LE PANTHEON
L'existence d'Emile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la déchirure de l'affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début. Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de l'apprentissage littéraire ; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon impassible, au milieu du carnage d'Eylau .
Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus : la perte affligeante de sa bonne mère est survenue à , une époque normale. Il n'a pas été secoué par de grandes crises de cœur. L'amour physique, qui le préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années. L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était^ ce qui est le cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des œuvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées^ mais cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en
convînt pas. Les adulations Tont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue Tag-réable symphonie de la célébrité. L'affaire Dreyfus lui adonné la sensation, inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la place publique, qu'il semblait, par ses œuvres, par sa vie de cénobite, par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin, il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail. L'homme n^est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète fanatique, ce fut sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une béatitude infinie.
Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il prononça, le samedi. 23 mai 1898, à l'Association des Etudiants de Paris, dont il présidait la fête.
Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il saloa la Science et la définit :
La ScieDce, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et aboutirait à la faillite ? (C'était à Tépoque où Brunetière avait lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non I ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis la vérité I
Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une foi, avec Timpétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l'Acropole :
Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi n'accomplirîons-nous pas la tâché individuelle que chacun de nous vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l'orgueil du Moi, qui ne veut pas rentrer dans le rang ? Dès qu'on a accepté cette tâche^ et qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même chez les plus torturés.
C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme, dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien dans la satisfaction du devoir accompli.
Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu près tranquille ; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en résolvant le plus de travail possible sur cette terre !
Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à quoi cela mène, à quels affreux désastres .
On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non 1 non ! C'est là un langage qui, pour moi, semble impie. Le seul peu- < pie fort est le peuple qui travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre, il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert, il n'y faut que du vouloir et de la méthode.
Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du travail pour tous^ du travail. régulateur et pacificateur.
Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant d'avoir la foi au Travail . Travaillez, jeunes g'ens. Je sais tout ce qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions de prix où il ne tombe parmi Tindifference des élèves, mais je vous demande d'y réfléchir, et je me permets, moi qui n'ai été qu'un travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la longue besogne dont l'effort remplit ma vie entière. J'ai eu de rudes débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu dans la latte ; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh bienl je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi, j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même, lorsque la vie mauvaise m'avait abattu.
Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque jour dans son œuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma tâche m'a été un soulagement et un réconfort.
Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le cœur brisé peut-être, mais debout encore. Le travail. Messieurs, mais songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur ; la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et disparaître !
On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue.
On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du beau discours de Zola. A rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans l'analyse de la Débâcle. A noter aussi que, dans les trois Evang^iles même
dans Vérité, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l'armée, pas une flatterie aux antimilitaristes.
Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à Sceaux, en invoquant la gaieté,
qui est la force de la vie.
■ La gaieté, c'est l'allégement de tout Tètre, c'est Tesprit clair, la main prompte, le courage aisé, la besogoe facile, les heures satisfaites, même lorsqu'elles soot mauvaises, c'est un flot qui monte du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé, le don de nous-même, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour être. J'en parle, du reste. Messieurs, dans le grand regret d^un homme qui n'a ^uère la réputation d'êlre gai. J'en parle comme un souffrant parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la gaieté!...
Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante disposition, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir, et qu'il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances, et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal.
Malgré ses sentiments d'indépendance, et ses goûts
crisolement, son horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu'il ne le prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dig-nités, Zola accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps tenu. Alphonse Daudel et Ludovic Halévy furent ses parrains. Il s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonc tions présidentielles. Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller avaricieusement sur ^les intérêts de la société, qu'il lui arriva de prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme éducateur et généreux. Ainsi je dus un jour comparaître devant lui, comme sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé reproduire, par le journal le Parti ouvrier, un de mes articles, et cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres. Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende, bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal. populaire, et peu millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande républicaine. JMais il défendait strictement les intérêts financiers de la Société qui l'avait mis à sa tête.
11 accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion d'honneur (i4 juillet 1888), puis la rosette d'officier.
DERNIÈRES ANNEES d'ÉMILË ZOLA 4^^
Ënfîn, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de T Académie, et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette tentative Topiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Edouard Locjcroj. Personne, dans .son entourage, n'était averti ; quelques-uns de ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique :
Oui, mon cher ami, mandaît-îl en juillet 1888, j'ai accepté, après de longues réflexions^ que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à l'Académie. Si l'Académie s'offre jamais à moi comme la décoration s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, et cela ne serait d^ailleurs que le résultat logique du premier pas que je viens de faire...
Il n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte.
Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Figaro^ lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments de confraternité :
Paris, le 4 février 1893.
Mon cher Magpard,
Je n'enlends barrer la route à personne. Rassurez-vcas donc sur le sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s*inquiéter de moi.
