Alors il n'y a pas « d'arrachement
« Doucement, Madame Mathis s'était remise à coudre comme si elle se fût hâtée de rentrer dans sa solitude. . . »
Nous pourrions continuer de citer jusqu'à demain, et nous ne serions pas au bout... 11 m'est arrivé maintes fois de passer trois heures sur un feuilleton de Paris; quand, mes notes prises, je relisais le feuilleton, je retrouvais de ces divagations aussi ingénument émises que ridiculement stupides. J'en ai certainement oublié. Ce qui m'a confondu, c'est encore moins ce style désarticulé que l'inanité de l'observation chez M. Zola. M. Bourget, s'il aimait la vérité comme elle doit être aimée, je veux dire pour elle-même, n'oserait prétendre que l'observation chez l'auteur de Paris soit bien aiguë ; elle n'a, pour tout esprit impartial, aucune pénétration et, par une singularité qui tient presque du phénomène, elle n'est pas grossière ; elle va simplement à rebours de toute observation, c'est la pleine insignifiance au sens strict et étymologique du mot. En d'autres termes, l'observation n'existe point chez M. Zola ; ce qui en tient lieu est une chose sans nom dans aucune langue.
Jugez :
Pierre est devant Laveuve, qui gît sur des loques et qui dort. Pierre examine ce malheureux, distingue la tête, les «yeux vitreux ». Est-il perspicace, ce IMerreî 11 a distingué que les yeux de Eaveuve sont vitreux, et Laveuve dort ! il dort si profondément que l'ari'ivée et la conversation de trois personnes ne l'ont pas éveillé !
A la Madeleine, c'est mieux encore. Là il fait nuit presque complète. « Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres avaient envahi la nef... Un reste de jour, la lueur oblique et mourante d'une fenêtre éclairait justement le conférencier. » Vous supposez bien qu'en dépit de cette lueur « mourante », on n'y doit pas voir beaucoup. Ça ne fait rien. M. Zola voit tout, remarque tout. Mgr Martlia était « grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine grisonnant, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorité, un menton surtout et une bouche du dessin le plus ferme... etc. »
Madame Théodore, après une courte absence, rentre dans la chambre où son mari était resté seul. Elle est « contrariée de trouver là du monde ». Du monde c'est tout uniment le jeune Mathis, venu pour voir Salvat !
Nous avons entendu plus haut un « incroyant » qui « prophétisait»; cette merveille a son pendant : la mère de Pierre et de Guillaume « si douce, avec ses grand yeux désespérés de croi/cmte ».
Que de contradictions dans les termes, dans les idées, dans les faits ! Nous mentionnons au hasard :
L'abbé Rose « déplacé de l'église Sainte-Marguerite » est envoyé à Saint-Pierre de Montmartre. Est-ce une défaveur ? Vous allez éprouver combien c'est difficile à savoir. M. Zola commence par déplorer « la disgrâce où
il (l'abbé Rose) était tombé ». Une minute après, nous apprenons que « ce n était pas une disgrâce, mais un simple éloignement ». Deux pages plus loin, il est fait allusion au « saint homme puni pour avoir donné ». A un autre endroit, il n'est plus question que « d'un vieux prêtre menacé d'être puni pour s'être montré trop charitable ». Ëtes-vous renseigné?
Salvat l'anarchiste est chez lui. Il regarde avec obstination, posé sur la table, son sac à outils. 11 songe peut être « aux représailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, dans la rêverie incendiaire qui allume ses grands yeux bleus, singuliers, vagues et brûlants. Céline veut toucher au sac (il y a une bombe dedans), Salvat le prend, « le dépose derrière lui, contre te mur, puis retombe dans sa noire rêverie ». Céline, Madame Théodore et Pierre s'en vont et l'anarchiste reste seul, « hanté de son rêve ardent *, les yeux de nouveau fixés sur le sac » — qu'il a derrière lui !!! Il est vrai que Salvat a pu se retourner. Mais M. Zola ne nous le dit pas !
Pierre voit Salvat arrêté en face de l'hôtel Duvillard, « regardant cette porte monumentale ». Par un phénomène aussi bizarre qu'inexpliqué, Salvat, en même temps qu'il « regarde » la porte, « cherche des yeux ». L'anarchiste, « dérangé dans sa contemplation »,
1. Un rêve a/Y^M^ qui est une rêverie noire laquelle est incendiaire, cela fait rêver !
s'éloigne. Pour M. Zola regarder, chercher des yeux, comtempler, sont trois synonymes.
Hyacinthe ce a un mépris égal de toutes les professons y> et M. Zola nous le représente « professant les pires idées ». — Amadieu se sauve « en disant qu'une grave affaire le réclame au Palais ». Et bientôt Duthil « le suit, pour se rendre à la Chambre ». — Pierre « s'entête un moment ». — « Une chose considérable lui reste à faire sans qu'il lui soit possible de dire laquelle. C'est /;«?•tout et très loin... » — Guillaume se retrouve avec Pierre dans la maison de leur père à Neuilly : « leurs souvenirs communs s'éveillaient, la vieille maison leur parlait de leur enfance, des parents disparus, des jours lointains où ils avaient aimé et souffert. )> Douze lignes plus loin, « cette profonde solitude 7nuette du jardin, de la maison, de tout le passé » emplit d'amertume les deux frères. — Janzen a les yeux « clairs, chimériques et durs » . —Céline offre à Pierre de le « conduire » chez l'oncle Toussaint. Pierre accepte, et Céline « se hâte de le suivre... » — Madame Toussaint est une grosse femme, « n'ayant d'autre défaut que d'adorer faire de la bonne cuisine », ce qui ne l'empêche pas « de succomber à son péché de bavardage », dès qu'il y a quelqu'un pour l'écouter. Total : deux défauts au lieu d'un. — Toussaint « ne paraît avoir ses cinquante ans que lorsqu'on s'arrête à la ruine de sa face ronde et cuite, crevassée, mangée par le travail, hérissée d'une barbe grisonnante, qu'il ne fait plus que le dimanche, et son bras droit seul, déjà touché par la paralysie, s'attarde en des gestes ralentis. » Tous-
saint a un fils, Cliarles. M. Zola nous apprend que Cliarles est le « vivant portrait de son père » et il nous le dépeint. Vous vous attendez à retrouver en Charles la face crevassée de Toussaint, la barbe grisonnante de Toussaint, la paralysie de Toussaint. Détrompez-vous : « vivant portrait de son père, Charles, le visage plein, barré d'épaisses moustaches noires, est dans toute la force de ses vingt six ans, avec de beaux muscles qui saillent sous la peau blanche *. »
La scène qui suit l'attentat de Salvat est magnitique d'absurdité. Les passants sont « aveuglés)). Pierre, lui, est « illuminé par cet éclair». C'est déjà plus que risqué. Attendez la suite. Pierre s'élance sous le porche de l'hôtel Duvillard :
« Et d'abord, il ne distingua rien, la fumée acre noyait tout. Puis il aperçut les murs fendus, l'étage supérieur é\'enlvé... »
Nous tenons à porter, en cette élude, une appréciation froide, sans violence inutile, sur M. Zola, Mais entin il
1. Ce Toussaint a le don d'inspii-er M. Zola. Un autre exemple : Toussaint a besoin d'argent, il veut demander à son patron une avance. M. Zola écrit : k Toussaint, qui venait d'apercevoir le patron, s'attarda, attendit pour lui demander une avance. Justement, Grandidier, après avoir serré cordialement la main de Pierre, s'avança de lui-même au devant du vieil ouvrier...» Quelle misère ! 11 n'est pas un reporter, en i>rovince, qui n'ait le droit de mépriser — intellectuellement au moins — l'auteur de Paris. Dans les journaux de chefs-lieux de cantons, le luit-divers le plus mal rédigé est mieux troussé que cela.
