‹ Émile Zola 1923Chapitre 50 sur 77 · ÉMIRE · texte numérisé non relu

ÉMIRE

néte femme. 1 lui faut donc déposer au plus tôt cet orgueil-là, pure duperie qui vous enferme dans les stériles jouissances des dévotes. Voici que cette femme veut vivre à son tour et qu’une « raillerie terrible » lui vient contre sa raison passée. Sa raison ? En vérité, elle lui fait pitié cette raison qui, dans une vie déjà longue, ne lui a pas apporté une somme de joies comparable à la joie qu'elle goûte depuis une heure, après avoir décidé enfin de céder à sa passion adultère. Oh ! disparaître dans une : étreinte ! Vivre en une minute tout ce qu’elle n’a pas encore vécu ! — Vivre sa vie, en d’autres termes, et l’on sait si cette devise a depuis fait largement fortune |

Mme Grandjean a élé élevée sans nulle religion, Pourtant, dans l’œuvre de démoralisation romantique que nous venons de résumer, c'est au catholicisme qu'il sera attribué la plus large part: à un catholicisme de nuance franchement romantique, comme bien on pense, et qui procède de la fête des Rogalions telle que la peignit Chateaubriand jadis. Lorsque l’ardente Hélène a conçu de nouveaux doutes sur la légilimité de sa passion, lorsqu'une anxiété vague la saisit encore à là pensée du péril qu'elle va cour:r par ses relations avec Henri (le médecin aimé, mais marié), elle se rend le soir à l’église, pour les prières du mois de Marie. Ce qu’elle croit respirer alors, sous les voûtes du temple chrétien, c’est toute la première ivresse du printemps fleuri et c’est l’adoration de la femme se traduisant par le culte rituel. Elle se grise donc avec délices du double mystère d'amour prodigué et de

pureté conservée qui se personnifie dans la Vierge . mère ; elle revient volontiers à cette place, comme en un lieu d’attendrissement où il lui est permis d’avoir les yeux humides et le regard noyé: Là, l’'épanouissement d'amour qu'elle renferme toute la journée dans son sein peut enfin monter de sa poitrine op- -pressée pour s’élargir en prières (en prières pour, et non contre sa tentation érotique). Les oraisons balbutiées autour d'elle lui apparaissent comme l’unique langage, toujours le même, d’une même passion traduite par le même mot et par le même signe. Le souffle d'Henri (qui l'attend d'ordinaire au fond de l’église), lui semble venir de loin jusqu’à sa nuqu£g sur l'aile des cantiques, et, à la sortie de l'office, . tous deux se retrouvent devant la porte du sanc- | tuaire, davantage unis l’un à l’autre par ces fleurs candides et par ces chants pieux (1).

C'est pourquoi (après une résistance assez longue, . il faut en convenir), Mme Grandjean finira par cé- . der à l'impulsion de son amour. Elle en sera aus- . sitôt punie, toutefois, par la perte de sa petite fille, | perte qu'elle pourra considérer comme causée par sa négligence, en raison de ses préoccupations ga- Des. Mais le dénouement nous la montrera remariée à un honnête homme qui l'adorait depuis | Jongtemps sans le lui dire et aux côtés duquel elle à est redevenue une honnête femme, aussi bien que | devant. Alors, dans une visite au tombeau de son enfant, elle éditera de la sorte sur son « physiolo-

(1) On peut comparer cette page à la scène de l’église dans Delphine pour mesurer le progrès accompli de la se- | conde génération romantique à la cinquième.

gique » entraînement (1) de Passy : « Elle avait donc été folle pendant un an ?.. Elle croyait juger une personne étrangère. Quel coup d’étrange folie ! Quel

mal abominable, aveugle comme la foudre ! Elle se :

disait que, maintenant encore, elle ne connaissait pas cet Henri. Pendant un an, elle l'avait vu presque chaque jour... elle ne le connaissait pas! Au dernier, comme au premier jour, il lui restait étranger! » Ainsi sa faute, dont elle écarte la responsabilité sans effort, l’attribuant à une autre, sa faute longuement poétisée par le romancier au préalable comme celle de l’abbé Mouret, n'aura comporté qu'un châtiment passager dont le poids principal est tombé sur une innocente.

Page 1