‹ Emile VerhaerenChapitre 2 sur 14 · EMILE VER II A EU EN · texte numérisé non relu

EMILE VER II A EU EN

ceux qui out bâti la grande maison de Dieu, à ceux qui, depuis deux mille ans, ont donné leur sang pour assurer l'éternité de la blanche Hostie. Il les invoque avec enthousiasme, non pas par amour comme un croyant, mais parce qu'il admire leur énergie intrépide. Ils n'ont pas eu peur de livrer bataille en l'honneur d'un Mort, pour une cause perdue d'avance et pour toujours. Leur beauté n'a plus d'autre fin qu'ellemême, et, solitaires et muets comme les vieux beffrois, ils se dressent au milieu de notre âge. Alors que toute l'humanité tend vers le plaisir ou vers l'or, ils s'enclosent dans la solitude, meurent sans un cri et sans une plainte, et ne cessent de lutter contre un ennemi invisible. Ils sont les derniers défenseurs de la beauté. Mais n'oublions pas qu'à cette époque, Verhaeren identifie toujours la beauté avec le passé. La révélation d'une beauté moderne lui échappe encore. Dans les moines, il célèbre les derniers romantiques ; car il n'a pas encore trouvé la poésie de la vérité, ce néo-romantisme qui dégagera l'héroïsme de la vie ordinaire. Il aime en eux les grands rêveurs, les « chercheurs de chimères sublimes (îj », mais il ne peut leurap-

(1) « Aux moines <> les Moines .

porter aucun secours, il ne peut défendre leur bien, car déjà les héritiers sont là qui attendent. Les poètes seront ces héritiers, qui remplaceront la religion de jadis et ses fidèles — et il y a là un très curieux écho de la pensée de David Strauss ; — ils seront les gardiens de la beauté, qu'ils susciteront éternellement. Ce sont les poètes — et déjà surgit l'idéal profond du Yerhaeren de l'avenir — qui agiteront comme un drapeau leur foi nouvelle sur le monde, eux « les poètes venus trop tard pour être prêtres (1) » et qui prêcheront un Evangile nouveau. Toutes les religions, toutes les croyances retournent à la mort et à la poussière. Comme Pan, le Christ lui aussi meurt; ainsi devra mourir et disparaître la dernière et suprême conquête de l'esprit,

Car il ne reste rien que l'art sur cette terre Pour tenter un cerveau puissant et solitaire Et le griser de rouge et tonique liqueur. (2)

Dans cet hymne magnifique à la poésie, on sent que Verhaeren commence à revenir du passé et se tourne vers le premier chemin qui

(1) « Aux moines » {les Moines).

(2) Id. {idem).

conduit au futur. Sous l'empire de sentiments puissants et neufs, l'idée poétique apparaît ici comme une tentative de rajeunissement, comme un devoir, comme une mission : l'étroite observation naturaliste le cède au concept encore vague d'un idéal nouveau qui, au lieu de poétiser la religion, l'identifie avec la poésie.

Si grand que fût dans ces deux premiers livres l'effort du poète pour donner une description réaliste de la Flandre, le présent y conservait encore une nostalgique inclination vers le passé. Tout tempérament s'évade de la réalité. C'était bien dans un sens idéaliste que la Flandre se trouvait décrite dans ces deux livres ; mais cet idéal s'y projetait en arrière. La conception de la beauté qu'avait alors le jeune Verhaeren était conventionnelle et lui avait fait chercher dans les moines le symbole de la beauté, tandis que les vieux maîtres flamands lui représentaient la puissance et l'ardeur de la vie. Il avait encore besoin de recouvrir le présent du costume du passé pour en découvrir l'héroïsme et la beauté, comme maints poètes d'aujourd'hui qui, pour peindre des hommes dans toute leur force, situent leur drame à l'époque de la Renaissance, ou, pour atteindre la beauté, revêtent leurs

personnages de tuniques et de robes grecques. Verhaeren ne saurait encore trouver la force et la beauté dans la réalite des choses qui nous entourent. Aussi a-t-il rejeté cet ouvrage. Dans la distance qui sépare l'œuvre ancienne de la nouvelle, on peut mesurer avec fierté l'extraordinaire chemin qui, du poète traditionnel, conduit au poète vraiment contemporain.