est des vérités qu'il convient de clamer : un aliéné n'écrirait pas autrement que n'écrit M. Zola. Comment! Salvat dépose une bombe sous le porche d'un grand hôtel ; la bombe éclate et c'est l'étage supérieu?' qui est éventré * ! Voyons ! est-elle d'un homme sensé, cette prétention-là? Je sais bien que M. Zola veut parler de l'étage qui est immédiatement au dessus de Pierre, mais ga c'est un premier, ce n'est pas l'étage supérieur.
Tout dans Paris est de cette force.
Guillaume habite à Montmartre « une petite maison dont la commodité est un élroit jardin... » Eh bien l M. Zola a réussi à construire « un vaste atelier dans un coin du jardin, même un atelier en briques ». Et ne croyez pas à un lapsus. Cet atelier si vaste dans ce jardin si étroit, nous le voyons apparaître à chaque instant. Jl n'a pas l'air d'alarmer beaucoup les scrupules intellectuels de M. Zola, à en juger par la complaisance avec laquelle celui-ci nous en parle : « Quant au jardin, petit déjà autrefois, il se trouvait maintenant réduit à une sorte de cour sablée, par la construction du vaste atelier qui occupait tout un coin », « c'était une très vaste salle... )) Etc., etc.. Là encore il y a une histoire d'étage. Laissons la conter par M. Zola, personne ne lâche une bêtise aussi bien que lui :
« Mais, à ce moment, une porte s'ouvrit, au fond de
1. M. Zola revient ailleurs sur « le plafond de l'étage supérieur crevé... » Rien ne l'en .fera démordre 1
l'atelier, et Mère-Grand parut, descendant de l'étage supérieur où elle logeait, ainsi que Marie. »
Or, au dessus de l'atelier, il n'y a qu'un étage. Quand je vous le disais que M. Zola n'est jamais ridicule à demi !
Au Café anglais, où vont dîner Silviane, Duvillard, etc...., « la table de six couverts était dressée... et le menu, la carte des vins, promettaient des merveilles, tout ce qu'on avait pu choisir de plus rare et de plus cher. » Dans la descrijUion de ce festin, M. Zola, qui a oublié le menu prometteur, fait circuler « une abondance de plats imprévus f). — Un soir, à Montmartre, Pierre croit distinguer la silhouette de Marie : « Mais la lumière diffuse était si dorée, à cette heure du soir, que la vision s'y noyait... » Pierre tourne la tète du côté du Sacré-Cœur, puis du côté de la ville, et Paris se déroule à ses pieds, « un Paris limpide et léger, sous la clarté rose de cette soirée... » — Pieri'e et Guillaume se promènent au Bois (( dans la douceur immobile de l'air » ; ils savourent ce délice. « Ah ! le libre espace, l'air sain qui souffle dans les branches... »
Guillaume dit cpie Marie a, de la justice, une idée, « oh î une idée si haute, si totale, qu'elle ne souffre aucun accommodement... » Plus loin, le même Guillaume reproche à la même Marie son intransigeance : «... vous perdez toute sagesse et tout équilibre, lorsque vous tombez- à cet absolu que vous vous faites de l'idée de justice... »
Pierre et Guillaume se rendent à la Roquette où Salvat va être guillotiné. Us ont l'idée, « pour gagner Tencoignure de la rue Merlin, d'aller prendre plus loin la rue de la Folie-Regnault, qui tourne derrière la prison » :
(( Là, en effet, ils ne trouvèrent que désert et que ténèbres. La masse énorme de la prison, avec ses grands murs nus, éclairés par la lune oblique, semblait tout un amas de pierres froides... »
Ah ! l'observation tant vantée de M. Zola, combien sujette à caution ! Deux exemples encore, relevés parmi cinq cents.
« A cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux fut surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manœuvrer de façon à n'être pas aperçu par le ministre. 11 y réussit... »
Le ministre, c'est Barroux !
Que pensez-vous de ces yeux qui, sans cesser d'accompagner Barroux, suivent néanmoins les manœuvres d'un tiers qui cherche à n'être pas vu du dit Barroux? Voici une autre paire d'yeux tout aussi malins :
La scène se passe au Palais-Bourbon. Pierre « avait suivi la grande lutte entre Barroux, Monferrand et Vignon ; il regardait la joie enfantine du terrible Mèye, simplement heureux d'avoir remué le fond boueux de cette eau, où il ne péchait jamais que pour les autres ; et, maintenant, il s'intéressait à Fonsègue, très calme, en train de rassurer Duthil et Chaigneux, tous deux
effarés par la chute certaine du ministère. Puis, c'i''ta'U toujours à ?lgr Martka qu'il revenait, Citait lui qu'il n'avait pas quitté des yeux... »
Est-ce assez concluant?
