verbal d'autopsie
On peut retrouver, dans cette nomenclature aux prétentions scientifiques peut-être excessives, les principaux personnages des divers livres de Zola, depuis le Pierre Rougon du premier volume de la série, jusqu'au docteur Pascal qui la termine.
Peu importe l'époque à laquelle ce plan a été combiné, l'intéressant c'est qu'il ait été complètement suivi et patiemment réalisé. L'idée première de faire figurer, à tour de rôle, les mêmes personnages dans des romans distincts, remonte à Balzac. Le procédé a ceci d'excellent et de logique, qu'il rapproche de la réalité les êtres de fiction. Dans la vie, on se Ifcrarc nécessairement en rapport avec les mêmes personnes, on se croise, on se côtoie et dans des circonstances très différentes. Nul ne peut s'abstraire de ses contemporains. Leur existence se mêle à la vôtre. En sa Comédie Humaine, Balzac avait, outre ses protagonistes, introduit tout un personnel secondaire. Il disposait d'une très complète figuration, qui lui servait pour sa mise en scène, sans avoir besoin de présenter, à chaque œuvre nouvelle, ces comparses au lecteur. Zola js!est surtout préoccupé de rattacher ses principaux /acteurs parle lien familial, la consanguinité et la névrose d'origine. Il nous montre successivement, dans les divers milieux où il promène ses observations, les descendants morbides de la folle des Tulett es, Adélaïde Fouque, tronc dégénéré, d'où sortaient tous ces rameaux humains, poussés dans le terreau du second empire.
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C'est pendant l^hiver de 1868 que fut commencée la fortune des Roagon, Cet ouvrag-e fut achevé en mai \ 1869. Zola habitait alors à BatignoUes, rue de La Gon- l damine, n® i4* Ce roman, que Téditeur Lacroix s'était engagé, par traité, à éditer, devait d'abord paraître en feuilleton, dans le Siècle^ alors le plus répandu des journaux politiques. C'était une puissance, cet organe, qui, seGn l'aristocrate et le dédaigneux Figaro^ avait surtout la clientèle des marchands de vins. Il n'était pas d'une lecture distinguée. Modéré de ton, anticlérical, \ hardi, prudemment républicain, le Siècle fut longtemps I le seul journal d'opposition. L'empire libéral le tolérait, tout en le craignant. Mais ne faiiait-il pas une soupape pour Téchappement des bouillonnements populaires? Pour l'époque, ses tirages étaient considérables : 60.000 abonnés. On ne l'achetait guère au numéro; c'était un journal cher: le numéro se vendait, à Paris, i5 centimes, le prix de l'abonnement était de 80 fr. par an. On ne prévoyait guère alors de grands quotidiens à six ou huit pages, se payant trente sous par mois.
Ces journaux coûteux avaient un tirage restreint et une vaste influence. L'abonné du Siècle, qui ne croyait pas toujours en Dieu, croyait en son journal, et propageait, comme articles de foi, les propositions des rédacteurs. On se prêtait, on se repassait chaque numéro. Il y avait des groupes, et comme des coopératives de liseurs : un principal abonné, dans de petits cercles de voisins, acceptait des sous-abonnés. Quelques-uns de ces locataires n'avaient droit qu'au journal de la veille, payant une redevance moindre au titulaire de l'abonnement. Les feuilletons étaient patiemment découpés et cousus; ils formaient de gros cahiers de lecture qui se louaient^ se prêtaient : toute une bibliothè-
que roulante de romans circulant de mains en mains. Le Siècle y qui d'ailleurs observait un respect dynastique suffisant, par crainte des suspensions et de la suppression, car le ministère de l'intérieur ne badinait pas avec la presse, comptait de nombreux républicains dans sa rédaction. Il avait pour directeur un bourg'eois, riche, solennel, prudhommesque et autoritaire: Léonor Havin. Ce Normand finaud, exploitant l'opposition, escomptant l'impopularité de Tempire, avait été élu député de Paris et député de la Manche. Il avait opté pour Saint-Lô. Ce fut une sotte puissance, longtemps. Il dirigea les élections législatives des dernières années impériales. Il avait pour principaux collaborateurs : Emile de la Bédollière, Jourdan,Léon Plée, Gernuschi, etc., etc. Le feuilleton dramatique était confié à Ë.-D. de Biéville, l'un des renommés lundistes. La critique musicale était' faite par Oscar Gometlant. La partie littéraire de ce journal, qui semblait plutôt s'adresser à une clientèle exclusivement politique, était suffisamment soignée, et Ton y donnait des feuilletons d'une facture nioins brutale et d'une visée plus recherchée que dans les autres journaux, voués aux exploits des Kocambole et aux aventures invraisemblables des héros de Xavier de Montépin. Le Siècle a publié, entre autres bons romans, les premiers, qui sont aussi les meilleurs, ouvrages d'Hector Malot^ et Ton voit qu'il avait accueilli la Fortune des RougoUy œuvre d'un quasi-débutant recommandé seulement par des critiques artistiques novatrices et combatives, ayant à son actif deux ou trois romans passés inaperçus, signalé enfin aux lettrés, par un dernier livre, Thérèse Raquin, Ce roman, d'une originale brutalité, avait suscité des protestations, voire des nausées. On l'avait qualifié de « littér.ature putride ». Accepter une œuvre nouvelle de Tau-
leur, c'était une hardiesse dont il faut savoir gré au directeur du Siècle : ce journal, au fond très bourgeois, avait Toriginalité d'accueillir les romanciers nouveaux et audacieux.
Par suite de difficultés ultérieures, probablement des dénigrements et des résistances provenant de personnes influentes dans la maison, la Fortune des Rougqn subit d'assei longs retards, avant d'être définitivement annoncée. On semblait, au Siècle^ avoir des regrets, et aussi des craintes. L'auteur de Thérèse Raqain commençait à effrayer. Une rumeur hostile le précédait. Enfin, on passa outre, et le roman parut. La publication fut tourmentée, comme Tépoque où elle débutait. Le pr^mierjfeuilieton de la Fortune des Roagon était insé^ à la fin de juin 1870.^ Trois semaines après, la guerre l'interrompait. L'auteur crut qu'il ne serait jamais repris et terminé. Il s*^en fallut de peu que les derniers chapitres ne fussent pas tels que l'auteur les avait conçus et écrits. Au milieu du désarroi de l'invasion, le manuscrit, remis complet à l'imprimerie du Siècle^ avait été égaré. Il ne pouvait être question de récrire en hâte les feuilletons manquant. Le tour d'insertion, que l'auteur avait à grand'peine obtenu, allait lui échapper, et, au lieu de reprendre une publication, ayant perdu de son intérêt, coupée par les deux sièges, le journal donnerait un autre roman, ajournant indéfiniment la continuation de cet ouvrage, considéré comme terminé, déjà probablement oublié, enterré. Heureusement, dans le tiroir du correcteur, les principaux feuillets perdus furent retrouvés, et, après une interruption de huit mois, et quels moisi les lecteurs du Siècle purent reprendre la lecture des événements dont Plassans était le théâtre, en i85i. L'œuvre malchanceuse n'eut aucun
t succès. La Fortune des Rougon parut en librairie, l'hiver suivant, selon le traité antérieurement signé, chez l'éditeur Lacroix. Une seule édition fut mise en vente. C'était sans doute, pour le jeune auteur, l'aube de la gloire, mais combien grise, et même morose !
