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moment des désordres provoqués dans la rue par la police, 4 la fin de l'Empire, ce furent les souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des fameuses Blouses Blanches ; Lantier, certainement, se fut trouvé parmi eux.
Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux^ n'est pas noo plus exactement observé^ ni pris dans la réalité. Lantier, c'est l'homme qui débauche une femme mariée, étal)lie, et qui l'entraîne à la ruine, à la déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins, des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les brutalisant aussi, de les « mettre au truc », c'est-à-dire de les envoyer sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vénal, les subsides nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jt)ur de sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la > tendresse de Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit ' plutôt en amant ordinaire de femme mariée, et ce n'est '• pas du tout le don Juan du « tas », pilotant et rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquemment, et avec laquelle il ne mène nullement l'existence du ménage à trois. Zola nous a donné un souteneur ro« manesque, idéalisé, fictif, après Gervaise, poursuivant M™* Poisson, ou toute autre femme mariée ; les scombres
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du ruisseau ne le reconnaîtraient pas pour un dés leurs. Ils ne lui permettraient pas de frayer dans leur bande. Un (( paillasson », tout au plus pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai ce marie ». Gomme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et exceptionnel. C'est îe seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile, ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et sentimental, pourvu de toutes les qualités du cœur, orné de tous les dons de Tesprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet, amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à Tépoque où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence. Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme Tauteur du Meunier (T Angibault et du Compagnon du Tour de France^ qu'il existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de Tusine ou du chantier, avec cela tout bourrés, de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le travail, qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmée, dont les lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir de désir et d'abandon, mais
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pour laisser filer un simple et logfique bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bote que nature.
Mais, à côté de ces deux personnages vagues et irréels, quelle vie, quel relief l'auteur a su donner à ses deux figures du premier plan : Goupeau, Gervaise, et aux personnages plus en arrière, mais qui demeurent devant les yeux, dans la mémoire, si nets^ si vrais, si vivants, ceux-là ! Et quels magnifiques tableaux se déroulent, dans une clarté intense, de la première à Tultime page de ce maître-livre! Ce sont hors-d*œuvre,pour la plupart, mais ils sont toute Fœuvre, et constituent la plus magistrale des compositions.
C'est d'abord l'impressionnante et si réelle descente du faubourg en éveil, à l'aube frissonnante. Comme un régiment qui part, les ouvriers, en marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause devant le comptoir, puis le morne et régulier défilé reprend. Le sombre Paris, le vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les jeux, empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les lanternes. Zola a riva- i lise, ici, avec le merveilleux aquafortiste du Crépuscule 1 du Matin; il Ta commenté, agrandi.
Puis c'est la scène du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux femmes à la rivalité naissante, l'insulte suivie de la fessée, épisode plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Coupeau et de Gervaise devant le zinc du père Colombe, et la noce, où Mes-Bottes, M™®Lerat, les Lorilleux, la grande Clémence se trémoussent, pérorent, rigolent avec une alacrité donnant l'illusion de la vie et la sensation du déjà vu.
D'autres morceaux suivent, d'une exécution aussi rigoureuse: c'est la blanchisserie, avec son odeur fade de
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linges échauflfés, son atmosphère alourdissante et son personnel remuant» babillard et trivial. L'apprentie délurée, vicieuse, la grande Clémence dépoitraillée, Ger*vaise grasse, active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de Targent, taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps^ jetant des regards indulgents de travailleuse réussissant, sur son homme encore aimé, dorloté, excusé, car, pour la première fois, il est rentré saoul, et cuve, sans malice, dans Tarrière-boutique. Toutes ces scènes composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures, les façons de vivre et d'ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et plantureux, donné dans l'atelier, presque dans la rue, imposant Tenvie et Tadmiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualité de sergent de ville, est réputé avoir l'habitude des armes, investi, par conséquent, de la mission de trancher le gigot, dont d'abord il détache^ au milieu de rires polissons, « le morceau des dames », l'ivresse tapageuse grandissante, l'étourdissement général, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits bourgeois en liesse^ l'apothéose de Gervaise toujours heureuse et de Coupeau seulement éméché, pas encore incendié dans les flammes de l'alcool, voilà l'un de ces morceaux d'art où Zola s'est montré peintre puissant, à la touche sûre. D'autres scènes, comme la veillée mortuaire, où l'on perçoit l'hor* rible glou-glou de la « vieille qui se vide », la faction lamentable de Gervaise sur les boulevards extérieurs, la mort navrante de la petite Lalie, le delirium tremens final sont d'une rare puissance, et la mémoire en garde à jamais l'impression.
Le romantique impénitent que fut Zola, bien qu'ici
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moins débordant^ a, dans l' Assommoir, dotiné sa notej elle est macabre .Le père Bazoug-e^ le croque-mort ivrog'ne et pbilosoghe, qai circule dans Tœuvre, pour uo contraste voulu, est an de ces personnag'cs exceptionnels comme les bourreaux, les bouffons, les nains difformes^ que Victor Hu^o se plaisait à introduire au milieu de sSs autres personnages, en manière d'antithèse vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa place dans le mélo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes funèbres, qui sont de simples démé-^ nageurs, coltinant des cercueils, comme ils transporteraient des coffres, ont moins de poésie et plus de simplicité dans la vie réelle. C'est ici un comparse romantique. Un burgrave du faubourg.
