainsi dire sculpté le poème de notre temps.
Toute notre époque se reflète dans l'œuvre de Verhaeren. Tous ses aspects nouveaux y sont envisagés : les sombres silhouettes des grandes villes, la tempête menaçante des foules populaires, les mines avec leurs puits, les cloîtres silencieux qui meurent dans l'ombre lourde. Il n est pas aujourd'hui de force spirituelle qui chez lui ne soit devenu poème : l'idéologie, les conceptions sociales subversives, la lutte sans merci de l'industrie et de l'agriculture, la puissance démoniaque qui tire les hommes hors des saines campagnes pour les jeter aux agitations brûlantes des grandes cités, tout le tragique de l'émigration, les crises financières, les conquêtes éblouissantes de la science, les conclusions de la philosophie, les acquisitions des arts et des métiers, jusqu'à la théorie impressionniste de la couleur. Toutes les manifestations de l'activité moderne se reflètent dans l'œuvre de Verhaeren
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et s'y transmuent en poésie. Tout se passe dans l'âme visionnaire du poète, d'abord confusément impressionnée ; puis vient la compréhension, et enfin l'enthousiasme d'un Nouvel Européen. Quelle est la genèse de cette œuvre ? A travers quelles crises, au prix de quelles résistances, le poète a-t-il pu faire sien ce sentiment de la nécessité et dégager la beauté de la nouvelle forme du Monde ? C'est là ce qu'il faut dire. Si, dans le temps présent, on voulait marquer la place de Verhaeren, ce ne serait pas tant parmi les poètes. Joailliers, artisans, musiciens ou peintres, ceux-ci ne sauraient lui être comparés. Il n'est ni à côté ni au-dessus d'eux. Sa place est au premier rang des grands organisateurs, de ceux qui savent endiguer et diriger les nouveaux courants qui entraînent la société, qui commandent, pour en précipiter ou en retarder le choc, aux énergies surexcitées. Jl est au premier rang des philosophes qui, dans une géniale synthèse, tâchent d'unir et de discipliner toutes ces forces impulsives, obscures encore et désordonnées. Recréer l'Univers par le verbe, lui imposer volontairement des formes nouvelles, selon des lois esthétiques dictées par un nouvel enthousiasme, tel est l'effort de la poésie de
L EPOOl'i: NOUVELLE
Verhaercn. Poète du temps présent il en est encore le Prédicateur. Le premier, il en a senti la magnilicence, sans vouloir, comme tant de mièvres embellisseurs, se livrer à ces retouches qui atténuent les noirs et renforcent les clairs. Nous montrerons, au contraire, par quel effort intense et douloureux la compréhension de la nécessité moderne s'est imposée à lui. Après l'avoir rejetée, il l'a enfin transformée en beauté selon ses fins dernières. Sans plus regarder en arrière, il a tourné ses yeux vers l'avenir et pour lui, comme pour Nietzsche, le siècle présent dépasse tous les siècles écoulés : car il est à la fois l'aboutissement de tout le passé et le point de départ de l'avenir. Que ceux qui déclarent notre siècle misérable et médiocre l'accusent d'exagération, comme s'ils pouvaient mesurer la grandeur ou la petitesse des époques révolues. C'est uniquement la confiance des hommes qui y vivaient qui fait la grandeur d'un temps; c'est l'admiration qu'ont pour lui ses poètes, la puissance que lui attribuent ses hommes d'Etat. Verhaeren dit de Shakespeare et de Hugo : « Ils grandissaient leur siècle (1) », et des génies
(1) « L'Art » [les Forces tumultueuses).
tels que Rembrandt : « Si plus tard, dans l'éloignement des siècles, ils semblent traduire mieux que personne leur temps, c'est qu'ils l'ont recréé d'après leur cerveau, et qu'ils l'ont imposé non pas tel qu'il était, mais tel qu'ils l'ont déformé (1). » En magnifiant leur temps, en exaltant même de fugaces événements par une vue plus large des choses, ils se magnifiaient eux-mêmes. Alors que les écrivains qui rapetissent tout à leur taille et les indifférents se rapetissent eux-mêmes, à mesure que s'éloigne leur siècle, jusqu'à s'effondrer dans la dispersion totale de leur personnalité, les vrais poètes, eux. nous proclament du fond des âges l'heure qui sonnait à leur temps, comme une horloge lumineuse au haut d'une tour. Que reste-t-il des autres? un poème, quelques sentences, un livre peut-être: quelques miettes. Mais de ceuxci nous retenons la vision, l'essentielle idée de toute une époque, et cette musique de la vie que les timides et les humbles de l'avenir seront avides d'entendre, faute de pouvoir comprendre le rythme de leur propre temps !
Ainsi Yerhaeren, visionnaire enthousiaste, est
aeben. Rembrandt.
le grand poète d'aujourd'hui, parce qu'il est le poète nécessaire et le poète de la nécessité. Il ne se contente pas de décrire la réalité moderne : il y applaudit. Il ne l'envisage pas sous un étroit positivisme : il célèbre la beauté qui s'en dégage. De notre époque il accepte tout, jusqu'aux résistances qu'il rencontra : il y vit l'occasion heureuse d'accroître en lui l'instinct combattif de la vie. ^on œuvre poétique est comme un orgue où se serait comprimé tout l'air que nous respirons. Lorsqu'il appuie sur les touches blanches et noires, lorsqu'il traduit des sentiments de douceur ou de force, c'est cet air qui fait vibrer tous ses poèmes. Tandis que les autres font entendre une voix toujours plus lasse et plus éteinte, plus timide et plus isolée, Verhaeren chante d'année en année plus haut et plus clair. Cet orgue est plein de résonances sacerdotales : il s'en exhale la force mystique d'une suprême prière. C'est bien en vérité une force religieuse, non point de renoncement, mais de confiance et de joie. A lire ces poèmes, le sang circule dans les artères, plus rapide, plus rouge, plus frais, notre monde nous parait avoir plus d'emportement, plus d'àme et de beauté. En nous le sentiment de la vie, comme
une flamme qu'allumeraient ses vers pleins de fièvres, se répand plus riche, plus mâle et plus jeune.
A notre existence d'aujourd'hui, troublée et indécise, rien n'est plus nécessaire que de sentir en nous se rajeunir la vie. Aimons donc, par-dessus la littérature, les ouvrages de Verhaeren, et parlons de ce poète avec ce même enthousiasme pour la vie qu'il a été le premier à nous enseigner.
Entre la France ardente et la grave Allemagne. E. V., Charles le Téméraire.
