Ribot, ouv. cité, p
74 ENQL'ÊTE MÉDlCO-PSYCHOLOGlQrE
J'avoue que je suis trop peu versé dans l'astronomie pour savoir si chacune des personnes cidessus énumérées a fait des travaux vraiment remarquables. Mais si je prends des exemples que je puisse davantage interpréter, je vois, cités, les Hugo (Victor, ses deux fils et ses deux frères), les Musset (Alfred et Paul), les Racine (Jean et Louis), les Corneille (Pierre et Thomas) *, les Chénier (André et Marie- Joseph). Il est à remarquer que beaucoup de ces exemples visent des frères et non des ascendants ou des descendants. Il faudrait donc admettre que ces collatéraux auraient reçu de leurs ascendants des facultés qui ne s'étaient pas manifestées chez ces derniers. On me répondra que les qualités étaient en germe chez le père ou la mère et que les circonstances n'ont pas été, comme chez leurs fils, favorables à leur développement. Acceptons cette interprétation, encore qu'elle soit une hypothèse absolument gratuite. Mais je ne vois pas du tout les qualités supérieures transmises.
1. Galton (Hereditary genius, p. 22 i et 225), énumérant les personnes remarquables ayant appartenu à la famille de Corneille, cite son frère Thomas, son neveu Fontenelle et son arrière-petite -nièce Charlotte Gorday. Mais il faut savoir se restreindre dans l'apport des preuves, et certaines alTaiblissent les meilleures causes. Charlotte Gorday fut peut-être une femme d'esprit vraiment remarquable ; mais elle ne nous est connue, et d'ailleurs Galton lui-même ne nous la présente que comme l'assassin de Marat. Cet arcte, tout héroïque qu'il soit, pouvait être commis par un impulsif borné et ne signifie pas une supériorité intellectuelle évidente. Et puis que de croisements, que d'influences héréditaires autres que celles du sang de Corneille pour arriver à Charlotte Gorday I Dans les enquêtes de ce genre, on doit être très eévère pour le choix des faits.
CAUSES ET SIGNES DE LA SrPÉtlIORlTÉ INTELLECTUELLE 75
Les parents des grands écrivains ci-dessus mentionnés ont manifeslé dans leurs œuvres des aptitudes d'ordre moyen ; et on peut penser que si leurs noms sont arrivés jusqu'à nous, c'est que ces noms étaient célèbres. Peut-être n'auraient-ils pas été conservés si leurs frères ou leurs pères ne les avaient illustrés.
Une réserve, qu'on n'ose pas faire parce qu'elle est blessante pour nos sentiments moraux et qu'il faut cependant formuler, est que la filiation paternelle n'est jamais sûre. Dans l'étude de la transmission héréditaire des aptitudes esceptionnelles ou des tares névropathiques, on accepte trop aveuglément la paternité légale comme étant une palernité biologique incontestée. Il y a là une cause d'erreurs, peu grave si elle s'exerce sur un très grand nombre de cas, mais importante pour l'interprétation de faits isolés. Les sauvages, qui n'admeltent que la liliation maternelle, sont plus irrespectueux que nous; mais leur exclusivisme est en somme plus rigoureusement scientiUque.
Il faut aussi essayer de faire la part de l'éducation spéciale dans les cas de familles dont tous les membres cultivent le même art. Il se passe là quelque chose d'analogue à ce qui a lieu dans toutes les professions, surtout dans les professions manuelles. Les fils d'horlogers, d'ébénistes, de commerçants, apprennent souvent le métier de leurs pères; il n'est pas étonnant qu'élevés tout jeunes dans ce métier, leur goût — s'ils sont seulement d'intelligence moyenne — se développe
et leur habileté aussi ; mais la matière sur laquelle ils travaillent n*est pas faite pour leur donner la célébrilé. Placez-les au contraire dans un milieu tout autre.. Si le père est un écrivain, un musicien, un savant, le fils suivra la même carrière. A côlé du génie et du talent supérieurs, il y a place pour le simple talent qui confine au métier, et tout individu moyennement doué peut arriver à le posséder. Avec un peu d'application, et surtout s'il s'y prend de bonne heure, n'importe qui est capable de peindre, de modeler, de composer de la musique ou de travailler dans un laboratoire d'une façon à peu près convenable. Evidemment, s'il n'avait que ses facultés moyennes, il aurait peu de chances de s'élever au-dessus de la foule. Mais s'il a hérité d'un nom déjà connu, s'il a l'aide de la position paternelle, si les journaux et les éditeurs lui sont ouverts ainsi que les salons où s'édifient les gloires, si son accès aux places scientifiques où l'on peut travailler lui est facilité, il a toutes les chances de faire quelque chose et de laisser, avec de l'application, des œuvres honorables. Dans le succès, dans la conquête même légitime de la célébrité, il y a deux facteurs : l'effort personnel et les circonstances heureuses. Quand on a pour soi les dernières, l'effort peut être minime.
