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Son point de départ a été la critique du théâtre de Dumas fils, alors à l'apogée de sa réputation et de son influence pour avoir déjà largement porté la morale romantique sur les planches, au profit de la quatrième génération rousseauiste. Zola veut plus de romantisme encore au profit de la cinquième, qu'il inaugure, et tel est le sens vrai de son effort critique dans cette direction. Il a donc d’abord accablé l’auteur de l’Ami des Femmes pour son altachement à des conventions désormais caduques. Plus tard (et peut-être sous l'influence de ses aspirations académiques naissantes) il l’a félicité au contraire pour ce qu'il avait malgré tout introduit d'innovations (principalement morales) en son art et imposé de hardiesses au spectateur.
Déjà dans le recueil publié sous le titre de Mes Haines, Dumas se voit stigmatiser pour son respect
superstitieux des préjugés régnants, pour la terreur
que lui inspire la seule pensée de choquer le par-
terre (!) alors qu'il faudrait au contraire violenter
les oreilles de ces auditeurs paresseux, — comme
Manet et son école étaienten train de violenter leurs regards au salon de peinture (pour conduire les ar-
tistes où Zola les trouva vingt ans plus tard et bien
au delà depuis lors). Car toute assemblée quelque peu nombreuse pèche par le respect humain, par une sorte de timidité niaise en présence de la vérité psychologique. Zola prétend avoir vu au théâtre des viveurs avérés qui rougissaient en entendant un mot leste, et cette disposition d'esprit lui paraît déplorable ! Oui, on constate dans cet amas
d'hommes et de femmes de tous caractères et de
toutes moralités qui remplit une salle de spectacle une pudeur mal comprise, un besoin de vertu mensongère et de grandeur /ausse qui engendre la protestalion et le tumulte, aussitôt que l’auteur ose être vrai, aussitôt qu'il fait mine de rue hardiment la vie. |
Pour sa part, Zola ne saurait assez protester contre ce sentiment, si étrange à son avis, qui nous . fait accepter, dansla solitude du cabinet, le roman le plus risqué (il en est quelques-uns qui le rejettent)
mais qui, au contraire, nous pousse à la révolte pour
la moindre scène forte et vraie que nous sommes deux ou trois mille à contempler ensemble. On veut de la vérité brutale, de la franchise impitoyable quand on est seul (ses lecteurs, oui, qui, sans doute,
à cette date, préféraient même être seuls pour le
lire) : dès qu’on est à plusieurs, on a honte de soimême : on prétend être flatté, être trompé sur la nature humaine dans ce qu'elle a d'emporté et de
mauvais. (Non, mais on préfère la contempler dans
ses capacilés de réaction contre ses instincts brutaux de fond, car cette réaction seule intéresse la vie sociale dont le théâtre est une manifestation par excellence.) On pense et on dit qu’une pièce sincère est dangereuse. Qu'importe au surplus puisque les hommes courageux qui gardent la brutalité du vrai ne tiennent pas compte de ces pudeurs, enjambent les règles reçues et, à la longue, imposent
leurs idées par la ténacité de leur vouloir. — Il ya,
remarquons-le, dans toute cette campagne une confusion cherchée et voulue entre la révolte contre des règles techniques qui ont pu être en effet plus
mo
d'une fois élargies par le talent, et la rébellion contre l'inspiration morale foncière du théâtre qui ne saurait s'être modifiée dans le sens érotico-passionnel sans dommage prochain pour le corps social. |