Nous pouvons, je crois, négliger les autres genres bizarres de ^I. Zola; des naïvetés comme celles-ci : (( le front, la citadelle dont il souffrait, s'entêtait à ne point se rendre » — « le front dur et têtu » de Mathis — le « menton carré et têtu » de M. de Larombière — l'élégance de Janzen, lequel est (c d'une certaine finesse dans sa haute taille mince... » — « la demoiselle de la dame du premier et celle de la concierge s'y rencontrent, y fraternisent... » — « il y donnait sa vie contre la gloire d'être mort pour rhumanilé » etc., etc., etc.; des remarques de cette inquiétante profondeur : (r un charmant garçon inconscient, qui ne donnait aucune importance à ces vétilles » — « Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrèze où il possédait une grande propriété. » — « Évidemment, il reconnaissait les effets d'un de ces explosifs nouveaux, que lui-même avait si savamment étudiés et pour ainsi dire créés. Mais, pourtant, celui-ci devait le dérouter, car il y avait là des traces, des caractères, dont l'inconnu lui échappait. » — « Tu n'as jamais souffert que du combat de ton cœur contre ta raison, et tu cesseras de souffrir, le jour où la paix se fera entre eux... » — « Eve regrettait son attaque, ayant horreur des \v[v^?qss\oï\s pénibles... » — « Brusquement, sautant d'un fourré, iin homme parut, galopa devant eux. Et c'était sûrement un homme... » Etc., etc., etc.
Si nous n'avions eu que cela à reprocher à l'auteur de Paris, nous n'eussions certes pas publié ces pages.
Mais il est nécessaire de souligner le décousu et le saugrenu de M. Zola dans les portraits qu'il trace de ses héros. C'est par là que nous clorons ce chapitre.
C'est une légende de plus que le faire de M. Zola en matière de portraits. Les gens ne sont point rares qui, à certaines peintures, s'arrêtaient avec des airs admiratil's : « Regardez, non mais regardez moi ça. Est-ce tapé, hein? Zola n'a pas son pareil pour camper un personnage... Avouez-le, mon cher. » J'avoue, avec grande honte, que je m'y suis laissé prendre un moment. A la réflexion pourtant, on est forcé d'en rabattre. M. Zola ignore l'art de dessiner une figure; son infériorité s'y révèle en prodige. Et c'est dans la logique des choses. M. Zola qui n'arrive pas à ordonner deux idées, ne peut pas savoir ordonner une physionomie. La ligne lui échappe de même que lui échappe la pensée...
Jetez un coup d'œil sur Silviane : elle a vingt cinq ans, « petite et mince, d\me beauté brune adorable ».
« Et tout Paris connaissait son délicieux visage de vierge, le doux ovale allongé, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un menton naïf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu'elle portait épais et lourds, cachant le front bas. »
M. Zola met le menton immédiatement au dessous dos cheveux. On n'a jamais vu cela en photographie, et on ne l'avait jamais vu en httérature. 11 appartenait à
M. Zola de rompre avec les entraves qu'imposaient à la fois la nature inexorable et de très anciennes traditions. Attacher la charrue devant les bœufs, lisser des bandeaux sur un menton, ce sont les exercices favoris do M. Zola. Il ose ce que personne n'ose. Examinez son Mathis :
(( Celui-ci, fluet, brun, les cheveux taillés en brosse et la barbe naissante, avait des yeux clairs, un nez droit, des lèvres minces, dans une face pâle de vive intelligence, semée de quelques tâches de rousseur. Sous sa jaquette usée, il grelottait, le front dur et têtu. »
Cet exemple prouve encore mieux que le précédent à quel point l'eurhythmie est étrangère à M. Zola. Si le tt front dur et têtu » devait paraître quelque part, c'était bien dans la description générale de la physionomie. M. Zola ne Tentend pas ainsi : il nous montre la taille frêle ; la barbe, le nez, les yeux, les lèvres, le front n'arrivent qu'après la jaquette et le grelottement.
Même défectuosité dans le portrait de Legras :
« C'était un gros garçon blême, en veston de velours, la face ronde, soigneusement rasée, avec l'œil dur... etc. »
11 est clair, pour ceux qui n'ont pas divorcé avec le goût, que blc'me n'est pas à sa place. Il devait aller rejoindre « la face ronde ». Le veston de velours est, dans son isolement, aussi minable que la jaquette de tout-à-l'heure.
Ce prétendu réaliste réussira-t-il au moins dans le portrait moral ? Quelle illusion serait de le croire ! M. Zola n'observe pas plus les lois de la gradation, dans la peinture d'un caractère, qu'il n'observe les lois d'harmonie lorsqu'il s'agit d'agencer un visage.
a ... la demoiselle avait une renommée de perversion abominable, tous les vices, tous les goûts. »
M. Zola renverse tout. Il semble que ce soit chez lui un parti pris. 11 ne vous \iendrait pas à l'idée d'écrire qu'un père ou qu'une mère ressemblent à leur rejeton ; la ressemblance va, en effet, de celui qui a reçu la vie à ceux qui la lui ont donnée, du fils à la mère ou au père, et non des ascendants aux descendants. M. Zola, dans la bâtardise de son esprit, se jette là-dessus avec volupté :
a Elle ressemblait singulièrement à son fils »
Notre démonstration ne serait pas complète si nous ne signalions la manie qu'a M. Zola de tout noter, d'entrer dans l'inutile. Il ne sent pas que la supertluité est souvent voisine du ridicule.
« Camille, à vingt trois ans, était une petite personne très brune, à demi contrefaite... Sa seule fierté était ses beaux yeux noirs et sa chevelure îwire admirable »
« 11 n'avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, très blond, avec une belle Ijarbe blonde. »
« C'était une brune à la peau très blanche, coiffée d'un lourd casque de superbes cheveux ncArs »
L'auteur de Paris rendrait des points à l'immortel M. de Lapaiisse. Ce dernier, du reste, est nommé dans le roman. M. Zola lui devait cet honneur : « Et pourquoi donc ne braverait-il pas (Pierre) le respect humain en disant des vérités même à M. de Lapaiisse, lorsque tant d'autres le bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde. )>
L'absurde, même quand il est très absurde, n'est jamais aussi absurde que la littérature de M. Zola.