L'édifice rêvé, combiné, aux plans arrêtés, existait, cependant, et ses fondations étaient sorties. La construction était visible déjà, et l'avenir appartenait à son architecte. Le reste importait médiocrement. Pour ceux qui savaient lire avec intuition, une force se révélait dans ces pages solides, et les forts piliers indiquaient un vaste monument futur. Un vigoureux talent venait de se lever. Nous n'étions guère alors qu'une ikible poignée de clairvoyants, une bande en partie désarmée ou dispersée, à la suite des événements de 1871 pour élever la voix, et saluer cette montée d'un astre inconnu sur rbôrizon littéraire. Les admirateurs de Zola disposaient de journaux timorés. Le silence de la répression terrible emplissait le pays. Nos bravos prématurés ne furent pas même hués. On ne fit attention ni à nous ni à notre auteur. J'écrivais pourtant ceci, dans le Peuple Souverain de 1872 :
Dès le sous-titre (( histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire )>, dès la première page, nous sommes avertis de la sévérité et de l'importance scientifique de l*œuvre. Nous ne sommes pas en présence d'une fantaisie d'imagination, d'une simple fiction propre à faire passer les heures. L'auteur ne songe pas un instant à nous amuser à l'aide d'aventures plus ou moins extraordinaires et captivantes. Ce n'est pas une frivole distraction que ce livre hardi et coloré. C'est une étude sévère qui fait penser. Nous sommes prévenus qu'il s'agit d'un travail de savant, d'une œuvre de science, d'un essai de littérature expérimentale, fondée sur l'observation et ayant pour objet l'expression de la vérité moderne, l'analyse de la vie. La méthode de l'auteur se révèle,
dans sa logique simplicité, à tout lecteur se donnant la peine de réfléchir sur ce qu'il Ut.
Telle est, en effet, la substance et la moelle de la Fortune des Bougon :
Dans un cadre donné, qui est le second empire, depuis son avènement jusqu'à sa chute, montrer une famille personnifiant toute une portion de Thumanité contemporaine, avec ses vices, ses vertus, ses appétits, ses maladies morales et physiques, évoluant dans le milieu créé par les événements, participant de près ou de loin à ces choses tragiques ou grotesques, avec le temps devenues de rhistoire. Puis, mêlant aux faits publics des intérêts privés, présenter des êtres vivant de l'existence contemporaine, personnifiant les généralités de l'état social actuel, montant à la fortune ou descendant à la misère, aimant, souffrant, haïssant, accouplant les infamies aux vertus, et les crimes aux héroïsmes, suivant le tran-tran banal de la vie quotidienne, ou s'emplissant du souffle surhumain de l'épopée ; se faire l'historiographe d'une famille, qui résume en elle cent autres familles, et dont la monographie puisse à bon droit passer pour celle d'un groupe important d'individus français, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, voilà le thème des Rougon-Macquart, voilà ce que s'est proposé l'auteur. On sait ajourd'hui comment il a exécuté ce large plan, et réalisé ce concept magistral.
Toute la série des Rougon-Macquart comporte la description et l'analyse des évolutions, dans la vie contemporaine, de celle famille-type, ayant des membres répandus dans toutes les classes sociales, participant à toutes les éventualités de Texistence. C'est le Ministre, l'Insurgé, le Paysan, le Mineur, l'Ouvrier, le Bourgeois, le Spéculateur^ le Soldat, l'Employé, l'Artiste, le Savant,
la Servante, la Courtisane et la Femme du Peuple, dont rhistoîre contient celle de tous leurs contemporains. Zola crée des types. Il synthétise. Il peint des tempéraments et non des caractères, des êtres généraux et non des individus. G*est l'Homme, la créature ondoyante et diverse de Montaigne, qui passe et s'agite dans son œuvre, mené par la double fatalité de l'Hérédité et du Milieu.
En particulier, dans cette Fortune des Roagon^ volume initial, document primordial, on assiste à l'avènement, à la conquête de la richesse, et on suit l'accès au pouvoir de quelques membres de cette famille, à la faveur du crime triomphant du Deux-décembre. Aussi, Emile Zola a-t-il désigné ce premier roman comme étant le livre des Origines.
Le décor, observé et connu de près par l'auteur, est le paysage qu'il eut, dans son enfance, sous les yeux, jamais oublié, toujours évoqué. La Provence est le ber- / ceau de ses Rougon-Macquart, et la ville où la plupart des personnages se meuvent, c'est Aix, qu'il a baptisée clu nom fictif de Plassans, qu'on retrouve fréquemment dans son œuvre. De là s'élanceront sur la société les Rougon-Macquart, famille de proie. Si le nom de Plassans est imaginaire, la ville apparaît bien réelle, avec ses trois quartiers, où se parquent systématiquement les nobles, les bourgeois^ le menu peuple. Plassans,, resté, malgré la Révolution, ville de hobereaux et de magistrats fossiles, avec ses grands hôtels toujours clos, dans les cours trop vastes desquels l'herbe pousse, ses églises, ses couvents, ses promenades solennelles, son commerce presque nul, sa stagnation intellectuelle, ses préjugés, ses castes, ses allures féodales et ses affections d'ancien régime, Plassans, c'est bien l'aristocratique et cléricale
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ville d'AixHBn-Provence. Puisqu'il a plu à Tauteur de laisser Tincognito à la cité mère de ses personnages, respectons-le. Constatons seulement que tout ce qui touche à la topographie extérieure et intime de Plassans, à son architecture, à son archéologie, à son individualité et à son anatomie comme cité, est traité avec une précision, une netteté et un relief étonnants. Plassans n'a que son nom qui ne soit pas réel.
Dans Plassans, donc, l'auteur nous montre, avec un grand coloris de détails et une abondance de petites touches, aussi minutieuses et aussi précises que celles dont Balzac usait pour nous initier à la vie de province de son temps, les quelques types saillants de la capitale parlementaire de l'ancienne Provence. On est aux derniers jours de la maladive République de i848. Encore quelques semaines et, dans une nuit sombre, propice aux crimes, une poignée de bandits audacieux fabriquera une dynastie, que la France, pas fière, acceptera. Mais ce coup de main, dont quelques malins, à Paris, ont le pressentiment, est alors absolument insoupçonné en province. Plassans est très divisé. Il y a une force républi- , caine assez considérable dans les faubourgs; le quartier Saint-Marc, légitimiste et clérical, ne prend pas le Bonaparte au sérieux; la bourgeoisie, sournoise, peureuse, lâche, et cupide, irait volontiers au césarisme, puisqu'on dit que cela fera monter le 3 o/o, mais Plassans hésite dans son ensemble. Il faudra quel^ coup réussisse définitivement pour que la ville réactionnaire l'admette, et qu'on chante le Te Deum dans ses églises et qu'on crie : Vive l'empereur 1 dans ses rues. L'auteur alors nous montre une famille dont un membre, qui a vécu à Paris et s'est trouvé mêlé à des agents bonapartistes, croit à la réussite du complot, et s'efforcera de le
faire triompher, en province comme à Paris. C*est la famille Rougon.
Ici, Tauteur abandonne la peinture de cette sociétéde Plassans, avec ses types sabalternes : le marquis de Carnavant, le vieux beau ; Granoux^ le prudhomme féroce; Roudier, l'important; Vuilletjle journaliste clérical, suant Teau bénite et distillant la haine ; il entre en plein dans le cœur de son sujet, et nous décrit cette famille Rou^on.
Cette g*alerie de portraits en pied, peints en pleine pâte, avec une largfeur de touche, accompag-née de finis et de pointillés surprenants, comprend une série de figures, d'une variété et d'une vérité qui frappent. Elle s'ouvre par ce portrait de l'aïeule, de l'ancêtre, Adélaïde Fouque, de qui descendra cette race complexe desTloùgôn et des Macquart, Provençale, fille et femme de paysans, orpheline à dix-huit ans, Adélaïde était une grande fille maigre à l'œil trouble, aux airs étranges, dontlepère mourutfou, et qui passait, daasle pays, pour avoir le cerveau fêlé comme son père.
Cette folie originelle se retrouvera plus ou moins accentuée, plus ou moins visible, dans ses manifestations, dans toute la descendance de cette Adélaïde. On en suivra les traces, d'Aristide Saccard, le spéculateur éhonté qui tripote dans la bâtisse et tire des millions du vieux Paris exproprié, jusqu'au séraphique abbé Mouret, tombant pâmé dans lesbras d'Albine, sous l'arbre géant, à la sève capiteuse et au branchage extatique, du mystérieux Paradou ; d'Eugène Rougon, le politique, l'homme fort^ le ministre, se jetant, comme une bête en rut, sur la froide Clorinde, dans la pénombre tiède de l'écurie, jusqu'à Gervaise, la femme de Goupeau l'alcoolisé, trébuchant, en compagnie de Mes-Bottes et de Bibi-
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la-Grillade, devant le comptoir terrible da père Colombe.