Dumas est-il élu à l'Académie française en 1855, Zola, qui ne songe pas encore à l’y suivre, publie une nouvelle et cruelle diatribe contre ce talent si « bourgeois », moyen en tout, original en apparence seulement, sans l'être nullement en réalité. (Au vrai il est dépassé déjà par l’évolution romanüique qu'il a si puissamment servie.) « Je n'aime guère le talent de M. Dumas fils. C’est un écrivain extrémement surfait, de style médiocre, de conception rapetissée par les plus étranges théories. » Ainsi débute l’article qui est consacré à l'auteur de la Visite de Noces dans Nos Auteurs dramatiques, et la suite est à l'avenant. Quelques-unes de ses œuvres, la Comtesse Romani, les Danicheff, l'Étrangère, ou même, rétrospectivement, le Fils naturel et la Dame aux Camélias, seront violemment dénigrées par le critique naturaliste. En Dumas, le penseur est médiocre, gâté par toutes sortes d'idées saugrenues : l'écrivain est absolument de second ordre. Prononce-t-il; à l'Académie, un discours sur les prix de vertu, ce sera l’une des pages à la fois « les plus plates et les plus barbares » qu’on puisse lire! Aussi bien son esprit parisien, tant vanté, agace-{-il bientôt, parce que cet esprit déteint sur loutes choses et poursuit le spectateur ou le lecteur jusque dans les points et les virgules! Enfin son attitude (si peu justifiée pourtant) de moraliste ex cathedra
irrite tout particulièrement l’auteur des Rougon qui ne sait pas en percer à jour la vanité foncière, qui la prend au sérieux et proteste que la Visite de Noces (cette œuvre enréalité si délétère), n’est qu'un sacrifice aux exigences de la plus plate moralité chez les spectateurs! Pourquoi priver en effet M. de Cygneroi des faveurs renouvelées de Mme de Morancé ? Combien de maris retournent à leurs vieilles amours sans cesser d’étre de par/faits honnêtes gens? Les traiter d’infâmes pour cette peccadille lui paraît un terme bien gros ! On sent que le théâtre naturaliste leur sera beaucoup moins sévère:
Puis, dans un feuilleton séparé des précédents par quelques années (bien qu'il les suive sans nulle transition dans le chapitre de Nos Auteurs drama-
tiques où sont réunis les divers articles consacrés
aux œuvres de Dumas), le ton change soudain du tout autout. De dénigrant, il se fait apologétique.— Dumas aurait-il marqué à l’auteur quelque bienveillance académique dans l'intervalle, commenous savons qu'il la lui marqua netiement dans les dernières années de sa vie ? — Quoi qu'il en soit, de la - destination de tête de Turc, il passe à la dignité de prophète, d’apôtre ou même de bienheureux de la religion naturaliste, qui témoigne ici une fois de plus de sa parenté foncière avec la religion romantique. Zola ne voit plus dans l'œuvre du dramaturge que des audaces fécondes et des victoires pleines de promesses pour l’avenir. N’a-t-il pas le premier porté sur la scène et imposé au public la fille galante et ses amants (dans la Dame aux Camé-
lias), plus tard, un honnête bourgeois épousant une fille-mère (Les Idées de Mme Aubray), plus tard encore « le type immonde du bellâtre entretenu » (dans Monsieur Alphonse). Tout cela mérite encouragement, certes, doit être compté pour quelque chose, et l’orgueil de Dumas est en somme justifié par ses mé-
rites, car ce grand talent laissera derrière lui une
trace profonde ! — On voit s’il s’agit de « règles » techniques élargies ou perfectionnées dans tout ceci !
Une seule réserve est maintenue par Zola après tant de rétractations éclatantes. Au lieu de dire aux jeunes : « Arfêtez-vous à moi. N’allez pas plus loin que je ne suis allé », il estime que Dumas devrait leur crier au contraire : « Marchez de l'avant. Dépassez-moi bien vite! A ce prix seulement vous serez grands à votre tour! » Nous venons de voir qu'il s'agit de le dépasser en immoralisme ouvertement affiché. Et voici qui confirme cette appréciation de notre part. Pourquoi, continue en effet Zola, l’auteur des préfaces théoriques, qui firent tant de bruit à leur heure, s’attache-t-il encore à retenir ceux qui entrent dans la carrière à sa suite? Il leur enseigne par exemple qu'au théâtre on tolère à une femme mariée un premier amant, mais qu’on la siffle nécessairement au second. Eh ! qu'il leur conseille donc plutôt de faire accepter le second ! — Tel est bien le genre de progrès qui allait être en
effet réalisé par la littérature dramatique française
de la quatrième génération rousseauiste à la cinquième, sous l'influence de la conception « naturahiste » de l’art et de la morale ! Et les « règles » ont