L'épithète rare, voilà la marque de l'écrivain. (Journal, des Goncourt, Ke série, 3*^ vol., p. 32.)
On a dit qu'il y avait une magie secrète dans les mots. Il y a aussi en eux une probité. (Edouard Drumont, La France Juioe deoanl V opinion, p. 264.)
M. Zola, qui a beaucoup d'aplomb, est parvenu à faire croire à nombre d'imbéciles qii'il continuait Goncourt. Ceux qui prendront la peine d'ouvrir les neuf volumes du fameux Journal sauront à quoi s'en tenir sur les prétentions de notre romancier.
La vérité est que les maximes littéraires de Goncourt s^nt la condamnation de Zola. Et le jugement est sans appel possible. La forme d'art des Goncourt, en effet, même lorsqu'ils touchent aux mœurs d'en bas, reste élevée. Elle est essentiellement aristocratique. Chez
Zola, au contraire, la forme se traîne, vulgaire, plate ignoblement.
Pour les Concourt, c'est avant tout à Tépithète que se reconnaît le grand écrivain. Personne ne niera que les deux illustres frères l'eurent presque toujours raffinée ; ils ne la ramassaient pas, eux, dans le ruisseau banal où pêche l'indigente canaille de plume. Pourtant, cette opinion des Concourt, formulée dans les termes que nous avons rapportés, n'est-elle pas une exagération de stylistes épris de leur métier? Nous inclinons pour l'afllrmative, car l'application rigoureuse de l'apophtegme goncouriste nous mènerait droit à cette conclusion que Flaubert n'est pas un grand écrivain. On n'ignore point que Flaubert n'avait pas l'épithète audacieuse, il n'a jamais eu, remarquait Concourt, que « les épithètes excellemment bonnes de tout le monde ».
M. Zola, loin d'avoir l'épithète difficile à trouver qu'aimait Concourt, n'a même pas l'épithète simplement juste, très suffisante d'ailleurs, que pratiquait l'auteur Aq Salammbô . M. Zola choisit les siennes dans le genre neutre. C'est idéalement terne.
On n'a pas dit encore jusqu'où cet écrivain poussait l'amour de la grisaille. Tout ce qui a mouvement, relief et couleur ne compte pas à yeux. Le pittoresque dans l'expression, M. Zola le fuit. Les mots qui ont roulé partout, les adjectifs les plus rouilles, les plus vert-degrisés, dont un débutant ne voudrait point, parlez-moi de çà plutôt ! AL Zola les recueille, les adopte, s'en sert. Quelle continuité dans la médiocrité! Avec l'auteur de Paris, une « lassitude » est nécessairement « extrême »,
une faiblesse forcément « extrême », une <( émotion » fatalement « extrême », une « violence » immanquablement « extrême »; une impatience est « irrésistible », un besoin « irrésistible » aussi ; une anxiété est « profonde », une importance « considérable », une fatigue « excessive », un écbec « lamentable », un succès « prodigieux », une sensation « enivrante », une chaleur (( intolérable », une injustice « révoltante », des fantômes « pâles », des haillons « sordides », un dénouement « inévitable ».
Qui comptera les « terrible », les « terrifiant », les « énorme », les « immense », les « immonde », les « déplorable », les « formidable », les (c effroyable », les « abominable », les « exécrable », les « effrayant », les (( extraordinaire », les « furieux », les « affreux », les « désastreux », les « prodigieux », etc.. etc., dont M. Zola peuple ses romans? Paris n'a pas échappé au sort commun. Jamais, dans n'importe quelle langue, on ne rencontra de style plus épithétique ni d'épithètes moins riches. Ah ! non, on ne peut pas soutenir que M. Zola ait l'épithète rare...!
La littérature de M. Zola ne va pas sans ces grands et gros qualiticatifs qui disent tout et qui, par cela même qu'il disent tout, en disent trop peu. Ils ne caractérisent rien ni personne ; ils ne donnent pas l'accent particulier des êtres ni des choses. En un mot, ils remplissent mal leur fonction, ils ne quaHtient pas ou ils qualifient mal. M. Zola, heureux d'avoir rencontré ces épithètes généralisatrices, imprécises, nullement compromettantes, abrite derrière elles la faiblesse de ses moyens, l'insuf-
fisance de son observation, l'cxiguité d'un talent aussi déguenillé que peu personnel.
Prenons celle-ci : affreux, affreuse, et voyons les applications qu'en fait M. Zola. Nous avons une atristesse affreuse», une « détresse attreuse )),une a. ironieaffreuse », une « méditation affreuse », un « affreux drame », une « affreuse maison », une « affreuse cuisine », une « affreuse misère», une «affreuse misère» *, une «chose affreuse», un «affreux vide», une «injustice affreuse», une «affreuse catastrophe », une « aventure affreuse », des « choses affreuses», une « aventure affreuse », une « colère affreuse », une « affreuse plaie d'argent », des « cris affreux», une « affreuse tristesse », d' « affreux combats», une « misère affreuse », une « affreuse tourmente », une «affreuse misère», d' «affreuses crampes», une «affreuse jalousie», un «scandale affreux ». une « affreuse injustice », une « solitude affreuse », des « crises de colère affreuses », un « affreux débat », un «affreux courage », des « crises affreuses», une «affreuse misère», un « affreux tourment», une « lutte affreuse», un « affreux serrement de cœur », une « affreuse mort », une « affreuse misère», - une « chose affreuse », etc., etc.
Les extraordinaire :
Une « puissance de conviction extraordinaire », une « fureur d'indignation extraordinaire », des <( choses
1. Qu'on ne croie pas à un doublon typographique. C'est bien M. Zola qui se répète. Histoire de n'en pas perdre l'habitude.