Cette Adélaïde FouquiP ^E?!?^® ^^ paysan des Basses- Alpes, nommé Roag^on, son domestique, qui meurt bientôt en lui laissant un fils. La jeune veuve prend presque aussitôt pour amant un homme mal famé : « ce g'ueux de Macquart », comme on le désig-ne dans le pays. Macquart est grand pilier de cabaret^ et, quand le débitant chez qui il fréquente ferme sa porte, c'est d'un pas solide, la tête haute, comme redressé par l'ivresse, qu'il rentre chez lui, et on dit sur son passag'e : « Macquart marche bien droit, c'est qu'il est ivre-mort ! » A jeun, il va courbé, évitant les reg'ards.
De cette JiîHson d'Adélaïde la folle avec Talcoolisé Macquart, naissent des enfants portant en eux ce double vice héréditaire, qu'ils transmettront : l'alcoolisme du père, le riervosîsme de la mère.
L'intérieur de ce faux ménage est lugubre. Pierre Rougon, l'aîné, l'enfant des justes noces, grandit entre les deux bâtards. Il s'empare de sa mère et la domine, chasse ses frères et sœurs, et, quand Macquart meurt d'une balle reçue au coin d'un bois, en faisant la contrebande, il confine la veuve dans une masure sombre, isolée au fond d'une impasse, derrière un cimetière, s'empare de son avoir et le g'ère. Voilà posée la première pierre de l'édifice futur des Rougon . Cette pierre a pour assises la cupidité et le mépris du sentiment le plus doux chez l'homme : l'amour filial. Viendront ensuite la trahison, la ruse et le crime.
La progression ascensionnelle de Pierre Rougon, son mariage avec Félicité, la femme intelligente et ambitieuse, « petite Provençale noire, semblable à ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent la tête dans les amandiers » ; l'extension donnée
à son commerce, pais le temps d'arrêt dans la montée, la malchance, les faillites, dont on subit les contre-coups, les. enfants qui surviennent et dont Téducation coûte cher, toute cette lutte obscure et acharnée, qui dure trente ans, nous mènent jusqu'à la veille du coup d'Etat.
Alors se dessine le caractère odieux du chef de la famille. Pierre Rougon est poussé par son fils £ugène,et par sa femme qui n'a qu'un rêve : avoir un salon comme celui du receveur particulier, un salon tendu de damas de soie, où le Tout-Plassans souhaitera d'être invité, une cour provinciale dont elle serait la reine. Il s'enhardit, il se révèle. Au milieu de l'affolement des bourgeois et des hobereaux^ surpris par l'apparition des bandes de paysans soulevés, à la nouvelle du coup d'Etat, Pierre Rougonsefaufileàla mairie,y simule une résistance qui s'appuie sur la trahison de Macquart, le chef prudent des téméraires insurgés. Finalement il sauve l'ordre, la famille, la religion, en petit, à Plassans, comme Louis- Napoléon, en grand, à Paris, en jonchant les rues de cadavres. La fortune des Rougon se trouve donc avoir, pour origine et pour complice, la fortune des hommes de décembre. Dans deux autres volumes, la Curée et Son Excellence Eugène Rougon^ on retrouve, s'accom plissant parallèlement, la destinée des deux aventuriers, le Rougon expliquant et complétant le Bonaparte.
La Fortune des Rougon, l'un des romans, de Zola, les moins connus, et dont le tirage est resté faible, est cependant un de ses livres méritant le plus d'être étudié. Il contient en germe tous les autres. C'est le gland d'où sortira le chêne, c'est une œuvre complexe où se retrouvent, comme en formation, embryons cérébraux, tous les éléments des produits qui naîtront successivement.
C'est Tovule de tous les enfants de Zola. Il contient, en substance, leurs défauts^ leurs qualités, leurs caractères et leur tempérament. Il faut lire ce livre-prologue, un peu comme un sommaire, donnant l'argument de tous les autres ouvrages de la série.
L'étude scientifique s*y trouve d'abord. La méthode expérimentale est appliquée avec précision et vigueur, pour la première fois, et comme pour servir de patron. £lle est passée au microscope et radiographiée, cette famille aux rejetons maladifs, choisie comme objet d'examen et d'analyse. Déjà on les pressent, on les devine, on les voit presque tous apparaître, ces névrosés, ces surexcités, ces haletants et ces dégénérés, dont l'autopsie intellectuelle révélera les tares et les tumeurs. Dès ce premier récit, on est initié aux désordres de l'organisme et à la mentalité de ces passionnés, jouets aussi d'un rut moral, qui les fait se lancer commes des fauves sur la proie, sur les jouissances physiques, sur les brutales satisfactions, femmes, argent, pouvoir, alcool. On n'a plus qu'à attendre à l'œuvre : Eugène Rougon, Saccard, Coupeau, Gervaise ou Nana. On a l'intuition de ces ivresses hyperphysiques, comme la griserie où se plonge l'abbé Mouret, aspirant à d'autres adorations que celles de l'autel, sorte de Bovary mâle, étouffant, râlant et se rebellant, dans son sanctuaire, comme la femme de Tofficierde santé, dans son chef-lieu de canton, où l'oxygène du désir se trouve raréfié.
Ainsi que dans plusieurs autres œuvres de Zola, où l'effort humain est noté, pesé, enregistré, avec une exactitude mathématique, dans la Fortune des Rougon se trouvent relevées les sommes de manœuvres et totalisées les menées souterraines de Félicité, de Pierre et d'Eugène Rougon, pour obtenir le produit final, pour
mettre la main sur Plassans, comme lear modèle et maître a déjà posé sa patte césarieDne sur Paris.
Là aussi se révèle la puissance d'évocatioa des foules, et la mag>islrale stratégcie avec laquelle l'aateur les maniera plus tard, dans V Assommoir ^ Germinal ou la Débâcle.
On trouve enfin, dans /a Fortune des Rougon, comm» dans tous les livres de Zola, de la poésie, du lyrisme^ de la tendresse et de la rêverie. Seulement, ici, Tauteor n'ajant pas atteint la trentaine, encore tout vibrant de ses premières émotions romantiques, pins proche de Musset, d'Hugo, de George Sand, ajant fermé seulement la veille le tiroir empli des rimes de Rodolpho et de r Aérienne, donne plus de place au Ijrisme et plus grande part à la tendresse. Ce qui fait de la Fortune des Rougon un ouvragé précurseur et intense, c'est qu'il s'y rencontre une outrance de poésie et de grandeur qui ne sera plus jamais atteinte, même dans le Rêve, même dans Une Page d' amour ^ même dans la Débâcle et dans Germinal. Il y a, dans ce roman, une épopée et une idylle.
Une population frémissante, indignée, héroïque, court, en chantant la Marseillaise, à la rébellion juste et à la mort imméritée, voilà Tépopée. Deux enfants purs, gracieux, énamourés, voilà l'idylle. Il y a du sang dans l'idylle, des extases dans l'épopée. Ce n'est qu'un épisode, l'amour ingénu de Miette pour Silvère, une pastorale évoquant Longus ; quant à la révolte des paysans, on peut considérer ce magistral tableau tel qu'un borsd'œuvre historique, faisant souvenir de la Légende des siècleSy mais ces deux morceaux d'art affirment,aa portail même du monument massif et géant des Rougon- Macquart,quel poète et quel artiste en fut le constructeur.