La Belgique est un des carrefours de l'Europe. Bruxelles, cœur d'un immense système artériel de voies ferrées, est éloignée de quelques heures à peine de l'Allemagne, delà France, delà Hollande, de l'Angleterre. Dès qu'on quitte les côtes belges, les plaines sans chemin de la mer s'ouvrent vers tous les pays et vers toutes les races. Ce territoire n'est pas grand, mais c'est un miroir à mille facettes qui présente en raccourci comme un abrégé du multiple univers. Tous les contraires s'y dressent face à face, avec des contours aigus. Le train haletant passe devant
les charbonnages, les hauts fourneaux qui, dans un ciel de cendres, clament le verbe en feu du travail ; voici qu'il traverse des champs dorés et de vertes prairies où paissent des vaches bien soignées et superbes ; puis ce sont de grandes villes, où le ciel se hérisse d'innombrables cheminées; c'est, enfin, la mer — le Rialto du Nord — où s'en viennent et d'où partent des montagnes de cargaisons, où le commerce occupe des milliers de mains. La Belgique est à la fois agricole et industrielle, conservatrice et catholique en même temps que socialiste ; elle est riche et elle est pauvre. D'immenses fortunes s'entassent dans les grandes cités, tandis qu'à deux heures de chemin, dans les mines ou dans les huttes de paysans des existences pitoyables se traînent, en proie à la plus amère pauvreté. Dans les villes deux forces colossales se livrent un combat sans merci : la vie contre la mort, le passé contre l'avenir. Il y a des villes monastiques, isolées entre leurs lourdes murailles médiévales, où sur de noirs canaux aux eaux mortes glissent comme de claires gondoles des cygnes solitaires, — des villes où n'habite que le rêve, des villes closes d'un éternel sommeil. Non loin resplendissent les villes modernes :
Bruxelles avec ses boulevards éclatants, avec ses enseignes lumineuses dont la clarté électrique court le long des maisons, avec ses automobiles bruissants, ses rues retentissantes, et toute la fiévreuse convulsion de l'existence moderne, qui tord les nerfs... Contrastes sur contrastes. Par la droite pénètre, flot germanique, la foi protestante ; par la gauche, le catholicisme romain, orthodoxe et magnifique. La race elle-même est le produit de la lutte perpétuelle de deux races : Flamandset Wallons. Ici, les contrastes sedéfient en toute franchise, clairement et directement : d'un seul coup d'œil on voit toute la bataille. Mais la pression inexorable des deux races voisines est si violente et si continue, que ce mélange sous l'action d'un ferment nouveau est devenu une race nouvelle. Les éléments autrefois contraires se sont mêlés : on ne saurait les reconnaître dans le produit de leur évolution. Les Germains parlent en français et les Français sentent en flamand. Malgré son patronyme, Pol de Mont est un poète flamand. Verhaeren, Maeterlinck, Van Lerberghe, dont aucun Français n'est capable de prononcer le nom correctement, sont des poètes français. Cette race neuve : la race belge, est forte et l'une
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des plus capables qui soit en Europe. Le voisinage de tant de cultures étrangères, le contact avec tant de nations si diverses Font fécondée. Le travail sain des champs a fait les corps robustes ; la proximité de la mer a ouvert les regards sur l'horizon. Il y a peu de temps que cette race a pris conscience d'elle-même, un siècle à peine, depuis qu'elle a proclamé l'indépendance de sa patrie. Aussi jeune que l'Amérique, cettenation estencore adolescente, joyeuse de sa force neuve. Comme en Amérique, le mélange des peuples et la fertilité d'une terre saine ont ici engendré une belle et puissante race. En Belgique la vitalité est magnifique. Nulle part ailleurs, en Europe, la vie n'est aussi intensément, aussi allègrement vécue. Nulle part comme en Flandre, l'excès dans la sensualité et le plaisir n'est en fonction de la force. C'est dans leur vie sensuelle qu'il faut voir les Flamands, dans l'avidité qu'ils y apportent, dans la joie consciente qu'ils y éprouvent, dans l'endurance dont ils font preuve. C'est dans des orgies que Jordaens trouva les modèles de ses tableaux : dans chaque kermesse aujourd'hui, dans chaque repas de funérailles on les retrouverait encore. La statistique nous apprend que, pour la consom-
mation de l'alcool, la Belgique vient en tète de l'Europe. Sur deux maisons Tune est un cabaret ou un estaminet. Chaque ville, chaque village a sa brasserie, et les brasseurs sont les plus riches industriels du pays. Nulle part les fêtes ne sont aussi animées, aussi bruyantes, aussi effrénées. Nulle part la vie n'est aussi aimée, ni vécue avec plus de surabondance et d'ardeur. Ah î certes, la Belgique demeure le pays d'intensive vitalité qu'elle fut toujours. Toujours elle a combattu pour sauvegarder son sens de la vie, pour jouir de L'existence pleinement et jusqu'à la satiété. Son exploit le plus héroïque, sa grande guerre contre les Espagnols, fut moins une lutte pour la liberté des cœurs et des esprits que pour celle des sens. Cette révolte désespérée, ce formidable effort n'en voulaient point tant au catholicisme qu'à sa morale, qu'à l'ascétisme, point tant à l'Espagne qu'aux perfidies de l'Inquisition, qu'à la rudesse astucieuse et sombre qui contrecarrait les appétits de jouissance, qu'à la froideur du taciturne et maussade Philippe II. Que réclamaient alors les Flamands ? Rien, sinon la joie de vivre au grand soleil, la liberté dionysiaque, l'avidité impérieuse des sens ! Ils prétendaient ne se mesurer qu'à la règle de leur excès-
sive surabondance. Et la vie a triomphé avec eux. Par toutes les villes et toutes les campagnes ruissellent encore aujourd'hui la santé, la robustesse et la fécondité. Les pauvres eux-mêmes n'y ont pas de visages caves et de membres décharnés. Dans les rues, les enfants qui s'amusent ont de bonnes joues rouges. Les paysans sont droits et solides au travail. Les ouvriers sont musclés et vigoureux comme les bronzes de Constantin Meunier. La plupart des femmes sont des mères fécondes qui témoignent de la puissance génitrice de la race. L'âge ne terrasse pas la force des vieillards, dont la résistance vitale se prolonge et s'affirme. C'est à cinquante ans que Constantin Meunier s'est mis à produire, et c'est vers la soixantaine que des artistes comme Lemonnier et Verhaeren sont parvenus au maximum de leur faculté créatrice. L'activité de cette race semble dévorante. Le sentiment le plus profond en a été buriné par Verhaeren en quelques fières strophes, qui, en même temps, glorifient toute la race indo-européenne.
Je suis le fils de cette race Dont les cerveaux plus que les dents Sont solides et sont ardents Et sont voraccs.
LA BELGIQUE MODERNE L".t
Je suis le (ils de celte race
Tenace Qui veut, après avoir voulu Encore, encore et encore plus! (4)
Cet effort énorme et continu n'a pas été vain. La Belgique est relativement le pays le plus riche de l'Europe. La colonie du Congo est dix fois plus grande que la métropole. Les Belges ne savent que faire de leurs capitaux. Leur argent inonde la Russie, la Chine et le Japon. Us participent à toutes les entreprises, et ils sont les maîtres dans les sociétés financières des grandes nations. La classe moyenne ne le cède en rien aux autres pour la santé, la vigueur et la joie de vivre.
L'art d'une belle race, si solide et si saine, ne peut manquer d'être lui-même plein de robustesse et de vitalité. En effet, là où les facilités d'expansion nationale sont restreintes, les besoins et l'activité artistiques s'accroissent. L'imagination des grandes nations est surtout tournée vers les moyens pratiques qui doivent assurer leur développement. L'élite s'y jette dans la politique, dans l'armée, dans Tadminis-
(1) « Ma race » (les Forces tumultueuses).
Se EMILE VERHAEREN
tration. Partout où la politique se trouve nécessairement limitée, le système administratif réduit, c'est aux questions d'art que se consacrent presque exclusivement les natures géniales. Les pays Scandinaves, autant que la Belgique, en sont un exemple. L'aristocratie des intelligences s'y rue sur l'art et sur la science avec un merveilleux succès. Chez des peuples aussi jeunes, l'instinct vital doit a priori se traduire par une activité artistique saine et robuste; même s'il y a décadence, la réaction est si violente, la dénégation si catégorique qu'elles sont capables de faire jaillir la vigueur de cette faiblesse même. Seule, une forte lumière engendre de fortes ombres; seule, une race vigoureuse et sensuelle peut produire des mystiques véritablement empreints de grandeur et de gravité. Car il faut, à une réaction aussi catégorique et consciente de sa fin, autant d'énergie qu'à l'action positive.