2. Notons, à la décharge de M. Zola, que la « misère » lorsqu'elle n'est pas « affreuse », est « noire » ou « ell'royable ».
extraordinaires », une « extraordinaire pompe )>, une « extraordinaire souplesse », une « extraordinaire végétation », une « cohue extraordinaire », un « extraordinaire retour », d' a extraordinaires progrès », uue « extraordinaire douceur », d' « extraordinaires détails », un « pêle-mêle extraordinaire », une « extraordinaire force », d' « extraordinaires imaginations», un «extraordinaire gâchis », une « extraordinaire puissance », une « extraordinaire destinée », des « éloges extraordinaires », une « extraordinaire dépense », un « extraordinaire caprice », une « extraordinaire verdeur de paroles », des « gens extraordinaires », une « puissance pathétique extraordinaire », une « extraordinaire vision », un « extraordinaire flots d'articles », une « confusion extraordinaire », des « histoires les plus extraordinaires », un « extraordinaire pêle-mêle », un « extraordinaire garçon », un « éclat extraordinaire », une « extraordinaire surprise », un « extraordinaire changement », une « extraordinaire bravoure », une « extraordinaire campagne», une « force extraordinaire », des « suppositions les plus extraordinaires », une (( véhémence extraordinaire», une «force extraordinaire », une « force extraordinaire», une» extraordinaire grandeur », une « extraordinaire scène », une « intensité extraordinaire », d' « extraordinaires fantaisies », un « luxe extraordinaire », une « extraordinaire pompe », une « extraordinaire fortune », d' ce extraordinaires compliments », un « extraordinaire mouvement », une « nouvelle extraordinaire », un « chaos extraordinaire », une « force extraordinaire », une
« extraordinaire émotion », un « extraordinaire mélange », une « extraordinaire magniticence ».
Les abominable :
Une « abominable odeur », une « perversion abominable y), une « horreur la plus abominable », une « abominable époque », des « paroles abominables », une « bombe abominable », une « abominable bêtise », un « cloaque abominable », une « abominable injustice », une vt abominable chose », une «abominable douleur », une « presse abominable », un « abominable crime », une « abominable répubUque », un « abominable mariage », une « abominable plaie », une « abominable ordure », des « accusations abominables », une « abominable histoire», une «abominable douleur », un (( abominable mariage », d' « abominables choses », un (( abominable parlementarisme », un « abominable tourment », une « abominable angoisse », une « abominable réclame », un « spectacle abominable », un «abominable courage», une «abominable société», une « crudité abominable», une « abominable nuit », une « abominable grandeur », une «abominable accusation », des « forces abominables », des « scènes abominables », une «abominable imagerie», une « abominable angoisse », d' « abominables choses », un « acte abominable ».
Les effroyable :
Des « souffrances effroyables », un « effroyable et quotidien labeur », un « effroyable reste », une « effroyable
misère », une « effroyable misère », une « effroyable matinée », « une effroyable position j>, une « effroyable aventure », un « effroyable abandon », un a effroyable attentat », un « effroyable éclat », une a effroyable chose », un a effroyable explosif », une « histoire effroyable », un « effroyable orage », une « effroyable détresse », un « masque effroyable », un « effroyable écrasement d, un « effroyable édifice », une « effroyable explosion », une « effroyable force », une « évocation effroyable », des « bouts de phrase effroyables », une (c effroyable histoire », un « effroyable grognement », un « effroyable sort », un « effroyable dessein », une « effroyable tempête », une '< effroyable avalanche », une « catastrophe effroyable », un visionnaire « le plus effroyable », une « effroyable mixture », un « acte effroyable ».
Les pauvre :
Un « pauvre homme », un « pauvre être éperdu », un (( pauvre homme », de « pauvres hommes », une ce pauvre créature », de « pauvres mains, gourdes et massacrées », un « pauvre homme », un « pauvre être », de c( pauvres gens », un « pauvre homme », un « pauvre homme médiocre », un « pauvre vieillard », un « pauvre vieil homme », de « pauvres lèvres décolorées », un (d pauvre vieil homme», un « pauvre homme », un « pauvre être », un « pauvre petit être », une « pauvre famille », une « pauvre enfant », une « pauvre famille protestante », une a pauvre vie », de (c pauvres créatures », une ce pauvre petite créature », un a pauvre
homme », une et pauvre santé », un « pauvre être », un (( pauvre père », une « pauvre mère », un « pauvre être », une « pauvre femme », une « pauvre créature », un (( pauvre mari », une « pauvre femme », une « pauvre amie », un « pauvre garçon », un « pauvre être », un (( pauvre être », un « pauvre être », de « pauvres vêtements en lambeaux », un « pauvre homme », un « pauvre cœur », de « pauvres êtres », un « pauvre petit frère », un a pauvre cœur », un « pauvre cœur ».
Alors que l'épithète n'est pas inélégante en soi, elle se démode sous la plume de M. Zola ; elle pourrait être présentable, l'abus qu'il en fait la rend vieillotte. M. Zola décatit tout ce qu'il touche :
Les délicieux .-
Un « délicieux mysticisme », un « délicieux visage », une « délicieuse tloraison », des « cheveux cendrés délicieux », une «délicieuse fraîcheur », une « tiédeur délicieuse», un « délicieux frisson », un « endroit délicieux», une « paix délicieuse », des « plats délicieux », une « jeune femme délicieuse », un « délicieux repos », un c( délicieux chemin d'amoureux », un « délicieux souvenir », un « réveil délicieux », une « matinée délicieuse », une « heure délicieuse », un « instant délicieux », une (( délicieuse douceur », une « Eve délicieuse », une « délicieuse femme», une « promenade délicieuse ».
Les suprême :
Un « combat suprême», une « intercession suprême », un (( craquement suprême », une « suprême tentative »,
une « suprême confidence », un « silence suprême », un « écroulement suprême », un « salut suprême », un « suprême effort », un « rendez-vous suprême », un « suprême cri d'espoir », un a don suprême », un « suprême combat », une (( suprême explication », un «suprême sacrifice », un « etïbrt suprême », un (( héroïsme suprême », une « minute suprême », une « imploration suprême », une « suprême révolte », un « désir suprême », une « joie suprême ».
Vuifini chez M. Zola :
Une (( infinie pitié », une « douceur infinie », une « infinie douceur », une « infinie pureté », une « infinie douceur », une « infinie douceur », une « sérénité et une douceur infinies », une « infinie reconnaissance », un « espoir infini », une a tendresse infinie », une « infinie tristesse », une « bonne grâce infinie », une « infinie délicatesse », une « douceur infinie », une « infinie douceur », une « infinie tristesse », une « infinie tendresse », une (( infinie tendresse », une « infinie détresse », une « infinie pitié », un « infini chagrin », une c( infinie bonté », une « douceur infinie », une « infinie détresse », un instant qui paraît « infini », une « infinie gratitude », un c( espoir infini », une « infinie vaillance », une « infinie souffrance », d' « infinies précautions », des « ressources infinies ».