Le contraste intérieur qui divise la nation belge, ce combat entre le corps et l'âme, entre la joie de vivre et le désir de la mort, entre la jouissance et le renoncement, l'alternative entre le oui et le non, tout cela est déjà marqué dans le contraste des deux livres, pas encore de main de maître, sans doute, ni dans toute la lumière de la réalité. Chez un poète vraiment sensible à l'émotion, ce contraste ne pouvait rester purement extérieur : il devait se résoudre à poser un problème intime, qui devait aboutir à un choix personnel entre le passé et l'avenir. Ces deux conceptions du monde, héritées toutes deux avec le sang, le poète en a pris conscience: s'il leur est possible de rester en bonne intelligence dans les réalités, elles doivent entrer en conflit dans l'esprit de ce poète : celui-ci doit prendre une décision, une décision violente, ou,

mieux encore, une décision motivée par une conciliation intérieure. Placé devant ce contraste : affirmer ou nier la vie, le poète sent s'élever en lui un combat pour la conception du monde. Ce combat dura dix ans : ses terribles crises tourmentèrent si bien la vie de l'artiste et de Fhomme qu'elles faillirent le mener à l'anéantissement. La grande inimitié qui divise le pays semble avoir pris son âme pour champ clos. Le passé et l'avenir y engagent un combat singulier, mortel et destructeur, afin d'ériger une synthèse nouvelle. Mais ce n'est qu'au prix de semblables crises, de si impitoyables combats entre leurs propres forces, que grandissent les hautes conceptions du monde et que se scelle leur réconciliation.

Xous sommes tous des Christs qui embrassons nos croix.

E. V., la Joie.

A approfondir toute sensation, on s'aperçoit en dernière analyse qu'elle n'est qu'une forme de la douleur. Tout ce qui, par vibration ou contact, parvient à Tépithélium limpressionne douloureusement. C'est cette douleur qui, parla mystérieuse chimie des nerfs, et transmise de centre en centre, se transforme en sensation colorée, auditive, intellectuelle. Le suprême secret du poète réside à proprement parler dans le degré supérieur de sa sensibilité. Il lui faut, pour ainsi dire, un filtre plus fin pour clarifier

rc.Mii c YEhiiAKULN

cette douleur du contact jusqu'à la réduire à un sentiment. Il lui faut un système nerveux plus affiné que celui des autres hommes. Là où ceuxci ne sentent rien ou ne reçoivent qu'une impression confuse, il doit avoir déjà une perception claire, accompagnée de sentiment, pouvoir en déterminer la valeur et vibrer en concomitance. A chaque excitation, dès les premiers livres de Verhaeren. correspond une réaction d'espèce toute particulière. Son sentiment, à vrai dire, ne se déclanche que selon des excitations fortes, intensives, aiguës. La finesse de sa perception n'a rien d'anormal ; l'énergie du choc en retour est seule remarquable. Ses premières excitations d'ordre artistique, venues des paysages flamands, n'impressionnent que sa rétine : éclat des couleurs et charme plastique. C'est dans les Moines que se cristallise pour la première fois un sentiment délicat des nuances psychiques.

Sur ces entrefaites la vie extérieure de Verhaeren se trouva transformée. Il se détourna de la nature et résolut de se cultiver : il y subit des excitations différentes qui devaient susciter d'autres réactions. Il avait fait de grands voyages et connu Paris, Londres, l'Es-

pagne et l'Allemagne. Une force d'attraction impétueuse l'avait précipité vers toutes les grandes idées, vers les formes nouvelles, les innombrables conceptions de l'existence. Sans trêve, des expériences de toute sorte s'offrent infatigablement à lui et l'accablent. Mille impressions l'abordent et réclament chacune une réponse. Les grandes villes ténébreuses déchargent toute leur électricité vers lui, et ses nerfs se chargent d'étincelles. Sur sa tète, les nuages des cités assombrissent le ciel. A Londres, il erre comme dans une forêt perdue. Cette ville, grise de brouillard, bâtie, semble-t-il, en acier, répand toute sa mélancolie dans l'âme du poète étranger qui y vit isolé, ignorant la langue, sentant grandir sa solitude d'autant que lui restent incompréhensibles les manifestations de toute cette nouveauté qui compose la vie des grandes cités. Il ne sait pas encore capter la poésie qui est en elles. Il ne comprend pas, et il ne lui en demeure que la sensation confuse et douloureuse d'une attaque qui pénètre. Mais cette nouvelle ambiance ne tarde pas à affiner ses nerfs. Déjà le plus léger contact avec le monde extérieur suscite de sa part une réaction frémissante. Chaque bruit, chaque