L'art belge est comme une haute tour qui repose sur de profondes assises, et, pour qu'il surgît de la glèbe, il fallut un travail souterrain de cinquante années. Après quoi, en cinquante nouvelles années, il fut l'œuvre dune seule jeunesse, d'une génération unique. Pour être saine, une évolution doit être lente, surtout chez les
races germaniques, à qui manquent la prestesse, la souplesse, l'adresse des Latins, qui s'instruisent non pas par l'étude, mais par la vie même. Comme un arbre, anneau par anneau, celte littérature a grandi ; ses racines pénètrent profondément dans cette terre nourricière que les siècles ont fertilisée. Semblable à toute religion, elle a ses saints, ses martyrs, ses maîtres et ses disciples. Le premier, le créateur, le précurseur, fut Charles de Coster, dont la grande épopée : Ulenspiegel est l'évangile des lettres nouvelles. Comme celui de tous les novateurs, son destin fut malheureux. Le mélange consanguin des races se manifeste chez lui sous une forme plus sensible que chez ceux qui lui ont succédé. Né à Munich, il écrivit en français et fut le premier à sentir en Belge. Il gagnait péniblement sa vie en exerçant les fonctions de répétiteur à l'École militaire. Lorsque son premier roman parut, il lui fut difficile de trouver un éditeur, et plus difficile de faire apprécier son œuvre à sa valeur, voire même de rencontrer la plus modeste estime. Et pourtant cette œuvre est admirable : Ulenspiegel, le sauveur de la Flandre, s'oppose à l'antéchrist Philippe II, et ce contraste reste encore
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aujourd'hui le plus beau symbole du combat de la lumière contre l'obscurité, de la vitalité contre le renoncement. C'est une page immortelle dans la littérature de tous les pays et de tous les temps : c'est une véritable épopée nationale. Cet ouvrage de large envolée marque le début de la littérature belge, tout comme X Iliade, avec ses héroïques combats, ouvre magnifiquement l'histoire des lettres grecques. A cet écrivain mort prématurément succéda Camille Lemonnier, qui recueillit la lourde tâche et le triste héritage des premiers combattants : l'ingratitude et la désillusion. C'est encore un héros que ce fier et noble caractère. Soldat du premier au dernier jour, il a lutté sans trêve, depuis quarante ans, pour la grandeur de la Belgique; il a écrit livre sur livre, créé, travaillé, jeté des appels, renversé des barrières. Il n'a point connu le repos jusqu'à ce que Paris et l'Europe n'attachassent plus au qualificatif « belge » la signification dédaigneuse de « provincial », jusqu'à ce qu'il devînt enfin, comme jadis le nom de gueux, d'un vocable honteux, un véritable titre d'honneur. Intrépide, jamais découragé par Tinsuccès, cet homme merveilleux a chanté son pays, les champs, les mines, les villes, ses corn-
patriotes, les garçons et les filles au sang bouillant et prompt à la colère. Il a chanté Tardent désir qu'il éprouvait d'une religion plus claire, plus libre, plus vaste, où notre âme se trouverait en communion plus directe avec la grande Nature. Avec la débauche de couleurs de son auguste ancêtre Rubens, dont la sensualité joyeuse faisait de la moindre chose une fête perpétuelle et jouissait de la vie comme d'une éternelle nouveauté, Camille Lemonnier a su peindre en prodigue toute vitalité, toute ardeur, toute abondance. En véritable artiste, il y a mis toutes ses complaisances et toute- ses dilections, persuadé que l'art n'est que de traduire la poussée ascensionnelle, l'ivresse de la vie. Pendant quarante années, il a ainsi travaillé, et le miracle, c'est que, pareil aux habitants de cette terre, ces paysans qu'il a décrits, chaque année la récolte nouvelle était meilleure, se^. livres étaient plus chauds, plus palpitants, pi i- ardents, sa foi dans l'existence plus lumineuse et plus ferme. Le premier, il prit orgueilleusement conscience de la jeune vigueur nationale. Sa voix alors s'est élevée, et son appel ne s'est pas tu qu'il ne restât plus solitaire: d'autres artistes vinrent se grouper autour de lui. De sa maiii puissante il
les a soutenus et raffermis. Il les a menés au combat, et, sans envie, avec joie, il a triomphé de leurs triomphes, même quand le succès de disciples plus heureux que lui jetait comme un voile d'ombre sur ses propres ouvrages. Et il en a ressenti de la joie, car son œuvre à lui n'est point tant peut-être dans les romans qu'il a écrits : elle est, magnifique et durable, dans la création de toute une littérature.
Il semble que, depuis ces dernières années, tout ce pays déborde de vie. Chaque ville, chaque métier, chaque classe de la société a suscité un poète ou un peintre pour l'immortaliser, comme si toute la Belgique ait uniquement voulu se symboliser dans les œuvres d'art, jusqu'à ce que vînt celui-là qui transformât en poème toutes les villes et toutes les classes, pour en extraire l'âme universelle du pays. Le génie des vieilles villes germaniques : Bruges, Courtrai, Ypres n'est-il pas passé tout entier dans les strophes de Rodenbach, dans les pastels de Fernand Khnopff, dans les mystiques statues de Georges Minne ? Ne sont-ce pas les semeurs et les mineurs qui se sont faits pierre dans les figures de Constantin Meunier ? Une ardente ivresse ne flambe-t-elle pas dans les descriptions
de George Eekhoud ? L'art mystique de Maeterlinck et de Huysmans a sa source profonde dans la paix des cloîtres et des béguinages. C'est le soleil des champs de Flandre qui rayonne sur les paysages de Théo van Hysselberghe et de Claus. C'est la démarche gracieuse des jeunes filles et le chant des carillons qui se sont harmonisés dans les poèmes du doux Charles van Lerberghe. La sensualité, l'impétuosité, la fougue de la race ont trouvé leur expression spiritualisée dans Férotisme raffiné de Félicien Rops. Albert Mockel est le représentant des Wallons. Oui ne faudrait-il pas citer encore parmi ces grands créateurs? Van der Stappen, les peintres Heymans, Stevens, les écrivains Des Ombiaux, Demolder, Glesener, Crommelinck, qui se sont acquis, par leur allure assurée et leur marche intrépide, l'estime de la France et l'admiration de l'Europe. C'estjustement chez ces écrivains, chez ces artistes, qu'on a senti percer, pour la première fois, un sentiment vraiment européen, vaste et complexe, tout nouveau. En effet, pour eux, l'idée de patrie ne saurait se borner au pays belge ; elle embrasse toutes les nations voisines. Patriotes et cosmopolites à la fois, ils sont nés dans ce carrefour de l'Europe auquel viennent
aboutir tous les chemins, mais d'où partent aussi ces mêmes chemins...