L'Assommoir n'apas^ne pouvaitavoir, chez nous^ une influence moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas des Anglais pour y admirer, sous le titre de « Drînk» (Boisson), un appel à la tempérance. Il n*a détourné \ aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriersne l'ont d'ailleurs pas lu. C'est un réquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais îî' s*êlend à la classe des travailleurs prise ' dans^sa totalité. C'est un anatbème en masse et un mépris collectif. On pourrait reprocher à l'auteur, tout en généralisant l'abrutissement de la classe ouvrière par le comptoir, et les terribles breuvages qu^on y débite, d'avoir pourtant pris pour point de départ un fait d'excep* tion. Ce n'est pas tant l'alcool que la fatalité .qui cause 11 la déchéance de Cou peau et de Gervaise. L'Ananké . antique domine toute la tragédie. C'est un accident qui ' entraîne la dégringolade morale et matérielle du couple. Coupeau était un bon ouvrier, rangé, laborieux^ sobre surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les camarades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait
refuser une politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons ino£Pensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu'à la verte et à la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une consommation de dames. Geryaise était vaillante. et tendre. Le bonheur logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail^ qui aurait pu ne pas se produire^ le fait à tout jamais déguerpir. C'est parce que Çoupeau est blessé, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se met à fréquenter TAssommoir, qu^il se laisse agripper par la machine à saouler, perdant le goût du travail en prenant celui de l'alcool. Si Coupeau n'eût pas été précipité d'un échafaudage, il eût continué à boire du cassis et eût offert, jusqu'à la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le modèle du ménage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du père Colombe, qui estcausede la chute morale de ces deux infortunés, mais la chute matérielle, la tombée [du -tréteau. Supprimez l'accident, et le cabaret, l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente.
Zola préoccupé, en écrivant V Assommoir , de peindre la vie ouvrière de Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde du travail ; une moralité, un avertissement, et un enseignement social pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leçon à tirer du livre, c'est que l'ouvrier doit éviter de dégringoler d'un échafaudage.
Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons à demander à l'auteur que du talent, et au roman que d'être intéressant et beau, d'être œuvre d'artiste, et, non sermon de prédicant.
V Assommoir n'est pas le meilleur, mais il est le plus
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violent et le plus împressioDnant des romaii£ude Zola. Il est demeuré le plus notoire, sans être pourtant celui ] qui se soit le plus vendu. Mais, à coup sûr, c'est celui qui a attiré le plus d^injures à son auteur, par conséquent la plus grande célébrité. Toutes les pierres qu'on jette à un écrivain finissent par former un haut piédestal, sur ' lequel il se trouve tout naturellement hissé, et d'où il domine la foule. Un moment vient où les pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapidé devient le glorifié.
Zola ignoré, et, ce qui pis est, méconnu, fut, du jour au lendemain, grâce à V Assommoir^ une puissance. IL connut la roche Tarpéienne à rebours : on le précipita^ comme infâme, dans le gouffre, et il se trouva, comme par un miracle, relevé et transporté immédiatement au Capitole . La haine et la sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs guetsapens.
Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il y eût, à cet égard, bonne volonté et complaisance intentionnelle. Aucune qualification désobligeante ne lui fut épargnée. On le ! proclâmiâît roi de l'ordure et empereur des pourceaux . C'était, pour les uns, le plus dégoûtant des pornogra- | phes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers, bref un infâme, un scélérat, Zola-la-Honte I
Le plus répandu des journaux parisiens caractérisait ainsi l'œuvre et l'auteur :
A rencontre de ce personnage des Contes de fées qui changeait en or tout ce qu'il touchait, M. Zola change en boue tout ce qu'il manie. •.
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M. Jules Claretîe, pourtant classé parmi les béirins, lançait cet anathème :
Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses œuvres. Ses livres sentent la boue. Cest du priapîsme morbide...
Le grand critique du Temps^ M. Eàmeoê Scbérer, écrivait docloralemeikt :
On assure que Louis XIV aimait Podeur des commodités ; M. Zola, lui aussi) se* plaft aux cboses qui ne sentent pas bon...
Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa Cloche^ de la Curée y et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature de Fauteur de r Assommoir était « putride ».
M. Maxime Gaucher, dans la Revue politique et littéraire, se contentait de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu^il attribuait, d*après Paul Alexis, à Fauteur de V Assommoir,
Emile Zola,, disait-il, avait,, dans son enlaiiee, de la difficulté à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de Saucisson, il disait Taulîsson. Un jour, pourtant, vers quatre ans et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe : Cochon ! Le père fut si ran qiï'il donna cent sous à Emile. Cela n'est-il pas curieux, en effst, que hs premier mot quHl prononça nettement soit ua mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte immédiatement ? Evidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul mot, M. Zola se Fest, xm beau jour, rappelée, au temps où les choses décentes qu'il écrivait ne fatsalent pas venir un centime à sa caisse. Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement ! Et alors il se sera écrié : Eh I bien ! au fait, et les mots à cent sous ! Alors, de même qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur...
C'est cette misérable et dérisoire critique, c^est ce