‹ Émile ZolaChapitre 66 sur 68 · JOLY, ouvr. cité · texte numérisé non relu

JOLY, ouvr. cité

ordinairement 1res nombreux, et établit ce que nous, médecins, appellerions leur observation. L'état civil de chacun est fixé ; le type est décrit au physique et dans son caractère moral ; enfin sa conduite dans les divers incidents du roman est arrêtée. Ainsi chaque individu a son dossier que M. Zola consulte souvent pour ne pas se contredire, — ce qui lui arriverait sans celte précaution. Quand les personnages sont créés et vivent, il faut les baptiser. M. Zola prend alors le Botiùi et extrait 2 à 300 noms, parmi lesquels il cherche, partageant sur ce point les idées de Balzac, ceux qui vont le mieux à la physionomie de ses lypes. Il arrive parfois que le nom choisi est porté par des . J|

individus vivants et ^yant quelques, points de res- li

semblance, tout au moins par leur profession, avec les personnages du roman. De là des récla- ^'%

mations et même des procès. S

C*est alors que M. Zola commence à faire, chapitre par chapitre, le plan de son livre, qui est un sommaire très détaillé de la conduite de l'action. Tout en l'écrivant, des idées viennent, touchant V

des épisodes ultérieurs. M. Zola les enregistre aus- t

sitôt sur la feuille de papier blanc qui, placée en travers sur la page qu'il écrit, lui sert de sous- '^

main ; puis ces notes sont dépouillées après la ^

séance et constituent des fiches qui vont dans leurs ;^

chemises respectives. A la fin de chaque chapitre 1^

viennent les indications d'ouvrages à consulter, d'enquêtes à faire, etc.. Ce premier plan terminé, et après avoir fait le complément de lectures et d'observations nécessaire, M. Zola commence

à écrire son œuvre. Chaque chapitre est d'abord tracé sous forme de plan analytique analogue au premier. La besogne est ainsi préparée d'avance pour chaque fragment de Toeuvre ; et Texécution, qui n'entraîne guère de changements, suit le plan, qui rappelle les scénarios deâ dramaturges ou plutôt Texécution en prose d'une tragédie. Le plan définitif, où tout ce qu'il y a d'important est noté, même les dates des épisodes, et, quand il le faut^ des plans d'appartemenls et d'autres lieux, n'a plus qu'à être traduit en phrases plus détaillées et plus littéraires.

Comme on le voit, M. Zola emploie, pour faire ses romans, des procédés rationnels, scientifiques. Il s instruit d'abord, enquête, observe, puis laisse fermenter les idées et se faire peu à peu l'affabulation ; quand les personnages sont nés dans son esprit, il les décrit dans leur personnalité physique et morale ; puis il dresse le plan de l'ouvrage. La méthode est bonne et logique. Tout se fait tranquillement, sans fièvre, comme la construction d'une maison ou la poursuite de recherches de laboratoire. La fantaisie artistique est maîtrisée et canalisée. Et ce qu'il faut surtout remarquer, c'est cette continuité d'énergie dans une besogne pénible, car chaque roman est un effort considérable.

M. Zola ne fait pas de brouillon. Ce qu'il écrit est pour l'imprimeur ; et ses pages sont toujours nettes, portant peu de ratures, assez semblables à celle reproduite ici (V. p. 274) ; et cependant il n'attend pas, pour prendre la plume, que la phrase soit finie dans sa tête. M. Zola ne change pas ce qui

EXAMEN PSVCUOLOGIQUE 273

a été écrit ; ne revenant pas en arrièie, il peut faire imprimer et traduire son œuvre au fur et à mesure qu'il la compose. Cela montre une grande lucidité dans les idées dès le début. Il est le même dans les détails, ne laissant jamais un blanc et ne passant pas outre à un obstacle d'expression. De même, il lui faut sa besogne journalière ; il est resté, en cela, , l'écolier sage et avisé qui n'était content que lorsque sa besogne était faite.

Le mot aune grande valeur pour M.Zola, qui aime à rappeler qu'il tient de Flaubert ce besoin d'une écriture raffinée. Mais celte recherche est tempérée par un grand désir de clarté, qualité i. laquelle il sacrifie tout le resle. Cependant il croit à la nécessité d'un minimum de soips qu'exige l'apprêt d'une phrase littéraire ; et toujours — en ouvrier consciencieux — il a mis dans chacune de ses pages le même souci de bien faire.