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LES ROU60N-UAC<2UÀRT SyS
Miette, c'est Ghloé. Elle a treize ans. Elle est donc à l'heure indécise où, de Tenfant, chrysalide ambig'uë, la jeune fille se dég-age. Miette s'élance dans la vie, comme une libellule, échappée du calice d'une fleur, s'çnvole parmi les roseaux. Avec quelle délicatesse Zola dépeint ciette envolée printanière :
Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis ; les lignes pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes maigreurs de l'enfance ; la femme se dégage avec ses premiers embarras pudiques, gardant encoFe à demi son corps de petite fille, et mettant, à son insu^ dans chacun de ses traits, Taveu de son sexe. Pour certaines filles, cette heure est mauvaise ; celle-là croissent brusquement, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives.
L'analyse du romancier est complétée ici par Tobservation du physiologiste, et le charme de la forme et l'éclat du coloris parent et masquent la vérité scientifique.
Donc Miette-Ghloé et Silvère-Daphnis s'aiment ingénuement, crûment. Ils se le disent, naïfs et sincères, durant de longues promenades, le long des bords encaissés de la Viorne, et aussi dans les faubourgs déserts, par les allées des routes, les terrains vagues, les lieux sombres, les cours peu fréquentées, dans tous les recoins propices et au fond de toutes les solitudes, délicieuses et cherchées. Les deux amoureux, pour accomplir en toute sécurité ces promenades si douces, s'enfouissent dans la mante vaste de la jeune fille. Enveloppés, encapuchonnés, isolés, ils vont, se parlant bas, et se pressant silencieusement l'un contre l'autre. Ils cheminent au hasard devant eux, tout sentier leur étant bon. Parfois ils rencontrent d'autres couples, des amoureux comme eux, et, comme eux, serrés et abrités sous l'ampleur des mantes :
... dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu des tiédeurs de la nuit sereine, et qu'on croirait être les invites d*un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres gens...
• A * / I^e tableau est charmant. Le Maître en tirera d'autres i \ ^* * c ,
• (| exemplaires, par la suite, comme lorsqu'il nous peindra *^ ^ ses deux petits amoureux parisiens ^aminant dans les i^\ù\<V\ sous-sols et parmi les arceaux des Halles. ■ J* Une fraîche odeur de jeunesse circule, comme un bon
\ï\^^^ parfum de foin coupé, à travers ces pages savoureuses. Le poète délicat, qu'il y eut dans celui qu'on se plut à traiter de pornographejet à considérer comme un brutaliste incapable de sentir et de décrire autre chose, dans l'amour, que la culbute et Tétreinte haletante de la béte s'assouvissant, se laisse aller à l'émotion jeune et débordante de ses deux gentils personnages. C'est avec une sincérité émue, avec un enthousiasme où il y a de l'adoration, du désir, et peut-être une secrète^envie, c'est avec une effusion toute juvénile, que les chastes enivrements des deux enfants nous sont contés. La scène délicieuse du puits, miroir gracieux et truchement fîdèledes amants de Taire Sainte-Mitte, prouve une fois de plus que, dans l'œuvre de l'écrivain naturaliste, il y a place pour les peintures les plus douces et les plus fraîches, telles que le caprice d'un poète élégiaque pourrait en évoquer. Et ce n'est ni une fausse note ni une contradiction, puisque ces scènes gracieuses et touchantes se rencontrent dans la nature.
Car ils sont vivants et vrais, ces deux enfants qui s'aiment, en dépit des temps mauvais et des préjugés pires. Avec quel art le romancier a su nous intéresser à eux, et mêler leur hymne de passion à la symphonie puissante et terrible de l'insurrection des gens de Plassans l Avec
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quelle émotion on. suit leur marche vagabonde dans la , nuit, quand, Paul et Virginie provençaux, enfouis sous le capuchon et la mante épaisse, comme les poétiques amants de Tlle de France sous la feuille protectrice et large du latanier des Pamplemousses, ils s'enfoncent, insoucieux et gais, dans l'ombre ouvrant devant eux son porche mystérieux. Ils suivent cette grande route noire, en parlant d'amour et d'avenir, cependant qu'à l'horizon gris-bleu, où déjà se dessine la barre blanchissante de l'aube, monte, grandit, éclate la rumeur étrange d'une foule en mouvement. C'est le peuple qui, dans les ténèbres, avec un bruit lointain de marée, accourt, roule ses vagues. Peu à peu s'élève, croît et rugit, claire, formidable, vengeresse, la grande Marseillaise des anciens jours, chantée par trois cents paysans en armes, marchant au pas, et quicroient, héros naïfs et sublimes, que l'heure de gloire est arrivée, et qu'un sang impur abreuvera . bientôt leurs sillons I
Ici, l'idylle se fond dans l'épopée. Cette Marche des Paysans dans la nuit est un tableau d'histoire solide et large. Une fresque de maître. La composition est panoramique. Les détails sont nombreux, précis, choisis. Rien d'oiseux, rien d'inutile, rien d'omis, rien de trop. Les masses s'y meuvent, disciplinées, comme dans un finale d'opéra, et avec l'entrain d'une cohue d'insurgés enthousiastes. On entend d'abord rugir au loin Thymne révolutionnaire, devenu depuis chant officiel, admis à la table des souverains. La Marseillaise^ c'est Tavantcourrière superbe des bataillons. La campagne endormie s'éveille à ce tonnerre.
Elle frissonna tout entière, ainsi qu^un tambour que frappent les baguettes ; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétaDt par tous ses échos les notes ardentes du chant national.
Ainsi le drame humaio se déroule avec sa musique de scène. On reiparquera à tout instant cette communion profonde, dans l'œuvre de Zola, de Thomme avec la. nature, de Tétre et de la cbose, de l'objectif et du subjectif. Ce mélaog'e intime et constant de Télèment animé et de l'élément inanimé, cet accouplement de Tespèce vivante et de rinorg^anique, voilà une des plus précieuses conquêtes de l'école naturaliste. Le grand romancier anglais, Dickens, a beaucoup appliqué cette méthode ; souvent, il faut le dire, avec exagération et sans utilité. Le romancier français y a mis plus de mesure, partant, plus d'art.
Après le décor, après la symphonie, après la traduction, avec le mot, des bruits, des rumeurs, des souffles, de ce qui est confus et incohérent, après la perception donnée au lecteur de Tair ambiant, de l'atmosphère dans laquelle se meut cette foule qu'on entend marcher dans l'ombre, par cette nuit mémorable de décembre, voici la description des contingents divers des campagnes provençales soulevées pour la défense de la loi, de la justice et de la République. Il y a là un dénombrement des bandes arméçs,au fur et à mesure qu'elles défilent devant Silvère et Miette, qui est majestueusement épique. £t de ce magnifique tableau, avec un art infini de composition, récrivain a détaché en pleine lumière Miette, dont la pelisse est retournée du côté de la doublure rouge, ce qui en fait un manteau de pourpre. Dans la blanche clarté de la lune, le capuchon de sa mante arrêté sur son chignon, bonnet phrygien improvisé, elle serre, contre sa poitrine d'enfant, le drapeau que les insurgés lui ont confié. Fière, heureuise, grandie, la fillette qui prend, sans s'en douter, la stature héroïque d'une Jeanne d'Arc ou d'une Velléda, murmure à Silvère avec un sourire naïf et sublime à la fois :
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— <( II me semble que je suis à la procession de la Fêle* Dieu et que je porte la bannière de la Vierge I »
La Curée a été, nous l'avons dit, commencée avant la guerre, à raison du retard apporté par le Siècle à publier la Fortune des /îow^on. Elle a été terminée en 1872. Publiée en feuilleton dans la Cloche^ elle fut arrêtée par l'auteur lui-même. Un substitut manda Zola au parquet,et le prévint que, son roman étant immoral, il serait prudent de sa part de ne pas en continuer la publication sous la forme populaire du feuilleton. Des poursuites pourraient être requises. Le parquet n'agirait pas si l'ouvrage, au lieu d'être propagé par le journal, était seulement publié en librairie. Ce bienveillant, mais timoré substitut, conseillla à l'auteur de sauver le livre en abandonnant le feuilleton, car, si les poursuites étaient entamées, si la police se mettait en route vers Timprimerie du journal, elle ne s'arrêterait pas, elle irait certainement jusqu'à la boutique du libraire. Zola suivit ce conseil. La Cloche interrompit les feuilletons, et, l'hiver suivant, la Curée parut chez l'éditeur Lacroix.