Battu pour battu, il me. sera doux de Têtre par lui.
Mais^ en vérité, pour faire de la place aux autres, il m^est impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent.
Ma situation est simple.
Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir faite Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi ]e me présenterai toujours.
Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de posséder à l'Académie, et que je gêne, dites- vous, ils sauront garder toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera.
Cordialement à vous.
Il apporta, dans cette poursuite d'unsiège académique, un acharnement, qui suscita sans douté des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on aurait dû. s'y attendre. D'ordinaire, l'Académie, après un stage plus ou moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde à la persévérance, qui est pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et môme au talent trop sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour, il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. 11 subit un échec triple. Il persista dans son intention de
braver de Douveau Thostilité de rillustre Compagfnîe. Voici la déclaration nette et franche qu'il publia après ce retentissantinsuccès :
Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant? La question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d'avance. Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de l'Académie française que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne.
Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort, s'il y avait alors une vacance à l'Académie, j'enverrais encore une lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position que j'ai prise. Je considère que puisqu'il y a une Académie je dois en être. C'est pour cela que je me suis présenté. Que Ton m'approuve ou que l'on me blâme, il n'en reste pas moins ce fait : j'ai engagé la lutte* L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas.
L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres.
Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait d'abord la crudité de certains passag-es de ses livres, l'argot de L'Assommoir^ la Mouquette montrait trop sa lune dans Germinal, Ce n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre, lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie ne vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, la Chanson des Gaeax contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole. La Débâ"
de et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l'on a voulu voir un dénigcrement de Tarmée, et un mépris de la valeur française^qui n'étaientpas un instant en cause, valurent à Fauteur des animosités invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l'ostentation avec laquelle il ènumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Soa peu de respect religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses insuccès répétés, le perpétuel candidat^ faisant son examen de conscience et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase fâcheuse écrite dans les Romanciers naturalistes^ étude sur Balzac : •
Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d'elle (l'Académie) comme on se pare d*un ruban. Elle n'est plus qu'une vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n'ont pas fait partie...
Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau I y car la soif peut venir, et c'est un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau, ne laissant se désaltérer que ceux qui lai conviennent.
Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement de Paris, circonscription deM.de Lanessan, devenue vacante par sa nomination en Indo- Chine, et ilfut sur le point d'accepter. Il hésita cependant. Ou chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en
ajoutant qu'il avait beaucoup de besog^ne en cours, et qu*il ne se sentait point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois Tavenir, en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait probablement disposé à Taccepter. A défaut de TAcadémie, aujourd'hui la Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent satisfaites.
Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne pré** tent guère à l'anecdote et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur. Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait beaucoup les animaux* Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion, et ce fut le monument qui peut être l'intéressa la plus, le cimetière des chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York.
Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5 juin 1889:
... J'ai toutes lés peines du monde à avoir Tâme calme* Mon pauvre petit Faofan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse. Depuis six mois^ je le faisais manger et boire, et je le soignais comme un entant. Ce n'était qu'un chien^ et sa mort m'a bouleversé. J'en suis resté tout frissonnant...
. Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son maitrOé
Il écrivit, à ce propos, à M*^^ Adrienne Neyrat, directrice du journal UAmi des Bêtes, la touchante lettre suivante :
Mademoiselle,
Je vous envoie toute ma sympathie pour l'œuvre de tendresse que vous avez entreprise^ en faveur de nos petites sœurs^ les bêtes.
Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables que je viens de passer^ a été celle où j'ai appris la mort brusque^ loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne m'avait pas quitté.
Le soir où je dus partir pour Texil^ je ne rentrai pas chez moi^ et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais pris mon petit chien dans mes bras^ pour le baiser comme à l'habitude. Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gardé la tristesse. Ma femme m'écrivait qu'il me cherchait partout^ qu'il perdait de sa joie, qu'il la suivait pas à pas, d'un air de détresse infinie.
Et il est mort en coup de foudre.
Il m*a semblé que mon départ l'avait tué ; j'en ai pleuré comme un enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est impossible encore de songer à^ lui, sans en être ému aux larmes. Quand je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes sacrifices^ la mort de mon chien, en mon absence^ a été un des plus durs.
Ces choses sont ridicules^ je le sais, et si je vous conte cette histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.
Fraternellement,
Zola était très fier de sa qualité de^membre de la Société protectrice des animaux.
Il^écrivait à ce sujet, en 189g, de Londres :
Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui-ci : en ma qualité de délégué du gouvernement à une assemblée générale de la Société protectrice des Animaux^ j'ai accroché
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une médaille d'or à la poitrine d'une rougissante bergère, une petite Bourguignonne de seize ans, qui s'appelait Mlle Camelin^ et qui, au péril de sa vie, avait tué en combat singulier un loup affamé, sauvant ainsi son troupeau...