LMILE VERHAEIÎEN

couleur, chaque pensée entre en lui comme des pointes d'aiguilles. Tout son organisme est miné. Sa sensibilité, si saine, s'hypertrophie. Comme il arrive souvent dans le mal de mer, il a cette finesse d'ouïe par laquelle les nerfs ressentent tout bruit — même le son le plus léger — comme un coup de marteau ; l'odeur la plus ténue le corrode comme un acide ; tout rayon lumineux le brûle comme une pointe de métal chauffée à blanc. A ce malaise psychique vient s'ajouter et correspondre une souffrance physique. Verhaeren fut alors atteint d'un mal d'estomac nerveux, par une de ces répercussions du moral sur le physique où l'on ne saurait dire si les douleurs stomacales provoquent l'état neurasthénique ou si c'est le surmenage des nerfs qui cause l'arrêt des fonctions digestives. Intérieurement, les deux maladies sont coordonnées: l'organisme s'oppose aux impressions de l'extérieur et se refuse à la conversion chimique. De même que, pour l'estomac, Tingestion d'un corps étranger aux aliments fait naître une sensation de douleur, de même, pour l'oreille, chaque son provoque la gêne et la répulsion, et, pour l'œil, toute perception engendre une souffrance. Ce fut un véritable cas patho-

logique dans la vie de Yerhaeren que ce refus qu'il opposait alors au monde extérieur. Il fallut enlever la sonnerie de la porte parce qu'elle l'effrayait; les habitants de la maison durent changer leurs chaussures pour des pantoulles de feutre ; les fenêtres furent fermées à cause du bruit de la rue. Ce furent là des années de véritable dépression, la crise du sens vital. Lorsqu'ils souffrent ainsi, les malades s'enferment loin du monde. Us fuient les hommes, la lumière, le bruit, les livres, tout ce qui est contact avec le dehors. Leur instinct les avertit que tout, loin d'enrichir leur vie, renouvellera leur douleur. Us tachent à rendre le monde plus silencieux, atténuent les couleurs, se murent dans la monotonie et dans l'isolement. Bientôt cette « soudaine lassitude (1) » s'attaque au moral, paralyse la volonté, pour qui elle dérobe le sens de la vie. Toute valeur s'effondre, tout idéal s'évanouit dans le plus effroyable nihilisme. La terre n'est plus qu'un chaos, le ciel qu'un espace vide. Tout se réduit au néant, à l'absolue négation. Dans la vie d'un poète, de telles crises sont presque toujours stériles.

(1/ « L'Heure mauvaise » Jes Bords de la route).

C'est pourquoi nous devons estimer comme inappréciable le fait qu'un poète, dans cet état, se soit observé, se soit expliqué à lui-même, que, sans effroi devant la laideur, la confusion de son moi, il ait trouvé assez d'énergie pour écrire l'histoire de son âme en pleine crise. La trilogie de Verhaeren : les Soirs, les Débâcles, les Flambeaux, constitue un document de la plus haute valeur pour le psychologue. On y voit une volonté pénétrante développer jusqu'aux dernières conséquences chacune des formes de la vie et décrire l'évolution d'une maladie intellectuelle qui touche presque à la folie. Un poète s'est trouvé qui, comme un médecin, a suivi obstinément les symptômes de son mal jusque dans la douleur la plus lancinante, et qui, du processus d'une inflammation nerveuse, a su faire un poème immortel.

Le décor de ce livre n'est plus la figuration même du pays; c'est à peine s'il touche encore à la terre. C'est un grandiose paysage de rêve, des horizons semblables à ceux qui s'ouvrent en d'autres planètes, c'est un univers lunaire, un monde refroidi où ne parvient pas la chaleur terrestre, où seul un froid glacial remplit les lointaines solitudes, où nul être humain ne respire.

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