Dans cette phalange nombreuse, chacun, de son point de vue, avait tracé l'aspect qui lui convenait de sa patrie. Mais voici qu'arriva le plus grand entre tous, Verhaeren, qui eut, lui, la vision, le sentiment, l'amour de « toute la Flandre ». Pour la première fois dans son œuvre, la Flandre fut vraiment unifiée. Il a chanté tout d'elle : la terre et la mer, les villes et les fabriques, les cités mortes et celles qui naissent à l'existence. Il a eu le sentiment très vif que cette Flandre n'était pas une simple province, mais bien le cœur de l'Europe. Sous son impulsion, comme un échange de sang vigoureux s'est fait entre elle et les nations. Il a découvert qu'un horizon s'élendait au delà des frontières. Tous ces particularismes, si longtemps exaltés, il les a mis et fondus dans un même enthousiasme, jusqu'à en faire surgir une œuvre bien vivante : l épopée lyrique de l univers flamand. Cette unité et cette beauté que, voilà cinquante années, De Goster ne savait reconnaître dans le présent, cet héroïsme qu'il cherchait dans le passé, Verhaeren les a réalisés dans la Belgique vivante, dans la Belgique d'aujour-
d'hui. Il est devenu le « Carillonneur de la Flandre », le sonneur qui du haut du beffroi appelait jadis le peuple à la défense du sol, et qui l'exhorte aujourd'hui à l'orgueil conscient de sa force. Cette synthèse, nul autre que Verhaeren ne pouvait l'entreprendre. Seul, il représente tous les contrastes de la race belge, seul il en possède tous les avantages. Luimême il n'est que contrastes, que forces nouvelles qui divergent et qui sont volontairement ramenées à L'unité. Du Français il a la langue et la forme ; de l'Allemand, la recherche du divin, la gravité et une certaine lourdeur, le besoin d'une métaphysique et l'aspiration panthéiste. En lui ont lutté les passions politiques avec les religions, le catholicisme avec le socialisme. Il est à la fois l'enfant des grandes viiles et l'habitant de la glèbe natale. L'instinct le plus profond de sa race, c'est-àdire la soif immodérée de vivre et Pardeur fiévreuse de la volonté, fait le fond de sa doctrine et de son art poétiques. Mais, chez lui, la joie de l'ivresse s'ennoblit : c'est la volupté de l'extase. La joie de la chair épanouie n'est plus que la fête de la couleur ; la joie du bruit et du vacarme est devenue celle du rythme qui sonne,
éclate, déborde. Cette vitalité insatiable, propre à cette race que ni crise ni catastrophe ne sauraient réduire, s'est ici muée en une loi universelle, une joie de vivre consciente et plus grande.
Quand un pays est devenu fort, il se réjouit de cette force, il a besoin d'en manifester violemment la certitude par un cri de victoire* Walt Whitman fut le cri de l'Amérique enfin puissante. Verhaeren proclame le triomphe de la race belge, de la race européenne. Cette profession de foi en la vie est si joyeuse, si ardente, si mâle qu'elle ne saurait sortir de la poitrine d'un seul homme. Ici c'est tout un peuple jeune qui s'enorgueillit de sa force.
Seize, dix-sept et dix-huit ans !
O ce désir dètre avant l'âge et le vrai temps
Celui
Dont chacun dit
Il boit à larees brocs et met à mal les filles.
E. Y., les Tendresses premières.
L'histoire littéraire de la Belgique moderne, par les jeux du hasard, a pris naissance en une unique maison. A Gand, la ville favorite de l'empereur Charles, dans celte vieille cité flamande lourde de ses fortifications, s'élève, à l'écart, loin des rues bruyantes, Sainte-Barbe, le couvent des Jésuites aux murs gris. Les murailles épaisses et défensives, les couloirs muets, les réfectoires silencieux rappellent un peu les
beaux collèges d'Oxford : ici, cependant, les pampres du lierre n'égaient point les murs et les fleurs ne mettent pas sur les cours vertes leur tapis bariolé. Là, se rencontrèrent, sur les bancs de l'école, deux couples d'enfants extraordinaires, dont les quatre noms devaient être plus tard la gloire de leur pays. D'abord Georges Rodenbach et Emile Verhaeren, puis Maurice Maeterlinck et Charles van Lerberghe : deux couples d'amis qui sont aujourd'hui séparés par la mort de Rodenbach et van Lerberghe. Pour Emile Verhaeren et Maeterlinck, ils sont les deux héros de la Flandre, et leur art comme leur gloire ne sont pas au terme de leur croissance. Leurs débuts, à tous les quatre, datent du vieux couvent. Ils firent leurs humanités chez les Pères Jésuites ; ils y apprirent même à écrire des vers, latins, il est vrai, tout d'abord. Chose curieuse, dans cet exercice, Maeterlinck brillait moins que van Lerberghe, plus plastique, et Verhaeren était dépassé par Rodenbach, plus souple. La discipline sévère et rigoureuse des Pères tendait au respect et au maintien du passé. Il fallait croire aux choses acceptées, se plier aux anciennes règles et n'avoir que de la haine pour les nouveautés. Ces jeunes gens, on voulait non
seulement les conserver à la foi catholique, mais encore les gagner au sacerdoce. Les murs de ce couvent s'élevaient pour les protéger contre l'ouragan dévastateur qui, en Flandre comme partout, faisait de plus en plus de ravages parmi la jeunesse.
Mais rien ne prévalut contre la destinée de ceux-ci. Verhaeren en fut l'exemple le plus probant. Elevé au sein d'une famille des plus croyantes, il paraissait devoir être plus particulièrement voué à la prêtrise. Sa conviction n'était pas la résultante d'un travail rationnel : elle était sa vie même. Tout son être ne respirait que sacrifice et il avait la vocation du prêcheur enthousiaste. Mais voici qu'en son àme se fit entendre la grande voix de la patrie qui depuis son enfance l'appelait à la liberté ; dans son sang même, c'était la vie qui lui criait de ne pas consentir à un précoce renoncement. Son esprit se rebellait à la pensée des limites qu'on lui imposait, de cette acceptation passive du passé. Plus puissantes que les impressions scolastiques furent les impressions de son enfance. En effet, c'est en pleine campagne que Verhaeren est né, le 21 mai i855, à Saint-Amand-sur-Escaut, où les regards découvrent les magnifiques hori-
zons des landes et de la mer. Dans ce favorable milieu, un bonheur souriant lui tressa la couronne de ses jeunes années. Ses parents, en possession d'une belle aisance, s'étaient retirés loin des rumeurs de la ville, en un coin perdu des Flandres. Ils possédaient une petite maison : sur le devant, un jardin où flambaient les corolles de fleurs multicolores ; derrière s'étendaient les vastes champs dorés, coupés de haies broussailleuses et fleuries ; tout près, le fleuve aux ondes lentes, aux ondes qui savent qu'elles n'ont plus à se presser, proches de leur but, la mer infinie... Dans son admirable livre : les Tendresses premières, le poète, arrivé à la maturité, nous conte les jours libres de son enfance. Nous Ty voyons enfant, courant à travers champs, emporté à la dérive sur une barque glissante, grimpant sur les tours, observant semeurs et moissonneurs, écoutant les chansons flamandes des lavandières. Tous les métiers, il les a vu pratiquer ; il a fureté dans les moindres coins. Chez l'horloger, il s'est assis, étonné que l'heure naquît de petites roues bourdonnantes. Devant le four du boulanger, il a respiré cette fumée brûlante qui dévorait le blé, ce blé dont quelques jours avant sa main avait caressé les épis bruis-
sants et qui maintenant était du pain doré, à la bonne odeur chaude. Dans les jeux, il a comtemplé avec admiration les gars robustes et joyeux qui savaient avec de lourdes boules culbuter les quilles chancelantes. Il a suivi les musiciens qui allaient de foire en foire. Et, sur les rives de l'Escaut, il a suivi le va-et-vient des bateaux aux pavillons de toutes les couleurs, et son rêve les accompagnait dans les pays lointains qu'il ne connaissait que par les dires des matelots et les images des vieux livres. Toute cette existence, le contact physique, familier et quotidien avec la Nature, ces expériences vécues des mille faits de la vie de chaque jour, devaient marquer profondément dans son souvenir. Il ne pouvait oublier cette vie en commun avec ses compatriotes, qui l'initiait aux rapports sociaux. C'est ainsi que se forma son vocabulaire technique; c'est ainsi qu'il pénétra le mécanisme mystérieux de toutes les manipulations des métiers, et de l'adresse professionnelle ; ainsi il apprit à en connaître les difficultés et les fatigues, et il comprit que ce sont chacune de ces âmes éparses qui forment l'àme de la patrie.