Cette prudence fut peut-être exagérée. Le parquet est un bon lanceur de romans, souvent. M^"^ Bovary dut d'être connue, achetée, lue, et dénigrée ou vantée, au réquisitoire bébête et prétentieux de l'avocat impérial Pinard. Puisque le livre de Flaubert était immoral, ainsi que le prétendait l'honorable etstupide organe du ministère public, tout le monde avait désiré se régaler des obscénités dénoncées. La Curée, déférée aux tribunaux comme roman dégoûtant, c'était le succès sûr et l'auteur attaqué, insulté, mais connu et bien payé, et cela
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trois ans avant V Assommoir. Ce procès eût abrégé le stage que Zola devait encore faire avant d'arriver à la notoriété, an succès et à la fortune.
C'est une Phèdre moderne que cette Renée, et son Hippoljte est le pâle convive d'un festin de Trimalcion contemporain. Un roman truculent, évoquant les orgiaques banquets du Bas-Empire. Une des œuvres les plus colorées et les plus romantiques de Zola. Il y a un peu de grossissement dans les faits et d'exagération dans les personnages : Zola, il est vrai, écrivit ces pages, où Juvénal et Pétrone semblent avoir soufflé des épithètes, au moment où l'empire s'écroulait dans le sang, dans la honte, et où l'indignation et le dégoût excitaient à voir tout hors de proportion : on vantait la corruption impériale à force de la dénoncer énorme. C'était l'époque où, dans le langage de chaque patriote vibrant et surexcité, tout était à l'outrance : la guerre comme le mépris.
C'est peut-être dans la Curée que la très grande et très extraordinaire puissance descriptive dont fut doué Zola atteignit son apogée. Non seulement le relief, la configuration extérieure et l'impression plastique des êtres et des choses s'y trouvent rendus avec une netteté incomparable et une perfection sans rivale, l'art précis de Vollon ou de Roybet, mais l'atmosphère, le son, le rythme, l'allure propre à l'homme, ou imprimée par lui à l'objet dans son ambiance, y sont traduits avec une couleur qui éblouit et une vérité qui déconcerte. C'est de la peinture plas exacte que la photographie.
Voici, en exemple, le dîner donné par le spéculateur Saccard à une meute de bonapartistes, pourceaux sénatoriaux du bas empire, s'empressant à qui dévorera ce règne d'un moment.
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Les types, d'abord, sont frappants : ce baron Gouraud, sénateur abruti, qui a des yeux d'accusé qu'on juge à huis-clos, et qui, lourd, avachi, brisé par les rudes travaux des maisons de passe, mâche pesamment, la tête penchée sur son assiette, comme un bœuf aux paupières lourdes ; Hupel de la Noue, le préfet à poigne, qui a dû être quelque partie père des pompiers et inventer de prodigieux virements ; Haffner, le candidat officiel, qui, plus tard, livrera son Alsace à la Prusse, par la force du plébiscite qu'il fera triompher ; Michelin, le chef de bureau corrompu, dont Tavancement est le prix de la honte, et les deux entrepreneurs balourds, Charrier et Mignon, qui sont si contents de la Curée impériale qu'ils disent tout haut ce que chacun pense tout bas : « Quand on gagne de l'argent, tout est beau ! »
Mais, outre ces types si vrais, si reconnaissables, l'air capiteux de cette salle à manger, où tant de convoitises et d'infamies sont attablées, l'impression de cette réunion de parvenus digérant les truffes comme ils avalent les millions, gloutonnement et bestialement, le relent de tous ces êtres échauffés mêlé à l'odeur de toute cette mangeaille, la buée indéfinissable flottant au-dessus de cette nappe et de ces convives, tout ce fond du tableau, l'artiste l'a rendu, et de main de maître. Il a noté jusqu'à ces (( fumets légers traînant, mêlés au parfum des roses », et a constaté que € c'était la senteur âpre des écrevisses et Todeur aigrelette des citrons qui dominaient ».
Une autre scène, où le talent de l'écrivain s'est joué de toutes les difficultés cherchées et entassées comme à plaisir, c'est celle de la serre : la fameuse scène de la serre. Zola est parvenu à y donner la sensation vive et précise d'un effréné duo d'amour. Là, tous les raffinements d'une passion maladive se mêlent à Tâcre stimulant du crime,
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dans un lieu étrang'e, capiteux, chargé de parfums provocants, où Tair môme est lascif et irrite les sens à vif. La description de ce boudoir vég'étal, tout imprégné de senteurs aphrodisiaques et de sucs vénéneux, les enlacements brusques, les bonds, les caresses, les spasipes, les convulsions extatiques et les heurts désordonnés de Maxime et de Renée, « g-oûtant l'inceste », roulés sur les grandes peaux d'ours noir, au bord du bassin, dans la vaste allée circulaire aux ombrages monstrueux des tropiques, — tout ce chaos de sensations, de nerfs, de mouvements, de contacts et de violences physiques, tout ce pêle-mêle de la passion fouettée par le rut, tout ce tumulte d'imaginations maladives est peint, buriné plutôt, avec une furîa inouïe. Ce tableau d apparence erotique, mais dont l'impression est sévère et triste comme celle qu'on emporte d'une opération chirurgicale, a la précision d'une eau-forte de Rops.
Les peintures crues abondent dans l'œuvre de Zola, mais les voluptueuses et les raffinées y sont assez rares. Quand il rencontre ces tableaux erotiques à peindre, îl n'hésite pas. Il ne fuit ni n'oblige à se rhabiller ses modèles. Il se rapproche et de tout près, froidement, les observe pour les décrire, avec l'impartiale exactitude du physiologiste, traitant de quelque virus surpris dans les organes du plaisir. II détaille les phases, minutieusement, de la maladie qu'il a observée. II y a en lui, alors, comme une de ces curiosités si étendues, si prolixes, des ecclésiastiques casuistes, s'efforçant dans leurs manuels de n'oublier aucune variété, aucune manifestation de la passion, dont ils ont entrepris d'éclairer les plus sombres arcanes, sans en avoir, par eux mêmes, exploré les seuils. C'est ainsi que cette phrase étonnante se trouve sous la plume d'Emile Zola, qui l'a certaine
ment écrite simplement et chastement, constatation d'une particularité voluptueuse devinée : « C'était surtout dans la serre que Renée était Thomme ».
En présence de cette bonne foi évidente de Tartisfe, tout au plus peut-on lui reprocher de se laisser aller à un peu trop d'admiration complaisante pour sa vicieuse Renée. Il Ta faite bien séduisante, cette femme de plaisir, et il la déshabille hardiment dans la scène des tableaux vivants, non sans g-oûter la jouissance âx:re de l'imprudent et trop peu ég^oïste Gandaule découvrant les belles formes de sa reine endormie.
Les procédés de composition de la Curée apparaissent plus simples et plus complets à la fois que ceux de la Fortune des Rougon, Ainsi le livre a pour bordure deux tableaux jumeaux, qui se répondent symétriquement et se renvoient la même pensée et la même impression. Tels deux miroirs conjugués.
