‹ Emile VerhaerenChapitre 6 sur 14 · LE POEME VEKHAEREN1EN · texte numérisé non relu

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images, clans le tonnerre du rythme, toute la force emmagasinée parvienne à se décharger. L'andante aboutit toujours à un furioso, et ce n'est que tout à fait à la fin qu'on retrouve le ciel clair et pur de la sérénité, synthèse intellectuelle de l'état du Chaos. Cette structure du poème verhaerenien est presque constante. Prenons, au hasardr deux exemples qui démontreront cette vérité, deux poèmes des Visages de la Vie : la Foule et Vers la mer. Ces deux pièces débutent par une vision. Dans Tune, c'est la foule, avec son tohu-bohu et sa puissance; dans l'autre, un délicat tableau de la mer au matin, séduisant comme un Turner avec ses nuances diaphanes. Mais, voici que la passion du poète embrase cette vision paisible. On voit croître l'agitation de la foule et monter la houle des vagues. L'extase arrive, et c'est la seconde précise où le poète s'enfonce lui-même dans la foule et semble, corps et âme, se plonger dans la mer. Et c'est enfin l'identification absolue qui se résout dans un grand cri de désir, c'est le poète qui veut impérieusement devenir toute la foule, ou devenir toute la mer.

Ici et là apparaît le geste extatique de l'isolé vers l'infini. La première image n'évoquait

qu'une impression sensorielle; elle a donné naissance à un enthousiasme éthique toujours croissant, jusqu'àce que, selon révolution de la vision, se dégage une nécessité morale et métaphysique. Cet essor du sentiment individuel vers le sentiment cosmique est le processus fondamental du poème verhaerenien. Pour en rendre la forme plus sensible, il faudrait donner de sa nature une expression géométrique : ces poèmes sont, en quelque sorte, de forme parabolique. Tandis que l'ordinaire poème lyrique se présente en général sous l'aspect régulier et harmonique du cercle, étant un simple retour en soi-même, le poème verhaerenien est une véritable parabole, irrégulier qu'il est au premier abord, mais soumis cependant à une loi. D'un élan rapide, il s'élève, va de la terre aux nues, du réel au virtuel, puis, à cette incroyable altitude, il redescend subitement sur le sol. L'enthousiasme ravit l'impression aux constatations pittoresques pour l'élever du simple spectacle sans passion à cette vertigineuse hauteur où rayonnent toutes les possibilités, délaissant toute considération sensible pour la spéculation métaphysique. Soudain, de la façon la plus inattendue, cette impression est ramenée sur le terrain de la réalité.

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Ei, en vérité, la musique de ce poème ne peutell° se comparer à une pierre qu'on lance, qui ébranle les airs de son murmure continu pour retomber brusquement? Et dans le rythme ne trouve-t-on pas aussi cette vitesse qui va s'accélérant, cette aspiration et ce retour à soi-même, durant lequel semble méditer la force de pesanteur qui revient à la terre ?

Disons maintenant quelques mots des moyens employés par Verhaeren pour atteindre la vision, pour traduire la passion dans les phénomènes intérieurs et pour éveiller l'enthousiasme. Examinons d'abord s'il est vrai de dire que Verhaeren soit un artiste au point de vue de la langue. Ses moyens verbaux ne sont nullement restreints. Si, dans ses termes ou dans ses rimes, on peut constater des retours fréquents qui confinent parfois à la monotonie, on remarque chez lui dans l'emploi du mot une étrangeté, une nouveauté, un inattendu qui sont presque sans exemple dans la lyrique poésie française. Une langue ne s'enrichit pas uniquement de néologismes. Un mot peut acquérir une vie nouvelle en prenant une place et un sens qu'il n'avait pas, par une transvaluation de sa signification, comme fit Rainer Maria Rilke dans la poésie

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allemande. « Être le rédempteur par la vie poétique des pauvres mots qui se meurent d'indigence dans la vie journalière (1) », voilà peutêtre qui est supérieur à la création de nouveaux vocables. Verhaeren a hérité le sentiment de la langue flamande et, par là, apporté dans le français une sorte de tonalité belge. Certes, il ignore presque complètement le flamand, mais il a retenu quelque chose de la vague musique entendue pendant son enfance, une sorte d'accent guttural moins sensible sans doute aux étrangers qu'aux Français. Je voudrais m'appuyer ici sur la monographie de Maurice Gauchez, si intéressante sur ce point, et lui emprunter les exemples les plus significatifs. Parmi les néologismes de Verhaeren qui tiennent à ses origines flamandes, Gauchez signale : les baisers rougesr les plumes majuscules, les malades hiératiques, la statue textuelle, les automnes prismatiques, le soir tourbillonnaire, les solitudes océans, le ciel dédalien, le cœur myriadaire de la foule, les automnes apostumes, les vents vermeils, les navires cavalcadeurs, les gloires médusaires. Il fait remarquer avec raison combien certains

(1) Rainer Maria Rilke, Mir Zur Fêler.