Pour cette raison, Verhaeren est le seul des poètes modernes de langue française qui soit
vraiment devenu populaire parmi ses compatriotes. Aujourd'hui encore, tout glorieux qu'il soit, il aime à venir parmi eux, à s'asseoir dans leurs réunions, à la table de l'auberge; il aime à les entendre parler du temps et de la récolte, des mille petits soucis qui composent tout leur univers. Il est des leurs, et eux-mêmes se sentent près de lui.
Il aime vraiment la vie des humbles; il prend part à leurs peines comme à leurs travaux. Toute cette contrée septentrionale lui est chère, avec ses tempêtes, ses rafales de grêle et de neige, sa mer coléreuse et ses nuages menaçants : il a l'orgueil de cette parenté avec cette terre. On retrouverait parfois, dans sa démarche et dans ses mouvements, l'allure du paysan qui marche derrière la charrue, le pas lourd et le genou raide. Ses yeux sont comme la mer de son pays, ses cheveux d'or comme les blés de ses champs. Dans tout son être et dans toute son œuvre apparaît ce caractère élémentaire, primordial. On sent que jamais il n'a rompu le lien qui l'attachait à la nature. Il reste en une sorte de communion organique et directe avec les champs, la mer, le grand air; car le printemps lui apporte une sensation douloureuse, la dou-
ceur de l'air lui semble pesante; il n'aime que le climat de sa patrie, d'une impétuosité sauvage et d'une force indomptée.
Cette connexion intime avec la pure nature fait que sa sensibilité s'est trouvée décuplée pour toutes les autres impressions : celles que provoquent les grandes villes l'ont touché autrement et plus intensément qu'elles n'ont fait des poètes citadins. Ce qui pouvait leur sembler naturel, le plongeait, lui, dans l'étonnement, la crainte, l'effroi, l'admiration, l'enthousiasme. Pour lui, l'atmosphère que nous sommes habitués de respirer, était lourde, suffocante, empoisonnée; les rues trop étroites lui faisaient effet de prisons.
A chaque pas, il a été frappé par la fécondité, les dimensions formidables et étranges qu'affectait la vie en sa nouvelle forme. Constatation d'abord pénible, puis enthousiaste. 11 a traversé les villes avec cet étonnement mêlé d'effroi qui nous étreint à franchir les gorges des montagnes. Peu à peu, il s'est accoutumé à elles; il les a inspectées, décrites et fêtées, sa vie s'y est mêlée intimement. Leur fièvre a embrasé son sang; en lui leurs révoltes se sont dressées. Leur incessante agitation a fouetté ses nerfs durant
46 EMILE YERHAEREN
la moitié d'une existence humaine. Puis, il est rentré au pays. Cinquantenaire, il s'est réfugié à la campagne, dans la solitude, sous le ciel de son enfance. Il vit dans une petite maison, en un point de la Belgique où n'atteint pas le chemin de fer. Il y partage le honneur de ces hommes qui, souriants et simples, demeurent là, attachés à de modestes travaux comme les amis et les compagnons de son enfance. Chaque année, il éprouve une plus vive joie à séjourner au bord de la mer , ses poumons et toute sa poitrine s'y dilatent, y respirent plus profondément, y vivent plus intensément, dans une exaltation magnifique. Dans cet homme de cinquante ans se retrouvent miraculeusement la santé et le bonheur de l'enfance. Ses premiers vers s'adressaient à la Flandre, c'est elle encore que glorifient les derniers. Les Pères de Sainte-Barbe n'ont rien pu contre un tel atavisme; ils n'ont pu tarir cette source claire, cette vitalité flamande que rien ne pouvait anéantir. Tout ce qu'ils ont obtenu, c'est de détourner des basses matérialités ces désirs trop violents, pour les fixer sur la science et sur l'art. Le jeune homme dont ils voulaient faire un prêtre s'est échappé de leurs mains, mais il n'en a pas moins suivi
sa vocation. Tout ce qu'ils proscrivaient, il l'a prêché, tout ce qu'ils proposaient en exemple, il l'a battu en brèche. A peine a-t-il quitté l'école, Verhaeren sent déjà monter en lui cet instinct vital et rebelle qui l'enfièvre et qu'il ennoblit; il a le désir fou d'une volupté sans limite, poussée jusqu'à la douleur — désir qui est en lui si caractéristique. Donc l'état ecclésiastique ne lui inspire que de l'éloignement. Son oncle lui réserve la direction d'une fabrique, et cela ne l'attire pas davantage. Il n'est pas encore décidé à s'abandonner tout entier à la poésie : en tout cas, il ne veut qu'une carrière où il puisse librement développer son existence avec toutes ses éventualités. Pour retarder son choix définitif, il étudie le droit et se fait avocat. A Louvain, durant ces années d'études, Verhaeren a lâché la bride à son ardent instinct de vivre. En vrai Flamand, l'excès le tente plus que la mesure. Aujourd'hui encore, il aime à raconter son dangereux penchant pour la bonne bière belge, ses griseries avec ses compagnons, leurs danses à toutes les kermesses, leurs beuveries et leurs mangeries. Parfois, une sorte de fureur s'emparait d'eux, ils causaient quelque scandale et avaient maille à partir avec la police. Tou-
jours catégorique — c'est un des traits dominants de son caractère — son catholicisme ne savait être ni silencieux, ni personnel : il avait la foi certaine et combattive. Une poignée de jeunes gens à tête chaude, parmi lesquels l'éditeur [Deman et le ténor Van Dyck, fondèrent alors un journal. Ils y déclaraient une guerre violente à la pourriture du monde moderne et ne négligeaient pas de se tailler quelque réclame personnelle. L'Université ne tarda pas à leur interdire cette manifestation prématurée ; mais bientôt naquit une deuxième feuille, plus adéquate au mouvement du siècle. C'est entre ces deux publications que Verhaeren mit au monde quelques vers. L'activité du jeune poète redoubla avec passion, lorsque, en 1881, il se fut inscrit au barreau de Bruxelles. Il y connut la vie exubérante des peintres et des artistes, fut accepté par eux, et, entre ces jeunes talents, il se forma un cénacle, où l'on s'enthousiasmait pour Fart, où l'on prenait violemment le contrepied de tous les sentiments conservateurs de la bourgeoisie bruxelloise. Verhaeren donnait alors avidement dans tous les snobismes, en qui il croyait découvrir le neuf. Il paradait dans les costumes les plus bizarres. Le tumulte de ses
passions, ses premiers essais littéraires le rendirent bientôt célèbre. Dès le collège, il avait commencé d'écrire des vers. Lamartine fut son modèle ; puis Hugo, le fascinateur de la jeunesse, l'empereur du grand geste, le maître indiscuté du verbe. Ces vers de jeunesse de Verhaeren n'ont jamais été édités : ils n'auraient d'ailleurs qu'un médiocre intérêt ; un instinct vital encore sans frein s'essayait à s'y exprimer en d'impeccables alexandrins. A mesure que son talent se développe, il sent plus vivement sa vocation poétique. Au barreau il a peu de succès; cela l'engage plus avant. Bientôt, sur le conseil d'Edmond Picard, il jette aux orties cette robe d'avocat qui déjà lui semblait aussi étroite et étouffante qu'autrefois la soutane.
C'est alors que sonna l'heure décisive. Verhaeren et Lemonnier en font volontiers le conte, avec la joie éclatante et fière de leur amitié que trente années n'ont pas altérée, de leur cordiale et mutuelle admiration. Par un jour pluvieux, Verhaeren arriva brusquement chez Lemonnier, qu'il ne connaissait pas. Il entra de son pas lourd de paysan, avec son geste cordial, et commença sans détour : « Je veux vous lire des vers ! » — C'était le manuscrit des Flamandes.
