Scène II
Vh I ma sœur, il est plus grand qu'on ne peut croire,
r eijfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigou-
'reuse épargne qu'on exerce sur nous? Que celte sécheresse
étrange où l'on nous fait languir? Eh ! que nous servira d'a-
.voir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que
nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et si, pour
m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de
tous côtés, et je suis réduit avec vous à chercher tous les
jours le secours des marchands pour avoir moyen de porter
de» habita raispnnables ? Enfin j*ai voulu vous parler pour in'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis, et si je Ty trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d^autres lieux, aveo cette aimable personne^ jouir de la fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout, pour ce dessein, de l'argent à emprunter ; et si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes et qu'il faille que notre père s'oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
Attribué à un romancier du XVIIP siècle ou du commencement du XIX^ siècle, à Tabbé Prévost {Manon Lescaut) par exemple.
5° Fragment des Coiifessions de J.-J. Rousseau (Partie I, livre I).
La simplicité de cette vie champêtre me fit un bien d'un prix inestimable en ouvrant mon cœur à l'amitié. Jusqu'alors je n'avais connu que des sentiments élevés mais imaginaires. L'habitude de vivre ensemble dans un état paisible m'unit tendrement à mon cousin Bernard. En peu de temps j'eus pour lui des sentiments plus affectueux que ceux que j'avais eu pour mon Irère, et qui ne se sont jamais effacés. G'étoit un grand garçon fort efflanqué, fort fluet, aussi doux d'esprit que faible de corps et qui n'abusoit pas trop de la prédilection qu'on avoit pour lui dans la maison, comme fils de mon tuteur. Nos travaux, nos amusements, nos goûts étaient les mêmes: nous étions seuls, nous étions du même âge, chacun des deux avoit besoin d'un camarade, nous séparer était en quelque sorte nous anéantir. Quoique nous eussions peu d'occasions de faire preuve de notre attachement l'un pour l'autre, il étoit extrême ; et non seulement nous ne pouvions vivre un instant séparés, mais nous n'imaginions que nous pussions jamais l'être.
Attribué d'abord à George Sand, puis à un romancier de la même époque.
6° Fragment des Misérables de V. Hugo (livre huitième, ch. VI).
La chambre que Marius occupait avait un pavai^e de briques délabré; celle-ci n'était ni carrelée, ni planchéiée; on y marchait à nu sur l'antique plâtre de la masure devenu noir soiia les piedj. Sur ce sol inégal, où la poussière était comme incrustée, et qui n'avait qu'une virginité, celle du balai, »>e groupaient capricieusement des constellations de vieux chaussons, de savates et de chifTons affreux ; du reste, cette chambre avait une cheminée ; aussi la louai t'On quarante francs par an. Il y avait de tout dans celle cheminée, un réchaud, une marmite, des planches cassées, des loques pendues à des clous, une cage d'oiseau, de la cendre et même un peu de feu. Deux tisons y fumaient IrUtemenl.
Cne chose, qui ajoutait encore à l'horreur de ce galetas, c'est que c'était grand. Cela avait des saillies, des angles, des Irons noirs, des dessous de toits, des baies et des promontoires. De là d'afîreux coins insondables où il semblait que devaient se blottir des araignfes grosses comme le poing, des cloportes larges comme le pied, et peut-être même on ne sait quels élres humains monstrueux,
Incerlltude, aucune attribulion.
Ces faits prouvent qu'on peut être un grand écrivain et ne pas connaître les autres. M. Zola ne lit plus guère depuis qu'il a commencé à écrire, d'abord parce qu'il n'en a plus le temps et ensuite « dans la crainte de se déformer ». La critique et l'érudition d'uiie part et la faculté créatrice de l'autre ne sont pas nécessairement liées et peut-être même s'excluent. De même les invenleurs ne sont généralement pas des savants.