LES ROUGON-MACQUART. LA FORTUNE DES ROUGON
LA CURÉE. — SON EXCELLENCE EUGÈNE ROU- GON. l'assommoir. UNE PAGE d'aMOUR.
l'œuvre
Zola, lorsqu'il se mit à écrire le premier volume de la série des Rougon-Macquart, qu'il intitula : la For^ tune des Rouffon, ne pouvait prévoir la brusque disparition du régime sous lequel il faisait vivre ses personnages. Il avait composé les premiers chapitres en mai 1870. C'était l'heure du plébiscite triomphal. Un \ rêve d'empereur victorieux, bientôt suivi du tragique réveil d'un vaincu, sur la route de l'exil. Il y avait quelque audace à placer, au frontispice d'une œuvre littéraire annoncée comme comportant des proportions considérables et des développements successifs, les ' scènes peu flatteuses de l'origine du régime. Le dénouement et la moralité, bientôt fournis par la sévérité de l'histoire, ne pouvaient se présenter à la pensée de l'auteur, avec netteté, avec certitude. Le châtiment était lointain, indéterminé : une vision poétique et une illusion vengeresse. Victor Hugo avait sans doute prédit la chute de l'empire et la punition de l'empereur, mais
c'était là ua désir, une fiction, qu'aucune réalité probante n'accompagnait. Nul n'aurait pu deviner, alors, la candidature Hohenzollern pour le trône d'Espagne, ni les complications diplomatiques avec la Prusse, encore moins supposer le dépêche d'Ems falsifiée, suivie de la funeste et, pour ainsi dire, inévitable déclaration de guerre. En admettant qu'au moment où il finissait son premier chapitre, les événements se précipitant, Zola edt pressenti une conflagration, il n'aurait pu supposer le désastre si proche, ni si profond. Nos soldats de Grimée et d'Italie étaient réputés invincibles. Si Ton partait en guerre, on allait sûrement à la victoire, et l'empire s'en trouverait consolidé. Voilà l'hypothèse la plus probable, et c'était aussi la désirable issue d'un conflit où l'on s'engageait, non pas avec légèreté, mais animé d'espoir, nanti de confiance, et d'un coeur nullement alourdi par la crainte et les pressentiments fâcheux ; la regrettable expression échappée à Emile Ollivier, trop bon latiniste, mal comprise et impitoyablement commentée par la suite, ne signifiait pas autre chose.
Les plans du romancier furent donc bouleversés, ou, tout au moins, resserrés, et l'action de ses personnages devint circonscrite. La fin de l'empire, c'était l'épilogue des Rougon-Macquart en 1870. A raison des événements, l'œuvre entreprise prit donc un caractère rétrospectif. On put môme y voir un tardif réquisitoire contre des hommes et contre un régime, qui n'étaient plus des accusés, mais des condamnés. Se faire accusateur, après le verdict des faits, n'était ni dans l'intention de Zola, ni dans son projet ébauché. Sans l'effrondrement subit de la clef de voûte du système, sans la substitution d'an pouvoir nouveau aux gouvernants disparas, engloutis, le cadre de son œuvre se fût trouvé considérablement
LES ROUGON-MAGQUART zSg
élargi. Le changenient prodig'ieux qui, avec la Répablique, s'accomplit daas la directioQ des affaires, dans la classification et la compétition des partis, dans la finance, dans les grands travaux, dans l'industrie, dans les mœurs, dans les goûts et les préoccupations des Français devenus républicains, lui aurait fourni des éléments nouveaux et des champs d observation autres. Les conséquences, pour la fortune publique comme pour les spéculations privées, du paiement anticipé de l'indemnité de guerre, l'effort et le coup de collier nécessaires pour réparer les ruines de Tinvasion, les modifications considérables apportées aux organisations politiques et judiciaires, l'avènement aux affaires de ces nouvelles couches sociales, saluées par Gambetta, dans son discours prophétique de Grenoble, la presse démuselée, le monde du travail commençant à se grouper, et à postuler sa place au soleil, enfin, le service militaire pour tous et l'obligation de l'instruction primaire, ces deux grands actes révolutionnaires, accomplis sans bruit ni désordre, eussent assurément trouvé place dans son œuvre. Les Rougon-Mac^art se fussent rapprochés de nous, insensiblement et fatalement. Quels tableaux mouvementés et quels milieux intéressants lui eussent présentés les années de lutte, de formation et de développement de la Troisième République !
