‹ Émile ZolaChapitre 21 sur 22 · SAINT-GEORGES DE BOUHELIER · texte numérisé non relu

SAINT-GEORGES DE BOUHELIER

ler octobre 1896.

La secoDde opinion est d'Anatole France, revenu sur d*anciennes'préven tiens, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le mettre en contradiction avec luimême, et pour accabler la mémoire de Zola. C'est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque et simple, prononcé devant le cercueil de l'illustre écrivain :

Messieurs^

. . . L'œuvre littéraire de Zola est immense.

Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral.

Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.

Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, Celte œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives et les apologies s'entremêlaient.

Et l'œuvre allait grandissant toujours.

Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de bonté.

Ziola était bon, Il avait la candeur et la simplicité des

DERNIERES ANNÉES d'ÉMILE ZOLA 4??

grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de Tintelligence et de la justice. Dans ses romans^ qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive, frivole^ une aristocratie basse et nuisible ; il combattit le mal du temps : la puissance de l'argent. Démocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s'efforça de lui montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le livre, imbécile et sans défense, à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure.

Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science. Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l'affranchissement progressif de Thumanité laborieuse.

Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre n'est comparable en grandeur qu'à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la cité du travail.

L'autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui Ton reprochait la Débâcle, comme livre anti-patriote, presque comme un crime de lèsepatrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant à retenir :-ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux du général de la charge héroïque, frappé à mort en criant à ses cavaliers décimés : « En avant ! pour la France et pour le Drapeau I » Ces deux fils de soldat ne sauraient être accusés de mépriser Tarmée et d'approuver un insulteur de la Patrie. A cette

ItfJAste dUaqùé.à cette cftlamaieilsë dédODcialIoii, ^â! ne < devrait trouver créance qu'auprès âé ceux qui ii'onl pas lu la Débâcle, venant après la déclaratioa de l'écrivain militaire et patriote Alfred Duquel, le témoiguage des frères Margueritte n'est'il pa? décièifj et ne doit-tl pas anéantir enfin cette légende alfeUrde Se la Débâcle, livre anti-français :

... Certes, Emile Zola se passe d'une cauliôn comme la nôtre. Nous tenons à hoiiDeur, pourlaot, de l'apporter au maître disparu.

Se rappelle-t-on quelles elamears tudignées ont acctteitli la Débâcle? ZoUi à eoteodre des palriolea d'excelleots seatimenls, mais qui sans doule n'avaient pas lu, ou pas réfUcbl, ou pas remoDlé aux sources,- Zola souillait l'uniforme français, calomniait l'armée, Tilipendait la France.

Hélas!

Nous aussi, après lui, noua avoua vdulu repasser par ce sanglant chemin de 1S70, jalonné de nos morts. Nous aassi, après lui, nous avons retourné cette triste terre rouge, pèlerine â ces champs de bataille qui vireui l'écroulement d'un empire ei le chaocellement d'une nation. Et nous pAfnes noos convaincre, en Contrôlant faistoriensi faits, détails, gouTeoirs, témoins, de quelle scriipuleuse vérité, de quelle exacte tt sévère document a (ion lémoign ail, pour leromanéler mécooDOt ce livre douloureux, mais probe ; la Débâcle.

La postérité apprécifera plus justement, pins lojalfr ment que beauctnip d'entre nos tonte mporflinsj admirateurs et contempteurs, J'œuvre littéraire de Ztfla. Elle s'occupera un peu moins de l'ântenr de J'accase et nd peu plus du romancier historien de la FoHane dis liougon, du psychologue et du paysagiste de la Pag' d'Amour, du robuste peintre de la vie ouvrière dans Germinal et Travail. ,

Nous pouvons, cependant, porter déjà iiH jugemeot-

I^ PANTHÉON 47Jf

moins parjtj^l, mpips p^s^îonaé, 4<%agé 4^3 mesqjifi^c^ prèoccupati,oû3 de ractjualité et àe la polémique, si^r cpt écrivain génial ,qui, j^vec Vi.ctof ^,ugQ, 9al^ac,ejt R.e;^an^ personnii^era 1^ J^ett^es ftpn^ç^i^es ^\x xip siècle.

Un tri se fera (isn^s |e Qomt>re coasid,èrubl,e de^ éc;rU3 de Zola. C*est forcé, et h ppsjl^érité 9,^ r^ci^eille jamais tout ce qae laisse après }ui ^;^ grand pfo^JiciQ^T. Péjà on n'accepte que ^om J?éné6ce d'inventaire l'iiéritag^ (ie Balzac et d'Hugo .

