‹ Émile ZolaChapitre 21 sur 68 · SUPÉRIORITÉ INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

SUPÉRIORITÉ INTELLECTUELLE

II reste maintenant à déterminer les conditions, autres que le tempérament névropathique, de la supériorité intellectuelle. Celle-ci se manifestet-elle par des signes? Et quels sont-ils? Comment les rechercher?

Ce sont là des questions complexes et difficiles. Pour arriver à les résoudre, le mieux est d'aller avec le moins d'idées préconçues. Elles viennent toujours en assez grand nombre au cours des observations ; et ce qui est malaisé, ce n'est pas d'en avoir, mais plutôt d'en vérifier une seule d'une manière qui s'impose à tous. Cependant il est nécessaire d'avoir quelques idées directrices. Parmi les hypothèses que Ton peut faire, certaines sont très naturelles. On peut par exemple se demander si la supériorité intellectuelle est en rapport avec le poids du cerveau. On verra plus loin, à propos

de l'examen physique, comment ce problème a été nettement posé dans ces derniers temps par M. Maiiouvrier. D'autre part, pour certains sujets, par exemple pour les peintres, les sculpteurs, les musiciens, Thabileté, qui est une des conditions du talent, n'irait-elle pas avec une plus grande délicatesse des sens, de l'œil, du tact, deToreille?

Mais, tout en portant plus spécialement son attention sur ces points, il ne faut rien omettre. Et Texamen doit être complet, sans trop préjuger. Bien dès faits semblent tout d'abord inutiles : il est prudent de les enregistrer s'ils s'offrent à l'observation. C'est ce que j'ai fait, et, pour bien des documents que je produirai, je ne fournirai aucune explication, à peine une hypothèse. Peutêtre, quand j'aurai fini mon enquête et que je me livrerai — comme je viens de le faire à mon point de départ — à des considérations générales, pourrai-je donner des interprétations plus satisfaisantes. Et si cela m'est tout aussi impossible que maintenant, je ne regretterai pas d'avoir amassé des matériaux pour ceux qui, plus instruits que moi et profitant de mon travail, seront capables de les utiliser tous.

. Voici donc comment il me parait nécessaire d'examiner le sujet au point de vue de la supériorité intellectuelle : noter les détails de son histoire, en commençant par son hérédité et son évolution, jusqu'à son état actuel, physique et mental.

I. — Occupons-nous d'abord de l'hérédité. J'ai déjà envisagé ce sujet, qui comporte la solution 4e deux problèmes :

V La transmission par les ascendaiils des aptitudes manifestées par le sujet ;

2° La transmission à ce dernier de tares névropathiquesi auxquelles on rapporte plus ou moins légitimement Téclosion des facultés supérieures.

La seconde question a été envisagée plus haut et je n'y reviendrai pas. Quant à la première, la chose est encore mal établie, malgré qu'on Tait souvent résolue par Taffirmalive. On trouvera dans Texcellent livre de M. Ribot * des faits nombreux monirant que le talent a pu se manifester chez plusieurs membres d'une même famille, et cela parfois durant plusieurs générations. Il y a eu des familles de peintres (les Titien, les Téniers), de musiciens (les Bach, les Mozart), de savants (les Bernoiiilli, les Jussieu). Une des plus remarquables familles de ce genre, citée par M. Ribot ^ avec quelques détails, est celle des Cassini, qui comprenait :

Cassini Jean-Dominique, célèbre astronome ;

Son fils, Jacques Cassini, astronome ;

Son petit-fils, César-François Cassini de Thury, membre de l'Académie des sciences à 22 ans;

Son arrière-petit' fils, Jacques-Dominique, directeur dé l'Observatoire, et qui acheva la carte topographique de la France ;

Son arrière-arrière-petit'fils, Henri-Gabriel, naturaliste et philologue.

i. Ribot, V hérédité psychologique^ 1873. Lire aussi des faits analogues dans le savant ouvrage de F. Galton, Hereditary Q.enius^ London, 1892.

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