‹ Émile Zola: notes d'un amiChapitre 7 sur 16 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

je t'ai vue, ô ma sœur, et inon âme blessée Perdit le souvenir de la douleur passée,

VERS INEDITS. 265

Et ton front ne laissa dans mon être calmé.

Qu'un immense désir d*aimer et d*être aimé.

Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux,

Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux.

Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique

Font sœur de l'Italie et de la Grèce antique ;

Plages que vient bercer 4e murmure des flots ;

Campagnes où le pin pleure sur les coteaux ;

région d'amour, de parfum, de lumière,

Il me serait bien doux de t'appeler ma mère#

Il me serait bien doux, par tes soleils de plomb.

Quand) brûlant, je m'assois dans l'aride sillon,

Sous le maigre amandier où chante la cigale

Qui seule frappe l'air de sa note inégale.

D'entendre à son passage un souffle de ton vent

En me baisant au front me nommer ton enfant.

Il mè serait bien doux, par tes nuits étoiléesj

Soit que je gagne au loin tes roches désolées,

Voulant d'un f)as rêveur le genièvre et le thytnj

Du soit que, préférant l'herbe du pré voisin j

Je suive un long sentier que borde l'aubépine, De sentir sous mes pas frissonner ta poitrine, Comme un sein maternel tremble d'un long frisson Au baiser altéré du jeune nourrisson.

On m'a dit que souvent; ô ma blanche Provence,

Tu cherchais des grands bois le frais et le silence,

Et que sur le gazon, sommeillant à demi,

Tu te couchais durant les ardeurs de midi.

Les satyres, cachés sous l'épaisse ramure,

Te contemplent de loin, l'œil brillant de luxure,

Caressant du regard ton front large et vermeil '

Où viennent se jouer les feux de ton soleil.

Et ta gorge puissante où la brise de l'onde

Fait flotter au hasard ta chevelure blonde*

D'arbre en arbre, vers toi, glisse un divin enfant.

Retenant son haleine, il se penche, écoutant

Les souffles de ta lèvre et, d'une main tremblante,

Écarte ta ceinture et ta robe flottante.

Quand le voile est tombé sous ses doigts amoureux.

Frémissant, d'un baiser il t'éveille, et tous deuxj

Lui le dieu des forêts, toi la blonde déesse.

Des cieux vous échangez la féconde caresse.

mère, tes amours ont l'éternel printemps.

Et c'est toujours d'un dieu que naissent tes enfants!

Mais, héiàs! vers midi, la déesse lascive .

Ne s'est jamais pour nioi, sur l'odorante rive.

VKRS INÉDITS. 267

Un instant oubliée au bras de quelque dieu, Et je ne suis pas né de son baiser de feu.

Tu n'as jamais pour moi dénoué ta ceinture ; Tu ne m'enfantas pas sur Tépaisse verdure, Blanche Provence, à Theure où ton soleil brûlant D'un long frisson d'amour précipite ton sang.

Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux.

Nymphe, bien jeune encor, je vis briller tes yeux ;

Et, courant m'échauffer au duvet de tes ailes.

Avide, je suçai le lait de tes mamelles.

Et toi, mère, indulgente et le sourire au front,

Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson ;

Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille.

Me bercèrent parmi ta céleste famille,

Et ton regard d'amour fit glisser dans mon cœur

Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.

Ah ! c'est de ce regard que moi, l'enfant de l'ombre,

Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre,

Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux

S'échapper en cadence et monter dans les cieux.

C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre.

Mon amour -des grands bois, des femmes et du rire;

C'est lui qui m'indiqua les sentiers immortels

Que suivirent jadis tes jeunes ménestrels.

Et, devant ce présent de joyeuse science.

Bien souvent je regrette, ô ma blanche Provence,

Les sublimes effets de ton soleil ardent, Si le fils adopté se trouvait ton enfant.

Autour d'Aix, la romaine, il n'est pas.de ravines, Pas de rochers perdus au penchant des collines, Dans la vallée en fleur pas de lointains sentiers, Où l'on ne puisse voir l'empreinte de mes pieds. Dans tes champs tour à tour blonde tête mutine, Jouant sur ta verdure en sa ronde enfantine.

Ecolier échappé de la docte prison Et jetant aux échos son rire et sa chanson.

Adolescent rêveur poursuivant sous tes saules La nymphe dont il croit voir blanchir les épaules. Jusqu'aux derniers taillis j'ai couru tes forêts, Provence, et foulé tes lieux les plus secrets. Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres, Chacun de tes buissons perdus dans tes clairières. J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris. Que brins d'herbe et graviers me sont de vieux amis.

VERS INEDITS. 269

L'Aérienne, lasse et la gorge brûlante, Se coucha lentement sur la rive odorante, Et, comme je restais rêveur sur le chemin, Près d'elle m'appela des yeux et de la main. . Puis, le regard suivant le flot de la rivière. Envieuse et penchée :

— Ôh! j'ai grand soif, mon frère.

Et l'eau coule trop bas pour me désaltérer.

Me dit-elle.

Et je vis ses grands yeux m'iraplorer.

Je réunis les doigts et, me baissant vers l'onde. Je puisai dans mes mains le flot pur pour ma blonde ; Puis, craignant de laisser quelques gouttes s'enfuir. Je hâtai doucement mes pas pour revenir ; Et, fier de l'apporter pleine jusque près d'elle, Je tendis à ma sœur cette coupe nouvelle.

Avide et m'accueillant d'un rire, elle posa Sa bouche sur mes mains et d'un trait les vida; Et comme j'aperçus que la blonde chérie De l'œil suivait toujours les flots avec envie, Je fis jusqu'à trois fois le périlleux chemin. Et trois fois je sentis ses lèvres sur ma main.

Le soleil s'inclinait vers les collines grises, Laissant flotter du soir les parfums et les brises. Longtemps, sur le gazon, nous restâmes sans voix. Nos regards s'égarant dans le ciel, et parfois. Lorsqu'ils se rencontraient, échangeant un sourire. Doux langage des yeux où l'on peut tout se dire.

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