Une sélection 3e fer^ di^f^ reosejcpjble de^ ^Q.vgon- Macquarjt. L'Assommoir, Germmal, Nana, la Terre, dont la vogue, à leur ^pari^ion, fi^t considérable, conserveront le^ur retentissante notoriété. Ce sont des livres /ju'il fau^r^ avoir luis. P^r contre, ,SjQn Eqccelr lence Eugène Rûug.Qjfi, la Conqfléte de Plassans, \

l'Argent, Pot-Bouille, t,e Ventre de Paris, le JSp/i'r heur de$ Dames, et .œuvi*es ^^Qgfffit^, fiej:dr,oi?.t .de rintèrèj, sdx pioins wx yeux da grand public. Le^^ 4escriptions et les longueurs feront négligjçr les belles q^a- }ités de couleur , et de style de .ce3 ouyrageç, an c^r^ctère technique e^ presque didactiqn.e. Mjw, comn^e cela est nrriyé pçjux Balzac, dont JSju^éi^ie Grandet, la Cousine Bette et d autres études d'we huoi^Lnité profonde et d'une psyoUplQgie éterneUe ont gardé toute leur fraîcheur, toute leyir yigVLe.vir natiyç, ce goat les œuyres 4e .demir leinte et de f^Cit.u,re douQe, co^me l/ne Page d'aijioar, t Œuvre, .et la Joie de vivre, .qui seront, tant qu'il y aura une langue française, lu$, relus e^ «.dmirés* Enfin, la Débâcle, tableau d'histoire, épopée d,QnlQur.eu$e et véridiq,ne, nw.enx jÇp.mpirise, plug jnslenaent j.ugée, demeurer^ l'ceuyre ndaUresse .d.u géniftl e^ puissant .éc^ir vain.

Ij^ ^ouyernemeAt de ^ République vieJ9Jt de .donner

à la dépouille de Zola, non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon . On peut répéter, à propos de cet hommag'e national, ce que Zola disait de TAcademie française, et déclarer que, « puisque la France reconnaissante a un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes », la place de ce g'rand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s'y trouvait indiquée. Du moment qu'il existe un Panthéon, Zola devait j être. Sa place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens, hommes d'action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans doute, l'intention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des Boagon-Macquart, que l'hom^me de parti, l'auteur de la lettre J'accuse, le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette équivoque destinée à s'effacer dans l'apaisement du temps ? Qui donc, dans les rangs, encore invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se préoccupera de l'intervention de Zola dans un procès d'espionnag'e, autrement que comme d'un épisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un assassin, nommé Peytel. réputé, lui aussi, innocent? La postérité pourra-t-elle s'intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque, de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives, dans les deux cas, qui fut le client de Zola?

Le public, qui acclame aujourd'hui l'entrée solennelle d'Emile Zola dans les caveaux majestueux du Panthéon, ne constitue pas, dans sa majorité du moins, sa vraie clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifiques

LE PANTHÉON ^Sl

poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des restes de Timmortel écrivain.

Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient attribués. Assurément, il sera impossible que l'on oublie complètement la participation de Fauteur des Rougon-Macquart à la réhabilitation de ce condamné. Libre à ceux de nos descendants que rÀffaire intéressera encore, et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux d'histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui n'ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs débats^ doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l'accusé, peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu'il n'y a pas, dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation? Victor Hugo a-t-il récolté l'unanimité des acclamations, et, pour la totalité de son œuvre, ne saurait-on trouver des réserves? N'y a-t-il pas des gens, logiques et sincères, qui, tout en admirant le poète, l'auteur dramatique, l'homme de lettres^ blâment et maudissent le tribun, l'exilé, le

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pamfUtoîrfi ^ Vhommo i'âiclîoo? T^miX ££ qui est sorti de la plume de l'autisx^r dies Feuilles (^automne et des Contemplations $emble-jt-il louable et Excellent A tout le mopdjB? Ëftt-ce que le3 serviteurs .du régîxnp impérial ei leurs djesceudauis peu^vent se pâixier devanl les Châtiméats et honorer celui qui a écrit Napoléon-le-Petif? L'Expiation, qui ^qu.» a fai( ditester et combattre Tempire, sur les baucs du collèg'^, k nous les premiers pionniers dje la République de J&70, lut à l-œuvre de Victor Hugp ce que T accuse i est pour Zol^. La violeDce avec laquelle Tempiré fut allaqué, dans ces ouvrages politiques de Tauteur de Moire-Dame-de-Paris, a-t-il empêché les partisans du régime aboli d^a.dmettre,comnie un honneur légitime, l'entrée de la 4.épouille du Ju vénal des Châtiments au Panthéon? Il ^oit en être de même paur Zola. .Quant à ceux quî^ k Theure présente, ont été surtout disposés â honorer l'auteur de J'accuse/ ils doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce g'rand esprit, ne pas isoler cet ouvrage des autres écrits de Tauteur.

Admirer Emile Zola et le giori/ier ux^iquement parce qu'il a défendxi Dreyfus est ùn^ sottise, mai^ contester son génie et mépriser son magnifique labeur, parce qu'il a écrit un regrettable plaidoyer, serait une absurdité pire et une monstrueuse négation.

Si Ton prenait, une à une, dans un examen à part, les œuv^^es des grands morts devant qui^ déjà, se sont ouverts Les eaveanx nationaux, trouverait-on tout également irréprachabie, tout pareillement admirable? Il est bien des pages, dans Voltaire et dajis Rousseau, dont la cLta^tion serait sévère aussi pour ces illfistres défunts. Gomme Clençienceau l'a fortement dit pour les hommes de }jBL Révolution^ rien n'étant parfait ni absolu dans

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