Le tableau d'ouverture, c'est le retour du bois de Boulogne par un soir d'octobre. Le mouvement des voitures, le scintillement des harnais, les armoiries peintes sur les panneaux, les livrées, les laquais raides, graves et patients, les chevaux soufflant, et le lac, au loin, endormi, sans écume, comme taillé sur les bords par la bêche des jardiniers, ce paysage si parisien est rendu avec la couleur et l'intensité de perception que nous avons déjà si souvent signalées et louées chez l'auteur des Rougon-Macquart. Le tableau d'épilogue^, c'est le même bois de Boulogne, mais revu en pleine clarté, par une chaude après-midi de juin. C'est le même défilé de voitures, de laquais, figés dans leur gravité patiente, avec les mêmes scintillements de harnais, de ferrures, de chanfreins d'acier ; mais tout cela baigné par une lumière large, éblouissante, tombant d'aplomb. Le lac
n'est plus le miroir mat de Taprès-midi d'octobre, c'est une grande surface d'ari^^ent poli reflétant la face éclatante de l'astre. Puis, au fond, comme dans une gloire, enfoncé au milieu des coussins d'un grand landau, passe, au trot de ses quatre chevaux, précédé de piqueurs à calottes vertes sautant avec leurs glands d'or, l'Empereur, mettant ainsi le dernier rayon nécessaire, et donnant un sens à ce défilé triomphal de l'empire à son zénith.
Le Ventre de Paris est une gigantesque nature-morte. On peut supposer que Zola, obligé, par sa collaboration au Bien Public^ dont les bureaux étaient situés rue Coq-Héron, à l'angle de la rue Goquillère, à deux pas des Halles centrales, de passer fréquemment dans le voisinage de Ténorme garde-manger parisien, a dû être tenté de rendre la vie, l'animation, la couleur, jusqu'à l'émanation de cette prodigieuse Bourse de la boastifaille. Ce qu'il a fait plus tard pour la Halle aux valeurs, le marché de l'argent de la rue Vivienne^
Cette rencontre, cette hantise quotidienne ont dû certainement favoriser l'exécution de son livre sur les Halles .
Mais il y eut un autre élément, dans son inspiration, et un stimulant différent à sa conception.
Je me souviens qu'entre modernistes, lorsque nous nous préoccupions de rechercher et de signaler les monuments, les œuvres susceptibles d'affirmer la grandeur et la poésie du présent, sans nier ni rabaisser pour cela les belles et grandes choses du passé, nous parlions souvent des Halles. J'étais l'un des admirateurs du hardi et élégant palais de fer érigé par Baltard sur les plans
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de Hauréau. J'avais formulé cet enthousiasme pour la modernité architecturale, dans le premier article qui sortit de ma plume naïve : cet article, dont j'ai perdu le texte, mais retenu le titré et la donnée, s'appelait : l'Arl et la Science. J'y indiquais un rajeunissement des formules épuisées, un renouvellement des conceptions usées, par l'adjonction de la science. C'était surtout l'arr chitecture, qui me paraissait avoir fait son temps, et réclamer du neuf. Les ogives et les arceaux gpothiques n'avaient-ils pas magnifiquement et longuement rempli leur rôle d'utilité et de heauté ? Il s'agissaitjmaintenant, puisque l'homme moderne avait besoin de gares, de docks, de théâtres, d'hôpitaux, comme le contemporain de Philippe- Auguste réclamait des cathédrales et des monastères, de concevoir et d'élever des édifices modernes, traduisant le vœu, l'enthousiasme, la foi des générations scientifiques, positivistes et industrielles du siècle de la vapeur et de l'électricité.
Sans contester le charme de Saint -Se vérin, la délicatesse de Saint-Julien-le-Pauvre, et la majesté compacte de Saint-Eustache, j'exaltais, peut-être avec excès l'Opéra de Gamier et les Halles de Baltard. Avec Zola, nous parlions souvent de la beauté intrinsèque de cet art tout récent, que nos contemporains semblaient ne point voir, et dont la plupart se refusaient à admettre le double caractère utilitaire et esthétique. L'idée lui était venue, flottant en Pair, éparse dans nos propos, sommairement indiquée dans nos articles, discutée, combattue, approuvée, commentée, d'écrire un livre ayant les Halles pour décor et pour scène. Ce thème Tenchantait. Son système des milieux et des grands cadres participant à l'action, s'y incorporant, allait trouver là un propice sujet d'application. Le Ventre de Paris fut le premier de ses
romans ayant le « milieu » pour sujet principal, presque pour intrigue. Comme, dans le$ tragédies antiques, le chœur intervient dans Faction. II mêle son âme à celle âeê personnages. Il les anime. Il les explique. PartîcipaTlt à leurs passions, à leurs douleurs, il prend une part si importante aux événements, qu^il semble jouer un premier rôle. Dans plusieurs des volumes de la série des Rougon-Macqaart,le lien où se passe le drame, le décor des scènes, le cadre des tableaux deviennent ce qu^est, dans les romans d'imagination, dans les récits d'aventures, dans les péripéties de cape et d'épée, le Héros.
Dans Germinal^ c'est la mine qui est le véritable protagoniste de la tragédie souterraine, et successivement ainsi nous aurons le roman de la Maison Bour^ geoise, de la Maison Paysanne, de la Maison Ouvrière, de la Bourse, des Grands Magasins, des Chemins de fer, de l'Usine, enfin du Camp, et du Champ de bataille.
Le Ventre de Paris, c'est donc avant tout le roman des Halles Centrales. Zola fut attiré par le spectacle bigarré, fourmillant, ultra-vivant de ce quartier alimen** taire qu'il fréquentait, qu'il observait au passage, qu'il se mit à étudier et de près, toujours avec son pince-ne2 de myope ardemment fixé sur les êtres et sur les choses. Ohl rien ne lui échappa du bazar de la mangeaille. Avec sa méthode d'investigation patiente et de vérification documentaire, dont il commençait à user avec une sûreté surprenante^ et une précision presque infaillible, doué d'une faculté de perception quasi-instantanée et d'une puissance prompte d'assimilation, il inspecta, posséda ses halles. Paul Alexis a très bien raconté les promenades préparatoires, pour le roman en gestation, qu'il fit, à diverses époques, avec Zola, dans les Halles et par les rues environnantes :
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Uae fois, dit-il, en nous en allant, arrivés à un certain endroit de la rue Montmartre, il me dit tout à coup : « Retournez-vous et regardez ! » C'était extraordinaire : vues de cet endroit, les toitures des halles avaient un aspect saisissant. Dans le g^randissement de la nuit tombante, on eût dit un entassement de palais babyloniens empilés les uns sur les autres. Il prit note de cet effet qui se trouve décrit quelque part dans son livre. Et c'est ainsi qu'il se familiarisait avec la physionomie pittoresque des Halles. Un crayon à la main, îl venait les visiter par tous les temps, par la pluie, le soleil, le brouillard, la neige, et à toutes les heures, le matin, Faprés-midi, le soir, afin dénoter ses difPér en ts aspects. Puis, une fois, il y passa la nuit entière pour assister au grand arrivage de la nourriture de Paris, au grouillement de toute cette population étrange. Il s'aboucha même avec un gardienchef, qui le fit descendre dans les caves, et qui le promena «ur les toitures élancées des pavillons...
Il entassa ensuite tous les documents écrits qu'il put se procurer ; les livres sur les Halles étaient rares ; un volume de l'ouvrage de Maxime Du Camp, Par^s, sa vie, ses organes, était à peu près tout ce qu'il trouvait comme sources. Il dut se renseignera la préfecture de police, et se procurer des états, des statistiques, des règlements d'administration. Le Ventre de Paris devint un véritable traité d'organisation, de fonctionnement et d'administration des Halles.
Le livre est intéressant, avec son symbolisme en action des Gras et des Maigres, et le drame intime du suspect Florent et des Quenu-Gradelle, repus, satisfaits. Il s'y rencontre des passages d'une lecture plutôt écœurante^ comme la confectiou du boudin, et la fameuse symphonie des fromages « où les marolles donnaient la note forte ». La force de l'expression et l'intensité de la description sont poussées si loin que Ton admire ce tour de force littéraire, en comprimant des nausées.