Je ne décrirai pas ici les procédés littéraires de M. Zola qui sont connus de tous : les descriptions par accumulation de détails, ses qualificatifs habituels, ses Icit-molive qui fixent dans l'esprit une physionomie ou une situation, son habilelé à parler sans erreur notable de choses qu'il connaît peu, sa virtuosité dans les tableaux d'ensemble, etc.. On sait qu'il aime beaucoup les descriptions, qui paraissent nécessaires à son esprit de théoricien du milieu: tels, dans Une page d'amour,les 3 tableaux de Paris, dont le romancier faisait ainsi le personnage principal de son œuvre.

Il ne relit pas ses manuscrits qu'il envoie directement à l'imprimerie et il ne corrige que sur les

épreuves. Pour ses premiers romans il corrigeait une première épreuve, puis une seconde qu'il envoyait au journal oît était publié son roman, et enfin le feuilleton. Cela faisait 3 corrections avant la mise en pages. La correction sur le feuilleton était la bonne, parce qu'il voyait mieux les défauts, sous cette forme typographique grossière. Dans ces dernières années il s'est relâché de ce procédé, qui représente cependant Tidéal pour lui; et il ne corrige plus le feuilleton, ne revoyant son œuvre qu'après la mise en. pages.

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Épreuves corrigées de Rome,

1 tvv

Les corrections sont inspirées surlout par ce besoin de clarlë qui est toujours en M. Zola, mais aussi par des recherches de style plus littéraire. Ordinairement les oorreclîons réduisent le texte.

III. Conditions et méthode de travaii, — Les conditions du bon travail sont intérieures el extérieures. M. Zola a cherché à se rendre compte des premières, de ce qu'on pourrait appeler Tins-

EXAUEN PSYCHOLOGIQLK 275

pîration. Pour lui il n'y a pas de loi saisissable. Il a écrit parfois d'excellentes pages au cours de grandes fatigues physiques ou morales. D'autres fois, après uu sommeil long et réparateur, il ne se sentait aucune aptitude. Cependant il a remarqué «jue le travail est meilleur lorsque le cerveau ^araît vide, que les idées viennent peu nombreuses, saus tumulte, lentement et ordonnées. Quand il y a afflus, le mot manque, un brouillard se fait et les phrases sont médiocres. Ordinairement, lorsque M. Zola doit écrire facilement, les réveils nocturnes apportent une grande lucidité à l'esprit; il s'efforce alors de ne pas penser à son roman pour se pas avoir de l'insomnie. Puis, le matin, cette lucidité persiste et la besogne est aisée. Les périodes de veme son! assez longues. Il n'y a d'habitude pas' d'alternance courte, par exemple un jour bon et un jour mauvais; mais le travail demeure le mémo plusieurs jours. Durant les périodes favor-ables, les ratures sont naturellement peu nombreuses, l'écriture est plus régulière, moins grosse; mais les pages écrites ne sont pas pour cela toujours supérieures à d'aulres enfantées péniblement. Cependant il est h, noter que les bonnes choses viennent souvent facilemeiil, mais toujours sans aucun des phénomènes tumultueux qui ont fait comparer l'inspiration à la manie.

Cequiagitsurlaqualitédu travail, c'est l'enlraînement. Quand M. Zola s'interrompt seulement 2jours, la mise en train est très difUcile. Elle serait notamment 1res visible dans C Argent, que M. Zola a écrit en deux fois ; uu contraire, plus l'œuvre s'a-

gemenl; mais, quand il était employé, il ne IravaillaiL que le soir, n'ayant pas d'autre liberté. Chez lui cette habitude était alors si forte qu'il lut fallait, le dimanche après midi, fermer les fenêtres, et allumer des bougies pour se doQiier l'illusion de

la nuit. Toutefois M. Zola pense que le matin lui ^l est plus favorable ; cela va mieux à son tempéra-

ment qui le pousse à attaquer la lâche journalière au saut du lit.

Jamais il ne se livrerait à une menue besogne avant d'écrire ; au lieu de s'entraîner, il changerait ses meilleures dispositions. Pendant son travail, il lui faut du calme et ne souffre pas d'être dérangé. Il cherche à s'isoler le plus possible et y est arrivé même dans les périodes troublées de sa vie* Il écrit assis. Toute autre position lui serait incommode; et il ne peut pas lire allongé, à cause des crampes qui le prennent dans celte situation. j Son porte-plume est en ivoire et très lourd.