Les sourd :
Une (( sourde colère », une <( sourde menace », une « sourde certitude », une « peur sourde », un « sourd
malaise », une « sourde rage », de « sourdes et violentes conversations », un (( sourd frisson », un « sourd espoir », une « évolution sourde », une « sourde honte », de « sourds fracas », une « sourde conversation », un (( sourd bruit », une « sourde clameur », une « sourde angoisse continue », un « espoir sourd », un « instinct sourd », des « mots sourds », une « sourde conscience », une « chasse sourde et rageuse », une « crainte sourde », une « sourde liaison », une « sourde blessure », des « menées sourdes », une « sourde conscience », de « sourdes critiques », une « sourde peur », un « sourd travail », des « scrupules sourds », un a travail sourd », une « rage sourde », un a sourd malaise », une «. colère sourde », une « inquiétude sourde », un t<- travail sourd », une « sourde hostilité », un « sourd grondement », une « sourde crainte », de « sourds coups de maillet », un « petit bruit sourd », un a grand choc pesant et sourd », un « roulement sourd », une « peur sourde », une « sourde poussée ».
Les brusque .-
Une (( Ijriisquo détresse », une « brusque émotion », une a brusque vision », une « brusque menace », un (( espoir brusque », une « occasion brusque », une « inspiration brusque », des « sautes continuelles et brusques », de « brusques révoltes », une <( brusque secousse », un a brusque écroulement », une « certitude brusque », un <( brusque souvenir », une « brusque fièvre », de « brusques rougeurs », un « événemeni brusque », une (c brusque pitié », un <( mouvement
brusque », un « brusque incendie », une « haine brusque », un « brusque besoin d'agir », un « brusque cataclysme », une « brusque éruption », un a brusque accident », une ce brusque affaire », une « brusque lueur », une « course brusque », un « brusque tumulte », une (c brusque exaltation », une « brusque invasion », une « vision brusque », un « brusque froid », une brusque transition », un « brusque éveil », un « étoufiement brusque », une « souffrance brusque », une « brusque rougeur », un « geste brusque », une « brusque gêne », un « brusque caprice », une « vision brusque », une « brusque vision », une « diversion brusque », un a brusque silence », une « brusque lueur », une « brusque divination », un « brusque obstacle », des c( frissons brusques », une ((])rusque inspiration », un « brusque saut », une « brusque pensée », un « progrès brusque ».
Elles abondent, surabondent, sursurabondent en Paris, ces épithètes qui ne sont pas les originales épithètes chères à Concourt. Si encore M. Zola n'était inférieur que dans l'épithète, mais il est plat en tout, ce qui ne signifie pas que M. Zola aime la simplicité, car la simplicité a sa noblesse. Il n'écrira pas d'Eve : « elle souriait inconsciemment », ni : « elle souriait, inconsciente », il écrira : « elle souriait crime façon inconsciente ». Il préfère les façons, même incongrues, à un honnête adverbe. Pierre ne détonne pas discourtoisement, il « détonne d'une façon discourtoise ». Céline sourit comme avait souri Eve : « elle souriait toujours
d'une façon inconsciente, tandis que... » Bertheroy «parlait d'une façon familière ». Bâche ce parlait d'une façon lente, onctueuse, interminable », etc.
Et les (( adorés », les a adorables », les « adorations », On s'adore à chaque page de Paris. Une affection fraternelle, la vénération profonde et émue de paroissiennes pour leur curé qui est un « saint », l'amour d'une mère pour son fils, d'un père pour sa fille, i'ambrassement doux et fort de deux vies qu'un lien légitime a fixées l'une à l'autre, l'ardente passion qui roule en sa fournaise des amants qui se cherchent, les excentricités impudiques d'une catin, la bestialité du rut et le mugissement des sens emportés, M. Zola n'a qu'un mot pour tous ces sentiments et toutes ces attitudes. C/est ce qu'il appelle sans doute Tart d'observer les nuances !
Les paroissiennes de Neuilly « adorent » l'abbé Froment. Le général de Bozonnet « adore » sa sœur. Mège a une femme et quatre enfants qu'il « adore ». La baronne Duvillard aune gorge « adorable «.Rosemonde est une détraquée « adorable ». Marie est d'une grâce « adorable yi. Grandidier a une femme <c adorée ». Pierre est un saint que toute la paroisse « adore ». La baronne éprouve d'égoïstes jouissances à être « adorée ». iMadame Mathis se souvient que son mari « l'adorait ». Gérard est un grand entant « adoré ». Rosemonde trouve Silviane « adorable ». J^egras a « le coup de mâchoire du mâle qui se fait adorer des femmes en les terrorisant ». La baronne (toujours la même) est « belle et adorée ». Pierre a connu dans sa jeunesse une « adora- ^/e Marie». Madame Mathis espère en « son cher fils
adoré y). La nature a donné « Pierre à la femme qu'il adorait ». Guillaume « adore » Pierre. Salval « adore » sa fille. Guillaume et Pierre « s'adorent ». Et Guillaume est convaincu que Pierre et Marie « s adorent ». Marie est <i adorable, avec ses bras nus ». Pierre ne veut pas de Marie que Guillaume « adore ». Pierre ne croit pas mériter «cette adorable créature». Il voit bien que Guillaume « adore » toujours Marie. Victor est « l'adoration » de sa mère.
Les lecteurs doivent maintenant penser, avec nous, que la réputation littéraire de M. Zola est une réputation usurpée. Il n'a ni l'éclat fauve ni l'un peu sauvage grandeur qu'on afBrmait. Ses « monstrueux », ses « farouche », ses « colossal », ses « redoutable », ses « formidable » continueront sans doute à tromper certaines imaginations à qui les mots, plus que les idées, imposent. L'emploi fréquent, l'emploi à satiété de ces adjectifs, empruntés d'ailleurs au répertoire du vieux Hugo, donnent, au premier abord, l'illusion d'un style fortement charpenté; on n'oserait prétendre que ce soit beau, mais quelle ossature puissante, et quelle musculature! M. Zola apparaît dans ses livres comme un animal géant, ignoré jusqu'ici, seul de son espèce. Disons-le, nous avons eu tous, plus ou moins, cette impression. Étudié de près, passé au crible d'une critique sereine, M. Zola subit un déchet qui n'est pas mince. Il ne reste rien de lui, ou presque rien. Ce n'est plus qu'un infime cloporte tapi dans des moisissures.