C'est un véritable poème gastrique que ce roman curieux. Inspiré sans doute par le spectacle des Halles et le désir de faire un livre, dont le palais de la nourriture fournirait le milieu et les personnages, Zola a aussi, probablement, obéi à une secrète pensée de rivalité. Il a voulu se mesurer avec Victor Hugo. C'est Notre-Dame-de- Paris qui semble avoir servi de modèle au Ventre de Paris, L'antithèse de TEglise et des Halles. Le poème de la matière répondant à celui de la spiritualité. La cathédrale personnifiant le monde mort du mysticisme et de la foi, le vaste marché incarnant les appétits et les besoins de notre société matérialiste. Les merveilles de la description et la vigueur du coloris étant également prodigués, pour le charme du lecteur, par le peintre deS vitraux gothiques et par l'aqua-fortiste des arceaux de fonte, par le poète des fromages nauséabonds et des mous de veau rouges pendus aux crocs des boucheries^ comme par le chantre des processions passant sous les voûtes hautes, dans des volées d'encens, au pied des tours dentelées et sonores, d'où Dieu semble parler à la terre. Notre-Dame et les Halles, c'est la lutte, dans la lice éternelle de l'art, de l'Ame et du Corps, de l'Esprit et de la Matière, de l'Idéal et du Réel, de l'Estomac qui mange et du Cerveau qui pense, du Passé, cela, tué, comme Tavait prévu Hugo, par ceci, le Présent.
Le Ventre de Paris, malgré son titre et son sujet, est un des livres de Zola où il y a le plus de poésie. Cette nature-morte superbe est traitée avec fougue, avec lyrisme, avec vie, par un pinceau romantique. C'est du Delacroix écrit.
I^a Conquête de PJas^cfns suivit le Ventre de Paris ^
C'est un drame intime ; Thistoire d*un fou, la progression effrayante de la fêlure cérébrale, avec des scènes de vie provinciale et cléricale. C'est la captation d'une fortune, la démolition lente d'une maison, le détraquement d'une intelligence, accompagnant la dispersion du bonheur domestique, sous les yeux et par Peffort d'un prêtre ambitieux et tenace, qui semble sorti du séminaire de l'abbé Tigrane.
La Faute de Vabbé Mouret est un livre étrange et touffu, où la botanique se mêle à la liturgie. On voit un prêtre, Serge Mouret, s'éprendre d'une petite sauvagesse, Albine, sous les arbres d'un paradis moderne et fantastique, le Paradou. Il j a tout un poème adamique dans ce livre prestigieux, qui semble par moments inspiré par un jardinier, en d'autres, par Milton. C'est une propriété de la campagne d'Aix, visitée dans sa jeunesse, que Zola a décrite sous le nom patoisé de Paradou. Toutes les parties techniques de ce livre sont très soignées, très vérifiées. Zola, pour les nomenclatures horticoles, s'était procuré le catalogue de Lencézeure et, pour les descriptions rituéliques, car la messe tient une place aussi considérable dans l'ouvrage que l'énumération florale, il ne manquait pas de suivre, le paroissien d'une main, le crayon de l'autre, les offices à Sain te- Marie-des- Batignolles. Le digne abbé Porte, curé de la paroisse, avait en lui un fidèle, jusque-là ignoré, qui donnait un exemple fort édifiant . On parlait même de lui offrir une place au banc d'œuvre, songez donc I un homme de lettres connu, et passant pour incrédule, qui revenait au Seigneur ! Un jour, l'assidu et pieux chrétien ne reparut plus à l'église : la Faute de l'abbé Mouret était ter-
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minée, et, vaguemeùt, la peûsée de Zola se tournait vers les cabarets où Coupeau l'attirait.
Mais, avant l'Assommoir qu'il rèvàît, qu'il cherchait, en piétinant le sable de la plage de Saint-Aubin, il publia un autre roman, le sixième de la série, tl abandonnait les curés, les personnages intimes, pour mettre en scène des hommes politiques, et le chef de l'Etat français avec son chien Nero et ses courtisans . C'était assez hardi de faire figurer, quelques années à peine après Sedan^ Napoléon III dans un roman. Est-ce à ce personnage impopulaire, odieux même, ou au peu d'intérêt qu'avait pour ce public trop proche la représentation d'un monde politique dont on venait à peine d'être débarrassé dans un sanglant cataclysme, qu*il faut attribuer l'insuccès de Son Excellence Eugène Rougon, mais ce roman est un des moins connus et des moins vendus de toute la série.
C'est la Cwr^^, affaiblie d'intensité et de mise en scène, plus restreinte. Son Excellence Eugène Rougon est un de ces romans à demi politiques, où Thistoire se trouve mêlée à la satire. On a assez justement rapproché différentes scènes de /Son Excellence^ de quelquesuns des tableaux du roman à clef d'Alphonse Daudet, le Nabab»
Les silhouettes des personnages secondaires de l'œuvre sont tracées assez nettement pour qu'on cherche à mettre un nom au-dessous de chaque type. Cependant, je ne crois pas qu'on puisse exactement fournir la légende individuelle, au bas de chaque portrait de celte galerie.
En réalité, les Kahn, les Bèjuin, les Charbonnel, sont des figures composites où le romancier, usant de son
droit, a fondu différents traits épars ch«z plusieurs de ses contemporains.
Les scènes d'intérieur, où l'on voit le ministre en proie à ses amis, dévoré par eux, et, à tout instant, accusé d'ingratitude par ces tyrans du bienfait, sont d'une observation très juste et d'une couleur absolument historique. Cet entourage véreux et compromettant de Son Excellence Eugène Rougon, ce n'était pas seulement le ministre, mais aussi le maître qui le subissait. Les échos des Tuileries ont souvent répété de singulières histoires, où des individus, infimes et crapuleux, parlaient en maîtres dans le cabinet impérial, et se faisaient grassement payer d'anciens services honteux, armés qu'ils étaient d*une intimité compromettante et de souvenirs inquiétants. Sur la figure fantasque et toute d'exception de Glorinde, on pourrait mettre le nom d'une grande dame cosmopolite, qui n'était pas pariée à un ministre français, et dont les ébats, à Compiègne, aux Tuileries et ailleurs, — notre Paris, pour cette aristocratique catio, n'était qu'un cabaret, — ont longtemps défrayé le chronique scandaleuse. Mais le grand, le véritable intérêt de ce livre gît dans ces scènes saisissantes : le dernier jour de Rougon au ministère, Tintérieur de la marquise Balbi et de sa fille, les réceptions de Compiègne, le voyage officiel dans les Deux-Sèvres, et surtout la puissante description du baptême du Prince Impérial.
La foule, la rumeur, Je bruit, l'entassement des têtes aux fenêtres et sur les boulevards, les propos des badauds, le défilé, les soldats, les dames d'honneur, les prêtres, les cloches, les salves, les baïonnettes luisantes, la gloire enfin de cet empire de boue, de sang et d'or à son apogée, « flottant dans la pourpre du soleil couchant, tandis que les tours de Notre-Dame, toutes roses, toutes
sonores, semblaient porter très haut, à un sommet de paix et de grandeur, le règne futur de Tenfant baptisé sous leurs voûtes », telle est cette page d'hisloire, qui a Tampleur d'une fresque, le pittoresque d'une chronique, et le mordant d'une satire.
De même que la Curée s'ouvre et se ferme par un même tableau correspondant, le Bois à Taller et au retour, Son Excellence Eugène Rougon se déroule entre deux scènes jumelles, deux séances du Corps législatif, se répondant et se faisant pendant, comme ces deux toiles de Géricault qui sont au Louvre et représentent. Tune un cavalier triomphant, le sabre au poing, campé solidement sur ses étriers^ enlevant son cheval qui hennit joyeusement en s'élançant, la crinière haute, à la lutte et à la victoire; — l'autre personnifiant la défaite sombre, et la retraite difficile, montrant le même cavalier, mais démonté, la bride de son cheval las et blessé passée à son bras, descendant péniblement une pente abrupte et s'aidant, comme d'un bâton ferré, du fourreau de son sabre inutile. Tout le livre est dans ce cadre, la chute et le triomphe d'Eugène ftougon. Si l'intensité d'effet produit est ici moins grande que dans la C urée, V art de la composition y est aussi parfait, La vérité de l'histoire, l'intimité de la vie surprise, et la précision des détails j sont remarquables.