50 EMILE VEUHAEREN
Et, pendant que la pluie battait les vitres, il lut de sa voix ferme, aiguë, bien scandée, avec son grand enthousiasme et ses gestes qui conjurent, ces tableaux des Flandres, palpitants de vie, premier aveu libre de son amour du pays et débordant de vitalité bouillonnante. Et Lemonnier l'encouragea, le félicita, apporta quelques modifications ; le livre parut bientôt, au grand effroi de la famille bien pensante de Verhaeren, à la stupéfaction des critiques, qui demeuraient déconcertés par un tel déchaînement de forces. Haï et adoré, ce livre commanda aussitôt l'intérêt, suscitant partout en Belgique des approbations et des attaques ; mais partout soulevant une vraie tempête, et cette inquiétude, ce grondement qui toujours annoncent l'approche orageuse du nouveau.
Je suis le fils de cette race
Tenace Qui veut, après avoir voulu Encore, encore et encore plus.
E. Y., Ma Race.
La vie des grands artistes ne tient pas enclose une œuvre d'art unique ; cette œuvre est triple : d'abord — et souvent ce n'est pas la plus importante — la création effective ; ensuite la vie de l'artiste elle-même ; enfin le rapport harmonique entre l'action de créer et ce qui est créé, entre la poésie et la vie. Il n'est pas que de l'œuvre d'art elle-même que se dégage une volupté artistique: celle-ci naît aussi pure et belle de ligne à ne considérer que la connexion
intime entre la croissance intérieure et sa formation externe, entre les crises de la réalité physique et sa manifestation artistique. Un génie se développe et s'accomplit en raison directe de l'existence et de la vie physiologique. Dans les livres de Verhaeren, si heurtés et si brusques qu'en paraissent les contrastes, son évolution générale décrit une courbe constante, jusqu'à figurer un cercle parfait, radieux de clarté. Le commencement était déjà contenu dans la fin, et la fin dans le commencement. La courbe audacieuse retourne à son point de départ. De même qu'un voyageur qui fait le tour complet du monde, il revient enfin à l'endroit dont il est parti. Chez Verhaeren, commencement et fin procèdent des mêmes causes. Au pays qui fut celui de ses jeunes années, sa vieillesse retourne : c'est à la Flandre qu'il consacre ses premiers vers, c'est la Flandre encore que chantent les derniers.
Pourtant entre ces deux œuvres, les Fiamandes et Toute la Flandre, entre les vers de l'homme de vingt-cinq ans et l'œuvre du poète cinquantenaire, il y a la place de tout un monde : une évolution complète y a modifié ses points de vue et augmenté ses conquêtes. Et ce n'est
que maintenant, à l'heure où la ligne, au début si brusquement capricieuse, revient sur ellemême, que sa forme harmonieuse s'aperçoit. L'observation, purement extérieure, est devenue singulièrement pénétrante ; le regard ne s'arrête plus aux manifestations, aux dehors des choses ; il sait extraire la quintessence de leur âme, en saisit la vérité profonde, pour les transposer en poèmes. Rien n'est quelconque à ses yeux, objet de simple curiosité ou d'intérêt fugace. Il considère toute chose comme un être qui grandit, capable d'un devenir infini.
Le premier de ses livres et les derniers procèdent des mêmes causes. Seulement, le premier est le fruit d'une observation isolée, tandis que les magnifiques productions de l'époque récente ont pour décor de fond les horizons immenses du monde moderne, pendant que, d'un côté, les ombres du passé, et, de l'autre, l'ardente intuition de l'avenir y font briller la passion d'une clarté nouvelle. Peintre jadis, ne peignant que l'aspect extérieur, s'attachant à décrire la patine, Verhaeren est maintenant le poète qui donne la vie à l'insaisissable et au psychique, qu'il transforme en vibrante musique. Ces deux œuvres sont entre elles dans le même
rapport que les premières productions de Wagner, Rienzi et Tannhàuser vis-à-vis du Ring et de Parsifal. L'intuition d'autrefois s'est faite conscience créatrice. De même que pour Wagner, il se trouve des gens encore aujourd'hui qui préfèrent ses œuvres de jeunesse, à cause qu'elles respectent encore les formes de la tradition. Or, les admirateurs de ce genre sont encore plus étrangers au poète que ses adversaires artistiques, qui ont pris position contre lui par principe.
Les Flamandes, le premier volume de Verhaeren, parut en un temps de trouble littéraire. Oa discutait au sujet des romans réalistes de Zola, qui révolutionnaient l'Europe comme la France. En Belgique, ce fut Camille Lemonnier qui importa ce naturalisme nouveau, lequel s'attachait bien plus à la vérité absolue qu'à la beauté et assignait la photographie, la reproduction exacte et scientifique de la nature pour seul but à l'écrivain. Maintenant que nous avons doublé le cap de ce naturalisme excessif, nous savons que cette théorie ne vaut que pour la moitié du chemin ; la beauté ne peut pas exister en dehors de la vérité, mais la vérité et l'art ne sont pas identiques. Il faut opérer une
transmutation de la valeur du beau. La beauté doit être recherchée dans la vérité, dans la réalité. 11 faut, pour réussir, à toute doctrine nouvelle, une forte dose d'exagération. Le souci du réalisme excessif amena le jeune Verhaeren, dans la description qu'il faisait de son pays, à en écarter soigneusement tout l'élément sentimental et romantique, pour n'exprimer poétiquement que l'aspect brutal, naturel, primitif. Car la haine du doux, du mièvre, de l'arrondi, du paisible, est dans le sang de Verhaeren. Sa nature fut toujours de flamme. Toujours, aux brutales provocations, il aima riposter par des coups véhéments. Il a l'amour naïf de la brutalité, de la rudesse, de l'àpreté ; il a un penchant pour l'anguleux, l'éclatant et l'intense ; il adore le sonore et le bruyant. Il n'a acquis le galbe et la pureté classiques que dans ses tout derniers volumes, où son sang semble s'être apaisé. Dans ce temps-là, il avait horreur du tableau de genre, cette même horreur qui, en Allemagne, se manifesta contre les Tyroliens de salon de Defregger, contre les paysans pommadés d'Auerbach, contre la mythologie tirée à quatre épingles des sujets « poétiques ». C'est consciemment — en vrai rebelle — qu'il insistait sur
5G EMILE VEKUAEREN
les côtés massifs, inesthétiques, qui passaient alors pour « antipoéiiques ». C'est consciemment qu'il voulut piétiner, en quelque sorte, avec de lourdes et pesantes chaussures, sur les traces pleines d'ennui qu'avait marquées le passage des poètes français. Barbare, on l'accablait sous ce vocable. On lui opposait non pas tant la rudesse et Tâpreté de sa langue poétique, qui parfois trouve des sonorités gutturales comme celles des Germains, mais plutôt la sauvagerie instinctive de son goût, qui le portait invinciblement vers tout ce qui déborde de sonorités ou regorge de vie. Sa nourriture n'était ni le nectar ni l'ambroisie ; il se repaissait de lambeaux de chair rouge, arrachés vivants encore à la vie même. Ainsi il entra soudain dans la littérature française, comme un vrai barbare, un véritable sauvage de Germanie, pareil à ces Teutons qui jadis envahissaient les pays latins. Gomme lui, ils se jetaient dans la bataille, de tout leur poids farouche, avec des cris rauques, et, tardifs écoliers, finissaient par recevoir des vaincus la haute culture, par acquérir, à leur contact, les plus délicats instincts de l'existence. Dans ce livre, Yerhaeren ne décrit pas tout ce qu'il y a, en Flandre, d'aimable, de rêveur,
d'idyllique, mais « les fureurs d'estomac, de ventre et de débauche (1) », toutes les explosions de la joie de vivre, les orgies des paysans, voire les manifestations animales. Son ancien condisciple, Rodenbach, a également parlé de la Flandre aux Français, en des poèmes qui résonnent doucement, d'un timbre argentin, comme le jeu des carillons par-dessus les toits. Il a chanté cette inoubliable tristesse du soir sur les canaux de Bruges, et la magie des nuits lunaires sur la campagne. Mais Verhaeren ne voulait rien savoir de la mort; il se cramponnait à la vie, là où elle est le plus exubérante, dans <( le décor monstrueux des grasses kermesses (2) » . Rien ne vaut pour lui les fêtes populaires où l'ivresse et la volupté servent d'aiguillon à des foules robustes, où la force et l'avidité s'unissent pour combattre, où la bestialité triomphe de l'éducation et de la morale. Ces descriptions, qui pourtant sont débordantes de vie rabelaisienne, ne satisfont pas encore le poète ; cette vie ne lui semble pas assez follement truculente ; il souhaite de pouvoir passer la réalité : jadis
(1) « Les Vieux Maîtres » [les Flamandes .