Mais il s'était enfermé volontairement dans le cercle d'années allant du;cbup d'Eta^A l'invasion. A un certain point de vue, cetto^Jîïnîtatron fut bonne. La disparition dtr ré^iliiE'lîîîjp^rîail donnait à l'écrivain plus de latitude, on pourrait dire plus de licence. Il n'avait plus à redouter les interdictions ni les poursuites. Sans craindre de Toir s'abattre sur son manuscrit la patte des policiers, il lui devenait permis de peindre la société impériale, telle
qu'il Tavait observée, devinée, et selon qu'il s'était documenté. En môme temps, son œuvre échappait au péril de Téparpillement. Le cadre était fîx^, la vaste fresque sociale, qu'il entreprenait de brosser à larges touches, devait y entrer, et la toile ne déborderait pas, étant contenue dans la bordure historique.
Il a, d'ailleurs, constaté lui-même cette limitation dès 1871, dans l'introduction à la Fortune des Rougon,
Depuis trois années, dit-il, je rassemblais les documents de ce grand ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute des Bonaparte» dont j'avais besoin comme artiste, et que toujours je trouvais fatalement au bout du drame, sans oser l'espérer si prochaine, est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire de mon œuvre. Gelle-cî est dès aujourd'hui complète. Elle s'agite dans un cercle fixe. Elle devient le tableau d'un règne mort, d'une étrange époque de folie et de honte.
Zola aurait certainement pu sortir du champ où il décidait de se clore. Nul .ne se serait plaint, ou n'eilt songé à critiquer. Les Trois Villes et les Trois Evangiles sont en dehors de l'époque et du milieu, où l'auteur s'était parqué avec ses Rougon-Macquart, et cette évasion du milieu impérial n'a soulevé aucune objection. Mais il tenait à exécuter de point en point le plan qu'il s'était tracé. Comme il ne laissait rien au caprice, ni à l'imprévu, dans la composition de chaque ouvrage, pris séparément, il entendait montrer que l'ensemble de ses œuvres avait été soumis à un devis général, à un avantprojet complet et définitif, dont il ne pouvait ni ne voulait s'écarter. Il partageait l'opinion dé Charles Baudelaire, qui disait, dans sa dédicace à Arsène Houssaje des Petits Poèmes en prose :
Sitôt que j'eus commencé ce travail^ je m'aperçus que je
restais bien loin de mon modèle^ mais encore que je faisais quelque chose de sing^ulièrement difiPérent, accident dont tout autre que moi s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur du poète d'accomplir juste ce qu'il a projeté de faire.
Avec une coquetterie vaniteuse, l^ola affirmait que, dès la Fortune des Rou^on, c'est-à-dire en 1870, il avait composé patiemment Tarbre généalogique des Rougon-Mâcquart. Il ne convient pas d'attribuer à ce tronc rimportance que son arboriculteur lui donnait. Peutêtre, pourtant, est-ce à sa plantation qu'il convient de rapporter Tobstination de Zola, malgré la chute de l'empire, alors qu'il n'avait composé que deux de ses romans, la Fortune et la Curée ^ à se renfermer dans les vingt années impériales. L'antériorité de son « arbre », servant à démontrer celle du plan, n'a qu'un intérêt anecdotique. C'est une preuve chronologique de composition, 1 aussi. Si l'on contestait que la conception totale des Rougon-Macquart dût remonter à 1870, on ne saurait douter qu'en 1878 tout ce vaste drame, avec ses multiples personnages, n'eût déjà ses décors dessinés et ses rôles distribués. Cet arbre-scénario a été publié avec la Page d' Amour ^ et j'ai sous les yeux l'exemplaire du journal le Bien Publicou il parut pour la première fois.
C'est dans le numéro de ce journal portant la date du 5 janvier 1878 que ce tableau fut donné. Il tenait, à la 26 page, tout le rez-de-chaussée. Il était composé à la façon de ces états généalogiques, dressés par des hommes d'affaires spéciaux, fabricants d'ancêtres pour roturiers, ou pourchasseurs d'héritiers pour successions vacantes. Toute la famille, on devrait dire la dynastie des Rougon-Macquart, se trouve là enregistrée, baptisée, avec
ses lignes et ses degrés. Chaque membre est pourvu des
mentions ordinaires d'état civil. Un sîgnaïementjiiédico»
j(^gB\ accompagne l'indication ji'énèalogLque. Les tares
J I héréditaires, les prédispositions morbides, les influences
psycho-physiques sont précisées, comme dans un procès-