' Après avoir tout rangé autour de lui, vérifié ses

,ïr tiroirs pleins de papiers coupés en différents for-

f mats, il travaille, se servant continuellement de

r guide^ânes, de fiches et de tout ce qui peut aider

sa mémoire. Il écrit d'abord avec lucidité durant i , la 1" heure ; puis son esprit s'obscurcit peu à

peu, l'enfantement devient pénible, el, après 3 heures, il est incapable de poursuivre. Auparavant il coupait la séance en deux et mangeait. D'abord cela lui a réussi; mais maintenant il se trouve mieux de ne pas interrompre son labeur, ne se dérangeant que pour satisfaire à son tic vésical. De la sorte il fait par jour en moyenne S pages (de 25 lignes). Un roman lui demande 10 mois environ. Il écrit plus vite ses feuilletons et ses articles, finissant parfois ses 300 lignes . dans la matinée.

M. Zola peut donc travailler d'une manière in-

itMILE ZOLA. 23

EKQLÉTE MÉDICO-PSÏCHOLOGlQtE

tense else fatigue vite ; on a vu qu'il se comporte de la même façon avec le dynamomètre. Il se lève de son bureau la lèLe vide, des crampes dans l'estomac, mais sans éprouver de palpilations de cœur. La réparation se fait chez lui trèsrapidemeut.etil se ressaisit à mesure qu'il retrouve des sensations iamilièrea, par exemple quand il met ses bottines et qu'il sent le froid du faux col auiour de son cou. J'ai cherché à étudier le travail de M. Zola dans ses conditions physiques. Pendant le travail commencé depuis peu, les varialions sont insignifiantes. Muis à la longue, quand la fatigue arrive, le pouls surtout et la respiration se ra'eniissent, l'amplitude du pouls capillaire (mesuré en millimètres sur la course de la goutte d'eau dans le tube de verre) diminue et la tension artérielle s'abaisse légèrement; enfin la force dynamométrique décroît. C'est ce que j'ai pu vérifiar conslammoht dans 6 observations faites à des inlervalles éloignés. . .

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JIÊTBE

Avant le Iravsil...

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Après lelravail...

sai.

Enfin il m'a semblé que la pression et le pouls capillaire diminuaient de force et d'umplitude plus à^la main droite qu'à la main gauche.

i5. Conclusion. — Deux questions doivent Utt'arrêter ici.

- L& première et la principale concerne l'enseignement qu'on peut tirer de l'observation de M. Zol« au sujet des rapports de la supériorité iiilellectaelle et de la névropathie.

Tout d'abord, posons bien ce fail, pour les partisans des théories lombrosiennes, que M, Zola n'est pas éjiileptique. Il n'est pas non plus hystérique, ni suspect d'aliénation mentale, bien qu'il ait des troubles nerveux multiples (contracture de l'orbîculaire, tic vésical, spasmes cardiaques, crampes thoraciques, fausse angine de poitrine, hypéresthésies sensorielles, algies, idées obsédantes et impulsives). Faut-il le dire atteint de dégénérescence menlale? Je crois que cette étiquette ne lui convient pas tout à fait, à moins de ranger M. Zola dans la catégorie des dégénérés supérieurs {Magnan), chez lesquels, & c6té de brillantes facultés, il existe des lacunes psychiques plus ou moins grandes. Mais encore oii sont ces lacunes? Sa constitution physique et psychique est en somme pleine de force et d'harmonie. Le système nerveux est évidemment byperesihésté dans certaines de ses parties, et, à ce point de vue, déséquilibré, pour employer .un mot assez vague et courant. L'émotivité est eu définitive défectueuse. Mais comme tout cela ■a peu de retentissement sur la sphère cérébrale ! Même certaines idées morbides, quelques obsessions et impulsions n'ont pas été suffisantes pour troubler d'une manière appréciable les processus intellectuels. Ces idées vivent comme des para-

.au

mm

sites, sans entamer la personnalité intellectuelle de M. Zola, qui reste pondéré malgré elles ; et les ^

formes supérieures dé rîntelligence, ce qui constitue le jugement, Timaginaliony la volonté, est dans un état de santé et d'équilibre parfaits. Dans l'appréciation diagnostique de ces phénomènes psychiques anormaux, il faut donc apporter une ^certaine finesse d'analyse. L'obsession et Timpul- I sion, quand elles sont finalement maîtrisées par le sujet, qu'elles ne l'ont jamais entraîné à commettre des actes déraisonnables, sont une tendance évidemment vicieuse de l'esprit, mais si peu éloignées de Tétat normal dans leurs modalités et leurs conséquences ! Et c'est précisément le cas de M. Zola. Je n'ai jamais vu, je l'avoue, un obsédé ni un impulsif aussi pondéré que lui ; ^^

et j'ai rarement vu quelqu'un indemne de toute tare psychique manifester sa belle stabilité mentale.