(2) Id. {idem .
58 EMILE VLlîHAEKEN
« les gars avaient les reins plus fermes et les garces plus beau téton (y) ». Les gars d'aujourd'hui lui semblent peu robustes, et les filles trop mignonnes. La réalité ne suffit pas pour satisfaire son instinct d'exagération, si caractéristique dans son œuvre. Il a le désir de la Flandre telle qu'il la voit vivre dans les ardents tableaux de Rubens, de Jordaens, de Breughel. Voilà ses véritables maîtres, ceux qui ont su jouir de l'existence, qui ont enfanté leurs chefs-d'œuvre entre deux orgies, qui ont immortalisé dans leurs toiles leur propre rire et leur propre volupté. C'est d'après leurs intérieurs et leurs tableaux de genre qu'ont été faits quelques-uns des poèmes de Verhaeren : gars enflammés de concupiscence qui jettent les filles dans les haies, paysans ivres, riant et dansant autour de la table. Son désir n'est que de chanter l'exubérance générale, qui se décuple et êc répercute dans toutes les choses de la sensualité, jusqu'au domaine erotique. C'est dans le feu d'une débauche, d'un « rut » véritable qu'il prodigue ses couleurs et ses mots, comme une pâte épaisse, comme la coulée d'une li-
(1) «« Truandailles » (les Flânante*).
queur en feu. C'est une vraie orgie que toutes ces imagé* qui bouillonnent, se jettent sur le papier et y restent étalées. Cette formidable sensualité ne s'en tient pas uniquement au choix du sujet, on la retrouve dans l'exécution. Il se complaît dans la compagnie de ces hommes affolés, comme des étalons en chaleur, qui se précipitent sur les mets odorants et sur la chair ardente des femmes, qui s'enivrent de bière et de vin, et qui, brûlés par tout ce feu englouti, en demandent la délivrance à des danses et à des étreintes . Parfois, entre deux de ces tableaux, apparaît un plus calme paysage, dans le cadre austère d'un sonnet on respire un instant. Mais la vague chaude du plaisir reprend son élan, et, de nouveau, dans tout le cours de ce livre, on ne peut plus songer qu'à Rubens, qu'à Jordeans, les grands artistes de la prodigalité vitale. 5 Mais Fart naturaliste se réfère à la peinture et non pas à la poésie. C'est le grand faible de ce livre d'avoir été écrit par un homme qui était déjà un peintre inspiré, mais pas encore le poète. Le verbe est coloré, mais pas encore libéré. Les mots ne savent pas s'y bercer à leur propre rythme. Pas d'emportement frénétique pour entraîner le poème : l'alexandrin le mène à un
trot régulier. Il y a divorce entre la pétulance du fond et la régularité de la forme. Il eût fallu que ces poèmes fussent la résultante de la vie pour faire éclater les moules impersonnels. On y sent bien la soif de vivre qui marque ce tempérament, la révolte qui se raidit contre tout héritage imposé, une force enfin qui par sa rigidité frappa de terreur les prudents et les myopes, mais cette force et l'art du poète sont encore enchaînés par les traditions, vieille et nouvelle. Verhaeren y est déjà un observateur passionné; mais il n'est qu'un observateur, c'est-à-dire quelqu'un qui se tient au dehors, qui n'entre pas dans le tourbillon, qui regarde les choses avec sympathie, avec enthousiasme même, mais qui ne les vit pas. La sensibilité du poète ne perçoit pas encore du pays flamand une impression nette et personnelle. Il lui manque de se placer d'un point de vue nouveau et d'acquérir la formule adéquate. Il n'a pas encore cette surexcitation artistique, cette température d'ébullition, si l'on peut dire, qui plus tard débordera tous les vases, rompra tous les liens et qui n'exaltera, parmi les choses de la terre, que le moi lui-même parce que ce moi est déjà identique avec le monde.
Moines venus vers nous des horizons gothiques. Mais dont lame, mais dont l'esprit meurt de de-
[main...
Mes vers vous bâtiront de mystiques autels.
E. V., Aux moines.
Dans l'art de Rubens, prodigue et jouisseur, se manifeste le génie de la Flandre en son ardeur de vivre. Mais ce n'est là encore, pour ainsi dire, que la chair de la Flandre; ce n'en est pas l'âme profonde. Avant Rubens, vinrent les maîtres austères des cloîtres, les primitifs, les van Eyck, Memlinc. Gérard David, Roger van der Weyden. La Belgique n'est pas seulement le joyeux pays des kermesses. La sensualité saine de ce peuple n'absorbe pas toute l'âme flamande.
EMILE YERlIAEl:i:N
Les lumières vives projettent de fortes ombres. Toute vitalité robuste et consciente engendre par contraste le goût de la solitude et l'ascétisme. Les races élémentaires, qui sont les plus saines — la Russie actuelle, par exemple — contiennent des faibles parmi les forts, des contempteurs de la vie au milieu de ses dévots, des hommes qui la nient à côté de ceux qui la proclament. Tout près de cette Belgique ambitieuse et féconde, il en existe une autre qui se recueille à l'écart et semble sur son déclin. Un art qui ne s'inspirerait que des tendances d'un Rubens ne tiendrait pas compte de ces villes solitaires que sont Bruges, Ypres, Dixmude. A travers leurs rues silencieuses les troupes noires des moines se pressent en longs cortèges, et les canaux reflètent les ombres blanches et muettes des nonnes. Là, au milieu du grand fleuve vital, s'étendent les larges îles du rêve, où les hommes se réfugient loin des réalités. Au milieu même des grandes villes belges, on trouve dépareilles solitudes silencieuses; ce sont les béguinages, petites cités encloses dans les cités, où viennent, passé l'âge mùr, se retirer des femmes qui renoncent au siècle pour ne plus pratiquer qu'une existence monastique. Autant que
.r:s moines ■;:{
la passion de la vie, la foi catholique et le renoncement des cloîtres ne sont nulle part aussi fortement, aussi profondément enracinés que dans cette Belgique, où la joie sensuelle marque par tant de vacarme son débordement. De nouveau se constate ici la polarité des contrastes. A la conception matérialiste du monde vient brusquement s'en opposer une autre, toute spirituelle. Alors que la masse du peuple, saine, robuste, et florissante, accepte la vie en toute franchise et la poursuit de son désir sans trêve, quelques hommes sont là tout près qui se désespèrent et qui ne vivent que dans l'attente de la mort. Le silence de ceux-ci est aussi constant que la jubilation des premiers. La foi austère pousse partout ses noires racines dans cette terre vigoureuse et féconde. Car le sentiment religieux reste toujours vivace, malgré le cours des siècles, au cœur du peuple qui un jour a combattu pour sa foi de toutes les forces tendues. Toute cette Belgique possède une activité souterraine et secrète qui se dérobe facilement au regard superficiel, car elle vit dans l'ombre et le silence. Mais de cette austérité qui se tait et se détourne de la vie, l'art belge a reçu cette nourriture mystique qui communique aux œu-
vres de Maeterlinck, aux dessins de Fernand Khnopff, de Georges Minne, leur force mystérieuse. Verhaeren, lui aussi, s'est arrêté dans cette sombre contrée. Peintre de la vie belge, ces fantômes d'un passé qui s'évanouit ne lui ont pas échappé. A son premier livre, les Flamandes, il en a ajouté, en 1886, un second : les Moines. Il semble qu'il devait tout d'abord épuiser les deux sources d'inspiration de son pays, avant de conquérir un style personnel et moderne. Les Moines sont le retour de Verhaeren à l'art gothique.