Notre conviction se trouvera confirmée, si nous exa-
minons les impropriétés de termes de M. Zola. Nous avons cité en tête de ce chapitre une parole très juste de ^I. Drumont : 11 y a dans les mots une probité. Le mot qu'il faut, à la place qu'il faut et dans le moment qu'il le faut, tout est là pour l'écrivain digne de ce nom. M. Zola ne s'en est jamais soucié. Il semblerait plutôt s'être soucié du contraire. Les mots impropres, en effet, sont aussi nombreux chez lui que les mots malpropres.
A l'abbé Rose, un vieillard, qui l'appelle : « mon cher enfant » — ce qui est très bien — l'abbé Pierre, qui est jeune, répond : « mon ami ». Mon ami n'est pas le mot propre.
Le baron Duvillard est le roi de l'or. Il figure la bourgeoisie triomphante. « Son rire sonnait sa conquête. Et toute sa face exprimait la possession de cette conquête... » Conquête n'est pas le mot propre, attendu qu'une chose conquise est nécessairement possédée.
M. de Larombière approuve le général de Bozonnet f( d'un hochement du menton ». Hochement, n'est pas le mot propre. On hoche la tête, un oiseau hoche la queue. On ne hoche pas le menton.
Camille pariant d'elle-même et de sa mère qui est allée chez le couturier Salmon, dit : « elle a voulu que nous la mettions à la porte de Salmon, en nous rendant ici ». Mettions n'est pas le mot propre. Il fallait : déposions.
Mettre à la porte quelqu'un qui n'est pas encore entré, cela ne pouvait venir qu'à M. Zola.
La porte de Thôtel Duvillard est « garnie d'une sorte de tente de réception... » Garnie n'est pas le mot propre. Des tleurs garnissent un chapeau, des plantes garnissent un appartement ; une porte est garnie de draperie. Une tente ne garnit pas une porte.
La politique du ralliement est une a simple politique d'hypocrite mensonge... » Simple n'est pas le mot propre, l'iiypocrisie et le mensonge étant non simples, mais compliqués. L'hypocrisie ne va pas sans la duplicité {duplex, double).
Pierre a recherché en vain Laveuve, dans des hàtiments qu'haljite une population misérable, ce II tenta une dernière fois de frapper à une porte. Une femme ouvrit... » Tenta n'est pas le mot propre. On ne tente pas de frapper; on frappe ou on ne frappe pas. Et il est certain que Pierre a frappé, puisqu'on vient lui répondre.
Pierre entre chez Salvat. « Il eut vite fait le tour de Tunique pièce où s'entassait la famille. )) S'entassait n'est pas le mot propre, car la famille compte en tout trois membres : le père, la mère, la tille. Ça ne suffit pas à faire un tas.
Pierre a entendu discuter entr'eux Morin, Hache, Janzen et Guillaume, a 11 s'était passionné, les premiè-
res fois, en liomnie qui, meurtri par ses négations, affolé par son besoin de vérité, songeait à établir le bilan des idées du siècle, à étudier toutes celles qui s'étaient produites, pour tâcher d'en dégager le chemin parcouru, le bénéfice acquis. » Dégager n'est pas le mot propre. On dégage un chemin obstrué par des pierres, par la neige, etc.. On ne dégage pas, on mesure ou l'on confiât e le chemin que font les idées.
Guillaume a exposé à son frère la doctrine libertaire. Pierre sent « se dresser en lui l'objection prati(|ue terrible... )) Pratique n'est pas le mot propre. Pratique ne peut se dire, dans le domaine de la spéculation, que d'une chose susceptible de recevoir une application. Une objection étant, de sa nature, négative ne saurait être pratique.
Le baron Duvillard « faillit céder à une lâcheté ». Céder n'est pas le mot propre. Une lâcheté est une action basse ; elle est un fait. On la commet, on n'y cède pas. On ne cède qu'à une tentation de lâcheté.
Pierre a été mandé, il ignore pourquoi, par le ministre. Interrogé à ce sujet par Fonsègue, ce il laissa percer encore son impatience de savoir, le léger frisson qui agitait ses doigts ». Percer n'est pas le mot propre. Il le serait s'il avait un seul complément : « son impatience de savoir », mais il en régit un second qui est le frisson. Laisse-t-on percer un frisson ?
Salvat, cherchant à fuir, sentit les agents « qui le cer-
naient (.rune ligne de plus en plus étroite ». Ligne n'est pas le mot propre. On cerne quelqu'un d'un cercle de plus en plus restreint. On ne cerne pas « d'une ligne de plus en plus étroite », et il y a à cela deux bonnes raisons : d'abord qui dit cernement dit cercle, et puis une ligne n'est pas plus étroite qu'elle n'est large, ronde ou carrée. Elle est une ligne, et c'est tout. Nous nous sommes déjà expliqué sur ce point.
Salvat a passé la nuit « dans un trou de feuilles ». Trou de feuilles est impropre. iVl. Zola voulait écrire : un trou rempli de feuilles. Il aurait bien fait de l'écrire. Trou de feuilles évoque trou d'aiguille, et ce rapprochement force le rire.
Pierre a entendu, chez le ministre, « de vagues paroles, toute une sourde haison entre l'attentat (de Salvat) et la crise parlementaire, qui lui faisait désirer que cette dernière fut complètement vidée ». Entendu n'est pas le mot propre ; vidée ne l'est pas davantage. Si l'on entend de vagues paroles, on n'entend pas une liaison. On termine une crise ; on met fin à une crise, on ne la vide pas. Qu'est-ce que ce serait que cela : vider une crise ?
Le général de Bozoïmet en voulait à « cette Chambre républicaine, comme s'il l'accusait des jours qui devaient venir, où le soldat ne serait plus que le citoyen ». Accusait n'est pas le mot propre. On accuse quelqu'un d'un crime, d'une faute ou de ce que l'on croit tel ; on accuse quelqu'un de faire ou de vouloir
faire ceci ou cela ; on ne Taccuse pas du temps où ceci ou cela doit se faire.