^^ Toutefois il n'est pas niable que M. Zola soit un névropathe, c'est-à-dire un homme dont le système nerveux est douloureux. Pourquoi est-il ainsi? Ses troubles sont-ils héréditaires? sont-ils acquis ? Je suppose que l'hérédité a préparé le terrain et que le travail intellectuel constant a peu à peu détruit la santé délicate du tissu nerveux. Mais je ne crois pas que cet état névropathiqueâit été et soit indispensable d'aucune façon à l'exercice des heureuses facultés de M. Zola. C'est là une conséquence peut-être inévitable, et sûrement une conséquence plutôt fâcheuse, mais nullement une condition nécessaire.

La seconde question est celle-ci :. quelle est la personnification psychologique de M. Zola ? Je mets de côté la question de savoir en quoi l'auteur des Rougon-Macquart est un homme d'une intelligence supérieure; car mes expériences n'ont pas la prétenlion de montrer dès maintenant ce qui constitue la véritable supériorité cérébrale. A ce point de vue elles ne peuvent encore se substituer complètement à l'œuvre, qui est un témoignage plus significatif, quoiqu'il soit de par sa nature impossible à mesurer. Les hommes que j'étudie ici sont en quelque sorte Supérieurs par définition, et je suis parti de cette hypothèse sans chercher à la vérifier immédiatement, bien que j'attende d'une enquête de ce genre et d'autres poursuivies parallèlement auprès de gens moyens un criterium plus simple que l'œuvre. Ce critérium serat-il quantitatif? Probablement non, tout au moins pas au sens restreint accepté en pratique. Il est douteux qu'on puisse jamais déclarer qu'une intelligence est supérieure à d'autres par le seul fait que la mémoire ou l'attention est de 1/3 ou de 1/4 plus grande que la moyenne. Ce qui me parait être la cause la plus immédiate de la supériorité intellectuelle, c'est plutôt l'heureux agencement de toutes les facultés qui permet leur meilleure utilisation.

Or M. Zola, qui a aussi certaines qualités audessus de la moyenne, a surtout l'avantage d'un développement égal, harmonique entre ses diverses facultés — en dehors de quoi il semble n'être rien que d'incomplet — et un pouvoir merveilleux

d'utilisation. Ses qualités sont : la finesse et l'exactitude des perceptions, l'inlensité de l'attention, une grande éducabilité, la clarté dans les conceptions, la sûreté du jugement. Tordre dans le travail, Fesprit de coordination, une ténacité extraordinaire dans l'effort, et, par-dessus tout, Tutilitarisme pyschologique poussé à Textrême. Avec cela il était sûr de percer dans n'importe quelle voie, car il avait de puissantes qualités d'amvage, \

On a reproché à M. Zola de voir de trop loin, et de \

trop haut, de simplifier les choses, de les symboli- )

ser même. Evidemment c'est Thomme des ensembles et de la généralisation. Aussi son art ne pouvait pas être en même temps individua,liste; car ces deux formes d'esprit opposées ne se concilient d'habitude pas. Or, qui peut dire — et sur quoi s'appuyer — que la forme d'esprit généralisateur est, môme avec ses défauts, moins élevée que la forme opposée? C'est l'opinion contraire qui paraît la plus juste, Mais ce qui manque à M. Zola, c'est la fantaisie, c'est la variété des opinions qui crée le dilettantisme, c'est Tesprit de saillie, c'est celte faculté de transformer les menues observations en choses rares et compliquées. Et quand on l'approche, on comprend que ces tendances psychologiques ne pouvaient pas se développer chez M. Zola, qui est l'homme pénétré de ses convictions, croyant à la nécessité de la tâche à remplir et au sérieux du travail, l'écrivain qui ne se sert des faits que pour illustrer une idée générale et dont toute l'intelligence est composée de sanlé, de solidité et d'équilibre.

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