L* Assommoir est le plus célèbre des romans de Zola. 11 a fait fortune. Le talent et l'originalité, vainement prodigués en d'admirables pages, et dont l'auteur avait fait la preuve dans les six volumes précédents, n'avaient pu forcer les portes de la grande notoriété. Zola, stagiaire de la gloire^ piétinait dans le vestibule, faisant
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queue derrière d'encombrantes médiocrités, aujourd'hui balayées, attendant qu'on lui accordât audience. U Assommoir donna le coup d'épaule nécessaire et Fauteur entra d'un bond dans la pleine célébrité. Il fut non seulement connu, classé, mais aussi fut-il désormais discuté, injurié, admiré. Il devint quelqu'un. Il ne fut plus permis de l'ig^norer. On dut, sans doute, presque partout, accabler de mépris et d'insultes sa personnalité, son talent, mais il était interdit de ne pas savoir qui il était.
Sans ce retentissant ouvrag'e, Zola serait demeuré un romancier estimable, raccrochant ici et là, d'un confrère bienveillant, un élo^e, et d'un g'rincheux, un éreintement ; tout cela sans portée, sans intérêt pour la foule. Il eût disparu, inhumé dans les dictionnaires encyclopédiques et les bibliog-raphies, entre divers écrivains également enterrés vivants, comme Ghampfleury, Duranty, Charles Bataille, Marc Bayeux et autres contemporains, plus ou moins morts-nés, conservés dans les bocaux de l'érudition frivole. Zola était littérairement perdu. On le classait, depuis la Faute de Vabbé Moaret, parmi les fantaisistes, les poètes en prose, ^ns qu'on lit peu, et après Son Excellence Eugène Rougon^ parmi les ennuyeux, gens qu'on n'achète jamais. Son éditeur, malgré l'amitié qui existait entre eux, eût fatalement espacé les publications de ses œuvres, de moins en moins attendues par le public, et les secrétaires de journaux se seraient empressés de déposer ses feuilletons dans l'armoire bondée, où s'étagent les manuscrits destinés à ne jamais connaître les rouleaux d'imprimerie.
Il fallait presque un miracle pour que son nouveau roman trouvât un journal pour le publier et des lecteurs pour le lire. Le miracle se produisit. Voici son explica-
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tion, car tout miracle est explicable : il y avait, à cette époque, 1 875-1 876, tout un groupe de littérateurs, de médecins, d'artistes, de politiciens, dé professeurs de ^roit et de sociologues, qui reprenaient, avec plus de sérieux, plus d'autorité, plus de ressources financières aussi, l'œuvre inachevée dont Thulié et Assézat avaient tdisposé les fondations, dans leur revue : le Réalisme.Ces '^hommes^ jeunes alors, dont quelques-uns survivent, voulaient introduire dans la science,dans la philosophie, dans la ling-uistique, dans la politique, dans Tart et dans la littérature, la vérité, la réalité, Texpérimentation. Ils avaient pour maîtres Littré, Broca ; ils se rat-
) tachaient à Darvvin, à Spencer, à Bentham. Une association assez singulière, r Autopsie mutuelle^ les groupait. Le but de cette société était l'étude du cerveau du membre décédé. Etant personnellement connu, ayant manifesté son énergie pensante,laissant des œuvres^une trace sur le sable fugitif des générations, ce sociétaire pouvait fournir un sujet plus intéressant, plus vaste, plus précis aussi, pour l'étude du cerveau, que les pauvres hères, appartenant d'ordinaire aux classes illettrées et peu intellectuelles, livrés par les hôpitaux, et dont on ignorait les antécédents, les facultés, l'existence. Broca était le président de cette société, qui existe encore et dont je fais partie, sans toutefois être pressé de. lui fournir un prochain sujet d'études. Les principaux membres de l'Association étaient Louis Asseline, docteur Goudereau, Abel Hovelacque, Issaurat, Sigismond Lacroix, Yves Guyot. Ce dernier dirigeait le Bien public, Emile Zola, déjà critique dramatique à ce journal, en rapport avec les mutualistes de VAutopsie^ ayant annoncé lachèvement d'un nouvel ouvrage, où la névrose ancestrale était étudiée dans ses manifestations perverses et mor-
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bides^ surexcitées par ralcoolisme, fut encourag'é, appuyé \ par le groupe. Malgré quelques hésitations sug'gpérées par des crudités de style, Yves Guyot eut le courage, car c'en était un pour l'époque, de donner en feuilleton TAs-^ sommoir dans le Bien publicCompàsé à Saint-Aubin, au bord" dé ta mer, dans Tété de 1875, il parut en 1876. \\ Ce fut une louable tentative littéraire, une fâcheuse opération financière, pour le journal que M. Menier, le bon chocolatier, subventionnait.
L'Assommoir avait été payé dix mille francs à Tau» 1 teur, pour sa publication en feuilleton. Non seulement le tirage ne monta pas, mais, sous l'avalanche des lettres d'injures et la grêle des menaces de désabonnement, il fallut battre en retraite. On coupa court. Pareille mésaventure était déjà survenue à l'auteur, pour la Curée. Il supporta l'amputation avec son habituelle énergie.
L'Assommoir fut transporté dans une petite revue littéraire, la République des Lettres, que dirigeait Catulle Mendès, le poète parnassien, aux œuvres plutôt rafîlnées, et dont les préoccupations artistiques, comme les tendances littéraires, semblaient si distantes des théories du naturalisme, et d'ouvrages comme les Rou^ gon-Macquarl. Il était, cependant, grand admirateur de Zola. La Faute de Vabbé Mouret^ avec son Paradou, l'avait enthousiasmé. Cet accueil, fait à un auteur et à un ouvrage aussi fougueusement « naturaliste » par un écrivain et par une publication se recommandant de Victor Hugo, démontre combien, malgré ses protestations et ses théories, Zola était considéré comme un romantique, comme un poète.
Lagresse fut nioins tendre. Des articles indignés pa< rurent. TJes journalistes vertueux dénoncèrent V Assommoir comme immoral, les publicistes solennels, courti-
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sans populaires, affirmèrent que le corps électoral était insulté dans Tune de ses forces les plus utiles à flatter, la masse ouvrière urbaine. Les petits journaux, les revues de cafés-concerts, les feuilles illustrées, chansonnèrent, raillèrent, exagérèrent . A force de persuader au public que V Assommoir était un livre excessivement (( cochon », le traditionnel pourceau que toute graine humaine passe pour contenir endormi, s'éveilla, et le succès devint énorme. Bien qu'au fond il n'y ait rien de folichon dans le sombre tableau de la misère ouvrière, et dans la description des déchéances morales et physiques de l'homme et de la femme, happés par Teng^renage de l'ivrognerie, la réclame-outrage porta. L'épithète de
(poi'tiographe lancée resta, et attira. La maîtrise de l'auteur, sa puissance de vision et son art d'évocation furent révélés à des milliers de lecteurs, qui, sans le tapage fait autour de V Assommoir^ n'auraient probablement jamais eu l'idée d'ouvrir ce roman, ni les ouvrages qui l'avaient précédé. Grâce à cette fausse réputation ' d'auteur licencieux, Zola devint en quelques jours le I romancier le plus connu, le plus acheté aussi. On recher- ' cha ses premiers volumes, et ceux-ci, à la remorque de V Assommoir^ furent emportés vers le succès.
V Assommoir est demeuré comme exceptionnel dans l'œuvre de Zola. Les mœurs populaires y soût peintes avec une vigueur touchant à la brutalité, qui empoigne et qui émeut. Les uns éprouvent de Tindignation, d'autres du dégoût, quelques-uns de la pitié. Nul lecteur ne saurait demeurer indifférent devant une page de ce livre extraordinaire.
La facture en est également à part. Soit que Goupeau, Gervaise ou Mes-Bottes emploient le langage direct, soit que le romancier, en style indirect, raconte et explique
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