En résumé donc, il est peu probable que les facultés exceptionnelles se transmettent. Les cas cités sont peu nombreux relativement à tous les autres, dont on ne parle pas. Ils sont d'une interprétation difficile ; et ce qui est sûr, c'est que
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rimitaliou professionnelle, l'éducation spéciale, les cii*constances favorables, tout pousse les parents de Thomme illustre à marcher sur ses traces et lui facilite le succès; Enfin il peut lui arriver d'être intelligent et d'avoir même, dans une proportion égale à celle observée dans les autres familles, des aptitudes supérieures. Dans ce cas il pourra égaler et même éclipser son père, comme cela est arrivé pour Alexandre Dumas fils; et Charles Darv\4n, le génial fondateur du transformisme, fils d'un médecin de valeur et petit-fils d'Erasme Darwin, naturaliste remarquable. Avec les facilités de se produire des parents de personnes célèbres, il faut au contraire — puisque peu en somme arrivent à tenir honorablement leur place — que les hautes facultés soient bien rarement transmises.
Et d'ailleurs, cela ne surprend qu'à demi. La supériorité intellectuelle paraît être le résultat d'une foule de petites conditions élémentaires K Un pouvoir d'emmagasiner beaucoup de faits, s'il ne coexiste pas avec des conditions nutritives, circulatoires ou autres, qui assurent l'utilisai ion de tous ces éléments avec une certaine rapidité, sera un obstacle à un bon fonctionnement intellectuel. D'autre part. une émotivité trop grande peut avoir les mêmes fâcheux effets. Des instincts, des passions très violentes détournent aussi Tindividu
1. Voir les conditions de nature différente de la supériorité intellectuelle dans Manouvrier, Essai sur les qualités intellectuelles considérées en fonction de la supériorité cérébrale quantitative. Rtivue de V Ecole d'Anthrop., tome IV, mars 1894, p. 74 et suiv.
du travail patient sans lequel on ne fait rien de durable. Il est rare que la transmission hérédi^taire, dont nous ne connaissons pas encore les lois, mais qui paraît se faire avec une complexité probablement infinie de combinaisons, réalise le même groupement cérébral du père chez le fils, qui doit aussi hériter de sa mère. Car il ne faut pas oublier qu'il n'est pas seulement le produit de celui seul de ses deux parents qui est célèbre. L'intelligence est une résultante d'une foule de facteurs, et son activité dépend aussi de circonstances sociales qui influent singulièrement sur les aptitudes premières.
On a recherché si des facultés intellectuelles élémentaires se transmettaient : mais quelles sont ces facultés élémentaires? Au premier abord, la mémoire, par exemple, paraît un élément simple; mais en fait elle est im aspect d'opérations intellectuelles complexes. Il est impossible au médecin de concevoir la mémoire comme une faculté élémentaire. Hé bien ! admettons cependant qu'elle soit beaucoup plus simple que l'ensemble des conditions qui constituent la supériorité intellectuelle. Elle aurait donc plus de chances de se transmettre telle quelle? Or les faits cités, notamment ceux par M. Ribot*, sont des plus rares: « Les deux Sénèque, dit-il, étaient renommés pour leur excellente mémoire : le père, Marcus Annéus, pouvait répéter deux mille mots dans l'ordre oti il les avait entendus ; le fils, Lucius Annéus, était très bien doué à cet égard, quoique