Les moines sont pour Verhaeren le symbole héroïque d'un grand passé. Leur image grave était familière à ses regards d'enfant. Près de la claire maison où se passa sa jeunesse, s'élevait, à Bornhem, un monastère de Bernardins. L'enfant y accompagnait son père à confesse, et, pendant qu'il attendait dans les froids couloirs, il écoutait, étonné et peureux, la voix majestueuse et grave de l'orgue à la basse des chants liturgiques. Vint un jour béni où, avec une immense et pieuse crainte, il reçut, de leurs mains, la communion. De ce jour, ils demeurèrent pour lui, dans toutes les circonstances habituelles de l'existence, comme des êtres étranges,
l'incarnation du beau et du suprasensuel, le supraterrestre de son univers enfantin. Lorsque, plusieurs années plus tard, il voulut tracer dans ses poèmes l'image de la Flandre avec toutes ses couleurs ardentes et lumineuses, il lui fut impossible de ne pas chercher à rendre ce mystérieux clair-obscur, aux tonalités austères. 11 se retira trois semaines au monastère hospitalier de Forges, près Chimay, où il prit part à toutes les cérémonies du culte, à tous les rites de la vie des moines. Ceux-ci, dans l'espoir de le gagner à la profession monastique, ne lui en cachèrent pas le détail. Mais déjà les relations intimes de Verhaeren avec le catholicisme n'avaient plus rien de religieux : il n'y avait plus en lui qu'une admiration d'ordre esthétique et poétique pour la noblesse romantique de ces rites, qu'une piété morale envers le passé. 11 demeura là trois semaines. Puis, il s'enfuit, comme chassé par la poussée lourde des pesantes et tristes murailles. A ce souvenir, il consacra ses vers et dressa en un livre une image monastique.
Ce livre ne voulait être que pittoresque et descriptif. Dans des sonnets précis et nets de contourne clair-obscur des couloirs conventuels
EMILE YERHAEREN
est buriné comme par Rembrandt; on y voit les heures de prière, la rencontre pleine de gravité des moines, le silence entre les chants liturgiques. Les soirs dans la campagne suggèrent des images religieuses : c'est le soleil au crépuscule qui flambe comme le vin dans le calice, le clocher qui dessine une croix lumineuse dans le ciel, le tintement à l'heure de vêpres qui fait s'agenouiller les épis murmurants. La poésie du recueillement et de la paix y est exprimée, comme l'harmonie de l'orgue, la beauté des couloirs couronnés de lierre, l'idylle poignante du cimetière isolé... On y voit doucement mourir le prieur, et les moines porter les consolations aux malades... Rien ne sort de ce cadre strictement religieux, et le tableau est peint avec des lumières profondes en accord avec le calme grave du sujet. Mais ici le pittoresque ne pouvait suffire au poète. Le sentiment religieux pose un problème bien trop intime pour que son âme put être seulement touchée par ses manifestations extérieures même les plus caractéristiques. Le pittoresque est impuissant à pénétrer ce domaine qui, plus que tout autre, échappe au sensuel, qui est même le symbole contraire de la sensualité. La résolution d'un problème spirituel ne ressort pas
de la plastique, mais de la psychologie. Aussi voyons-nous déjà Yerhaeren jeté hors de la plastique. I ne dernière fois, il s'essaie à dresser de sombres statues de moines; mais, animées de la vie intérieure, elles n'ont plus l'impassibilitédu marbre, et s'érigent en symboles de la façon, propre à chacun de ces moines, de servir Dieu. Dans ses moines, Yerhaeren développe les différents caractères qui, même sous l'habit monacal, ne cessent pas de se manifester. Ainsi nous dépeint-il les multiples formes de la religiosité : le moine féodal, fils d'une noblesse ancienne, veut conquérir Dieu comme jadis ses pères ont conquis leurs châteaux et leurs forêts, par l'éperon et par le glaive ; le « moine flambeau », ardent et passionné, le veut posséder comme une femme, avec sa passion ; le moine sauvage, qui sort des forêts et ne comprend Dieu qu'à la façon d'un païen, ne sait que craindre le créateur de réclair et du tonnerre ; pendant que le moine doux, pareil à un troubadour qui aime timidement et tendrement la mère de Dieu, auprès d'elle se réfugie dans la crainte de ce Dieu. L'un veut atteindre la divinité par les livres et par les preuves ; l'autre ne la peut comprendre, son intelligence est incapable de la saisir, mais il la
sent toujours, partout, dans toutes les choses. Tous les caractères de la vie s'y trouvent en opposition brutale, maîtrisés uniquement par la règle conventuelle ; mais ils ne sont encore que juxtaposés, à la façon d'un peintre qui aime d'un même amour toutes les couleurs et toutes les choses, et, sans s'occuper de leur valeur, les place toutes les unes auprès des autres. Entre ces caractères, point de lien intime : le combat des forces, la grande idée sont absents de ce livre. Les vers eux-mêmes ne sont pas libérés, mais semblent obéir à la stricte discipline monastique. « Il s'environne d'une sorte de froide lumière parnassienne qui en fait une œuvre plus anonyme, malgré la marque du poète poinçonnée à maintes places sur le métal poli (1) », dit Albert Mockel, le plus fin critique de l'esthétisme de ce livre. Il est probable que cette insuffisance, Yerhaereu l'a sentie lui-même, qu'il a eu conscience de n'avoir pas résolu le problème en absolue poésie : après des années, pour renouveler ces deux ouvrages, il leur a donné une forme différente : les Moines sont devenus la tragédie le Cloître, et les Flamandes, l'immense pentalogie Toute la Flandre.
(1) Albert Mockel, Emile Verhaeren.
Les Moines ont été le dernier livre descriptif de Verhaeren, le dernier où il soit resté l'observateur impassible et purement extérieur des choses. Cependant, ici déjà, son tempérament lui interdit de les considérer sans ordre, sans rapport entre elles. Déjà agissent en lui le désir et la joie d'une multiplication et d'une exaltation. Il ne considère plus les moines isolément et sans lien entre eux : il les rassemble tous, en un finale dans une large synthèse. Derrière ces figures se dressent un ordre, régi par une loi mystérieuse, une puissance colossale qui est celle de la vie. Eux, qui ne sont que renoncement et solitude, épars dans les mille cloîtres du monde, ignorants les uns des autres, témoignent aux yeux du poète d'une majestueuse beauté morte dont ils sont les derniers vestiges, d'autant plus grands et d'autant plus beaux qu'ils ont, vivants, déjà perdu le sens de notre époque. Derniers débris du christianisme mourant au milieu d'un monde nouveau, ils surgissent devant nous dans un isolement tragique.
« Seuls vous survivez grands au monde chrétien mort(i)! » s'écrie le poète avec admiration à
(1) « Aux moines » (dans les Moines).