Zola a de tout temps pratiqué lainitiè. Il se plaisait à diriger, à commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère. Il a été le centre de plusieurs réunions d'intimes, comme nous l'avons dit : Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de ses rêves, de ses essais. Puis, vinrent lespeintres impressionnistes et coloristes, Manet» Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait Cézanne, Tami de Tadolescence. Ensuite ce Fut le groupe de Médan : Guy de Maupassant, Hennique, Huysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les co-auteurs des Soirées de Médan, Le développement pris par cette étude m*a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux documents, ayant été Tami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de Paul Alexis entre autres^ pour ne citer que les morts. Si la brièveté de Texistence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au « groupe de Médan ».
Vinrent ensuite les compagnons de l'époque combative, les défenseurs de Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes, des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau, et le groupe des jeunes gens delà dernière heure, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens de la gloire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d*être célébré (i4 octobre 1908), devait épouser sa fille Denise.
jyO ÉHILE ZUI.Â
Parmi les amis et admirateurs de toute la vie deZola, il est boa de citer au premier rang, surtout parce que, poète lyrique, autour dr^maliq^ie et critique, ayaot vécu, travaillé, grandi, en dehors du naturalisme, il semblait devoir être plutât éloigné de l'auteur de Germinal, mon vieux camarade du Parnasse, Catulle Meijdès.
Au banquet donné au Ghalet des Iles, au Bois de Boulc^Qe,le 9o janvier iSg3, à l'occasion de la publication du Docteur Pascal, qui terminait la sériedes Roug«a-Macquart, après le toast d'Emile Zola, remerciant la presse et son éditeur Charpentier, disant : « Cette fêta est celle de notre amitié, qui dure depuis un quart de siècle, et qu'aucun auaf^e n'assombrit jamais, sans qn'aucuQ traité nous ait liés, l'amitié seule nous a unis et l'amitié est le meilleur des contrats... xdatulle Mendés se leva et salua en ces termes le héros de la cordiale cérémonie :
Je lève mon verre, cher et illustre m^^fe, po^ir fêler le jour où s'acliève voire œuvre énorme, blenlôl suivie cerlainement de taut d'ceuvres encore, universelle et juste g'Ioirc.
Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force ^niaJIe poiir de nouvelles réalieaUoos. votj^ avez édifié déji un moaument colossal qui, après avoir sLu^^é d'abord, puis courbé à l'admiralioa les hommes de noire âg;e, sera l'étonnement encore, ma[s surtout renlhouaîasme des hommes de tout temps. El, tout en réservant, — vous m'y autorisez, — mon ioUme |v^dilecijoa pour la Poésie, émerveiUement suprême, tout en gardant I9 plus haute ferveur de mup culte pour celui qui □ est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l'uoe des plus solides, des plus msgoiGques, des plus rayonnantes gJoires de la France
Cet bommag^e duo artiste .et .CatiUle ]^eodés comfienâe at haineuses diatribes .
DERNIÈRES A^NNÉBS d'ÉMILE ZOLA 4?'
Utf petit înfcidenf à ietihitiè cette féfe de \à littérftttfFe moderne.
Un nfiilitaire, le généralJuDj^f, s'est levé, après plusieurs orateurs, et a dit simplement^ èa Cuvant à Zola :
— « Je sottbâîte de toate mon âme que mon illastrè ami, après la Débâclêf nous donne fe Trioihphet »
Zola a répondu en souriant :
— « Général,^ cela dépend de vous ! »
Ni Zola, ni personne de ceux qiii lui survivent îié devaient voir se réaliser ce double vœu liUéraire et patriotique.
Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus deMédan pour s'installera Paris, dans leur appartement de la rue de Bruxelles, n*^ 2 bis. C'était la rentrée hivernale d'usage. M; et M"^® Zola se couchèrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune.
Des travaux de réparation étaient urgents dans l'appartement. Il convenait, notamment, de remettre en état un tujau de chute du cabinet de toilette. Des ouvriers avaient été commandés. Les plombiers devaient venir, le lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été convenu, le lundi matin, à huit heures. II fallait passer par la chambre à coucher pour pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte. Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On trouva Emile Zola, à terre, ad pied du lit, sans connaissance, au milieu de déjections et de vomissements. M^^ Zola gisait, inanimée^ sur le lit. On ouvrit les fenêtres^ on courut à la recherche d'un médecin. Il en vint deux. Ils pratiquèrent la traction rythmique de la langue et essayèrent d'obtenir la respi-
ration artificielle. Le pouls de M^^ Zola était perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, mal^é ces soins, que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours, M^^ Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé, à Neuillj, chez le docteur Défaut. Elle se rétablit assez promptement.
L'enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et l'analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire municipal, permirent d'attribuer la mort à un empoisonnement par l'oxyde de carbone.