^lège est à la tribune et dénonce les députés corrompus. « Des voix lui criaient de lire la liste tout entière ; d'autres, quand il voulut la lire, se déchaînèrent, en vociférant que c'était une indignité... » VociféranL n'est pas le mot propre. Les voix (voces) qui sont sous-entendues dans cette phrase : « d'autres (voix) quand il voulut la lire, etc.. », auraient pu prémunir l'auteur contre ce pléonasme. Mais il est convenu que M. Zola ne grignote pas au rudiment.
Le député Vignon s'est donné un programme avancé. 11 est (( très capable d'ailleurs de réaliser ce programme, en tentant les réformes depuis si longtemps promises ». Tentant n'est pas le mot propre. On ne réalise pas en tentant ; on réalise en exécutant et en appliquant.
Pierre et Marie « avaient eu tous les deux une enfance commune, car leurs mères, également pieuses, les avaient élevés dans une religion étroite ». Commune n'est pas le mot propre. S'il l'était, il indiquerait que Pierre et Marie ont passé ensemble les premières années de leur existence. Or, ils ne s'étaient jamais vus, et M. Zola a voulu dire qu'ils avaient reçu tous les deux une éducation très religieuse !!!
Marie « se prit d'une atfection croissante pour ce grand garçon pâle ». Se prit n'est pas le mot propre ou s'il l'est c'est croissante qui ne l'est pas. On ne se prend
pas d'une affection croissante. Se prendre marque une action soudaine et indépendante ; croître, une action de durée. On se prend d'affection d'abord, l'affection croît ensuite. 11 y a là deux faits successifs. M. Zola les fond en un seul.
Le ministère est menacé. Monferrand se demande comment il pourrait « se repêcher lui-même tandis que les autres se noieraient. Grave problème, manœuvre ardue dont la recherche le bouleversait. . . » Manœuvre n'est pas le mot propre. On recherche, ou mieux l'on résoud un problème. On ne « recherche » pas une manoeuvre.
Monferrand et Duvillard s'entretiennent de la corruption parlementaire, et de la divulgation de la liste des chéquards. « En admettant qu'on fût allé un peu loin dans les achats, quecertains maquignonnages eussent manqué de prudence, est-ce que c'était sage de faire un tel Ijruit... » Eussent manqué n'est pas le mot propre. Ce ne sont pas les maquignonnages, ce sont les maquignons qui manquent de prudence.
Le juge d'instruction Amadieu, « avait pu reconstruire l'histoire de l'attentat » de .Salvat. Reconstruire n'est pas le mot propre. On ne reconstruit pas, on reconstitue une histoire, un crime, etc.
C'était au printemps, a les feuillages étaient d'une légèreté candide, toute une fine dentelle verte que le soleil poudrait d'or ». Candide n'est pas le mot propre.
Que M. Zola nous dispense de lui dire pourquoi. Il ne comprendrait point...
A la Cour d'assises, lors du procès Salvat, « le flot des avocats en robe se logeait au petit bonheur ». Se logeait n'est pas le mot propre. Un tlot ne se loge pas.
Guillaume, qui savait que Pierre et Marie s'aimaient, « chercha comment supprimer Pierre, pour que ce qui était advenu ne fût pas ». Ne fût pas n'est pas le mot propre. Il MXdÀi cessât d'être. 11 n'est pas au pouvoir de Guillaume ni de M. Zola que ce qui arrive ne soit pas.
Pierre et Guillaume, en se retournant, ce aperçurent la basilifjue du Sacré-Cœur, encore découronnée de son dôme... » La basilique en construction n'ayant jusqu'ici jamais reçu son dôme, j'en conclus que découronnée n'est pas le mot propre.
Le matin, au soleil levant, Pierre regarde le défilé des ouvriers parisiens s'acheminant vers les ateliers. «Quelle espérance, à voir ainsi le soleil reparaître et l'éternel travail reprendre sa tâche ! Si écrasant qu'il fût... etc. » N'en déplaise à M. Zola, travail n'est pas le mot propre. Qui donc a vu le travail reprendre sa tâche ? Tâche est déjà synonyme de travail... Ce serait doublement idiot, si ce n'était incorrect.
Quelque temps après l'exécution de Salvat, les magistrats de Larombière, Lehmann et Amadieu sont
questionnés par des dames « dont le compte rendu des journaux avait enfièvre la curiosité. Et Amadieu, ayant par devoir assisté à l'exécution, répondait, heureux de cette dernière importance... » Importance n'est pas le mot propre, car avec lui la phrase n'a pas de sens.
Si nous ne craignions de fatiguei' le lecteur, nous découvririons à ses yeux plusieurs centaines de chetsd'œuvres pareils à ceux que nous venons de signaler et qui resteront inimitables. M. Zola semble avoir voulu décourager les sots futurs. Il y aurait un gai commentaire à tracer de Pierre dans le saisissement d'une fournaise; du soleil s'abaissant derrière le lacis des nuages ; de Salvat qui n'ose rentrer chez lui, dans V ébranlement de son attentat, où tout sombrait; de Grandidier ne trouvant à son foyer, pour le repos du soir, que l'angoisse de sa /■(9//e/<?mw<^; de Marie grandissant loin de tout culte, é^« un oubli peu à peu total de ses premières impressions religieuses ; de Pierre aux prises avec tant d'opinions contradictoires, qui ne tombaient d'accord que pour condamner le vieux monde ; de Guillaume dans l'aveuglement têtu de sa démence, etc., etc. Nous aurons d'autres occasions de nous gaudir de iM. Zola.
So moquer de Zola est tout l'art d'en jouir.
Concourt nous apprend qu'un jour M. Zola se crut des facultés oratoires. Le romancier fit des essais de sa parole, mais l'illusion ne dura guère et Concourt nous le montre abattu, s'écriant qu'il n'a pas le don, « qu'il
n'éprouve pas la jouissance de Tinspiration, qu'il est gêné par la peur des choses communes » *.
Il est fâcheux pour lui qu'il ne soit pas gêné par cette peur là quand, au lieu de parler, il projette d'écrire. Le Verbal ne lui allait pas. Le Sciipturaire ne lui réussit pas mieux.