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verbes pourraient enrichir le vocabulaire français : enturquoiser, rauquer, vacarmer, béquiller, s'enténébrer, se futiliser, se mesquiniser, larmer.

Cependant cet enrichissement vient de l'instinct de race : je n'y puis reconnaître la marque essentielle de son talent verbal. Il y a trouvé une couleur locale; mais ce n'est pas celui qui, à proprement parler, peut expliquer l'originalité de sa langue. Si Yerhaeren a été dans la poésie française un créateur, c'est parce qu'il a su, avant tout, étendre son domaine en renouvelant la poésie qui, sur le terrain de la technique, des sciences et des métiers, courait à une déroute fatale. Le grand apport fécond dont la langue poétique lui est redevable ne vient pas tant du flamand, que de la science. L'homme qui écrit des vers sur le théâtre et sur la science, qui chante les fabriques et les gares, ne peut être indifférent à leur terminologie. Au vocabulaire de la science, il est contraint d'emprunter certains mots techniques, comme à la médecine des expressions pathologiques. En élargissant le domaine de la poésie il lui faut aussi étendre son vocabulaire. On trouve chez lui des noms géographiques qui sont des surprises pour la

rime : Berlin, Moscou, Sakhaline, les Baléares, et d'autres îles lointaines. Le progrès des sciences le force à inventer chaque jour de nouveaux termes, les nouvelles machines nécessitent Téclosion de mots neufs, et c'est une source nouvelle qui pour la première fois vient de jaillir pour que vienne s'y rafraîchir toute la langue lyrique.

Cependant cette richesse incroyable comporte un écueil : ce n'est pas la pauvreté, ni l'étroitesse, c'est ce qu'on pourrait appeler l'emprise de certains termes. Un sentiment qui s'affirme unilatéral, s'il présente des avantages, offre aussi des inconvénients. S'il est vrai que la constance de la passion confère au poème verhaerenien un caractère d'éloquence et de prédication, elle ne va pas sans engendrer une certaine monotonie dans les images. Verhaeren semble subir la fascination de certains mots : images, épithètes, tournures de phrase. On les trouve répétés sans cesse à travers toute son œuvre. C'est à un brasier qu'il compare toutes les choses qui évoquent des passions multiples. Carrefour est pour lui le symbole de l'indécision. Par le mot essor, il exprime l'effort suprême. Des exclamations et des cris se répètent

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de page en page. Lesépithètes aussi sont monotones, souvent même schématiques avec los froides désinences en ique. Ses images révèlent ce que le langage delà science appelle la pseudoanesthésie : c'est-à-dire que, chez lui, aux couleurs et aux sons correspondent toujours respectivement les souvenirs d'impressions précises d'un ordre sensoriel voisin. Le rouge évoque en lui tout ce qui est passionné ; l'or, ce qui est grand et solennel; le blanc, ce qui est doux ; le noir, ce qui est hostile. C'est pour cette cause que ses images paraissent brusques et absolues. Suivant l'explication qu'en donne Albert Mockel, dans sa magistrale étude, il est en elles, à proprement parler, un mouvement décisif, spontané qui surpasse notre attente. Comme les couleurs et comme le rythme ces images sont puissantes. Elles ont la soudaineté de l'obus qui traverse l'espace et dont notre œil ne peut prendre connaissance qu'après son arrivée au but, lorsqu'il fait voler la cible en éclats. La raison en est sans doute dans la destination de ces poèmes : ils sont faits pour être dits. L'affiche, faite pour être vue de loin, ne produira son effet qu'au moyen de couleurs franches, d'images pathétiques qui fascinent

le regard. Verhaeren, comme nul autre, a su trouver de telles images ; les nuances, il semble les dédaigner et son brutal instinct d'homme fort n'aime que l'éclat et la franchise du coloris. « La couleur, elle est dans ses œuvres une surprise de métaux et d'images (i). » La haute flambée de ses images illumine, comme des éclairs, les horizons à l'infini. Je rappellerai seulement les « beffrois immensément vêtus de nuit », ou « la façade paraît pleurer des lettres d'or », « les gestes de lumière des phares ». Par l'intensité de telles images Verhaeren porte dans l'expression du sentiment une clarté vraiment extraordinaire. « Personne, je crois, ne possède à l'égal de Verhaeren le don des lumières et des ombres, non point fondues, mais enchevêtrées, des noirs absolus coupés deblanches clartés (2). » Si le tempérament de l'écrivain se montre unilatéralement développé, il en résulte pour lui un exclusivisme artistique qui présente un avantage de même sens. Verhaeren ne se soucie pas de l'écriture artiste au sens courant du mot : il ne cherche pas toujours la comparaison unique

(1) Albert Mockel, Emile Verhaeren.

(2) Ibid., idem.

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