On apprit bientôt, de la. bouche même de M™® Zola, quelques particularités sur la nuit au cours de laquelle s'était produite la catastrophe. Zola, se sentant indisposé, sous l'oppression de l'asphyxie, s'était levé vers trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser, vacillant, sansforces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit. L'oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce. Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, audessus de la couche d'air vicié, a échappé à Taspbyxie totale.
Dans le premier moment de la stupeur générale, on crut à un drame intime, à un suicide. Il pouvait s'être produit des querelles domestiques, ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris, disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble? D'autres prétendaient que Zola était découragé, annihilé par les batailles subies, et par les suites, désastreuses pour lui, de TafFaire Dreyfus. Enfin, on insinuait qu'il était inquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la vente de
DERNIÈRES ANNEES d'ÉMILE ZOLA
ses ouvrag'es, et qu'il se trouvait sur le point de connaître la gêne. Il était dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher* de nouveaux travaux productifs, et le dégoût d'une existence tiraillée et amoindrie l'aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire.
Aucune dé ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide : ce magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations^ avait dit, dans son procès-verbal :
Il n'y a pas de calorifère allumé, pas d'odeur de gaz. Oo croit à un empoisonnement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui étaient dans la chambre, ne sont pas morts.
L'enquête médico-légale et l'autopsie firent tomber ces suppositions, et la mort d'Emile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à des émanations d*oxyde de carbone provenant, par suite de vices de construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre l'humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des « boulets ».La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager, dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes, étant closes.
La mort absurde ayant fait son œuvre détestable, l'enquête close, les suppositions malveillantes arrêtées, on s'occupa des obsèques du grand écrivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu'aucun incident les troublât. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un capitaine, rendit les honneurs funèbres militaires, le défunt étant officier de la Légion d'honneur.
Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à une heure précise. Le cortège partit de la maison mortuaire, rue- de Bruxelles. Le corbillard de deuxième classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec ioscriptions. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel Hermant, président de la Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil était conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperçu d*ailleurs, Tex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de l'Instruction publique, M. Ghaumié, et le directeur des Beaux-Arts, M. Henry Roujon.
L'inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours furent prononcés par MM. le ministre Ghaumié, Abel Hermant et Anatole France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut, à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance.
Je ne saurais mieux terminer cette élude impartiale et consciencieuse sur Emile Zola qu'en reproduisant trois intéressantes appréciations sur l'Homme et sur rOEuvre, méritant d'être conservées, dans un travail documentaire comme celui-ci.
La première émane d'un jeune chef d'école, poète, philosophe, romancier et dont les œuvres dramatiques, la Victoire, le Roi sans Couronne^ la Tragédie Royale, dénotent une haute préoccupation artistique, en même temps qu'elles manifestent des tendances esthétiques qui paraissent opposées à celles de Zola, mais ce n'est là qu'une apparence. Ceux qui se refusent à voir et à sentir la grande idéalité de Zola admettront- ils le
DERNIÈRES ANNÉES D*ÉMIt.E ZOLA J^'jS
témoignage spontané et enthousiaste d'un écrivain de vingt ans?
Voici ce qu'écrivait, le i«^ octobre 1896, Saint-Georges de Bouhélier, et Ton comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus amples épithètes louan* g'euses, en sa dédicace de V Hiver en Méditation ou les Passe-temps de Clarisse^ ouvrage précieux et intensif, publié à la Librairie du « Mercure de France » :
A Emile Zola.
Maître,
Bien que votre harmonieux génie ait conquis l'attention du monde, il n'est saos doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos labeurs sollicilaient des gloires diverses . Vous êtes le plus illustre auteur contemporain, mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise. Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime, et l'admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n^ subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses diatribes de l'envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que, malgré vos travaux d'une solidité admirable, le public se refuse encore à vous en reconnaître les dons.
Cependant de quelle force n'êtes-vous pas anobli I Quelle beauté dans vos ouvrages! la Terre, Germinal^ les colossales fresques ! Cela se déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes, villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les avez dotés d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement à Œdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et noble équilibre. Ce qui distingue votre univers, c'est la paix de son innocence et sa puissante vitalité. Magnifiquement, l'antique Pan y palpite. L'insufflation des sèves soulève sa poitrine large.
Ainsi, j'ai éprouvé la pudeur de votre œuvre, quand l'épaisseur du crépuscule fatiguait ma maison d'hiver. Mélancoliquement à l'abri^ je me recueillis avec amertume^ et quoique mes méditations ne soient peut-être pas sans vertus, je lear en croirai davantage encore si l'offrande que je vous en fais, vous assure. Monsieur, de l'admiration en laquelle vous tient un jeune homme.