‹ Émile Zola, ParisChapitre 12 sur 15 · Journal des Goncourt, 3^ série, 3° vol., p · texte numérisé non relu

Journal des Goncourt, 3^ série, 3° vol., p

AIII

Mon frère était resté un passionné de style, et j'ai raconté dans une lettre à Zola, écrite au lendemain de sa mort, le soin amoureux qu'il mettait à l'élaboration de la foi*me, à la ciselure des phrases, au choix des mots, reprenant des morceaux écrits en commun et qui nous avaient satisfaits tout d'abord, les retravaillant des heures, des demi journées, avec une opiniâtreté presque colère ; ici, changeant une é|>ithète ; là faisant entrer dans une période un rythme ; plus loin, refaçonnant un tour de phrase ; fatigant, usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection, si difficile, parfois impossible à la langue française, dans l'expression des sensations modernes

(Journal des Concourt, 3^ série, S'îvol., p. 381-382.)

Jules de Concourt est mort du travail de la forme, et son frère a raconté, en des pages émues, les souffran-

ces de ce martyr des lettres. Nous n'avons aucune inquiétude pour M. Zola : il ne finira point de cette sorte,

La nature, toujours diverse en ses manifestations, doue très inégalement les écrivains, même ceux qui paraissent de mérite égal. Elle est magnifique avec ceux-ci ; elle est parcimonieuse avec ceux-là. Elle donne aux uns la spontanéité dans l'idée et dans l'expression de l'idée, et c'est l'apanage du génie que cette soudaineté de lumière. D'autres ont la pensée prompte et aisée, mais l'exécution pénible; ils conçoivent dans la joie, et enfantent dans la douleur. D^autres enfin ont reçu en partage l'unique patience ; ils ont besoin, en tout, de recueillement et de silencieuse solitude ; il leur en faut pour élaborer la substance, qu'ils veulent riche, et, quand l'intelligence va donner son fruit, ils doivent chercher, dans les lenteurs d'un dernier ruminement, la forme qui parfera l'œuvre.

M. Zola n'est pas un spontané; où donc est l'imprévu de la pensée chez lui ? où les à-coups de la parole ! 11 n'est pas un demi spontané ; on ne voit pas plus la part de l'effort dans ce qu'il fait que la part de l'inspiration. 11 est moins encore un de ces talents difficiles pour qui créer est un long déchirement et un ensanglantement ; non, non, M. Zola n'a pas cette opiniâtreté, et c'est une dérision d'entendre M. Bourget vanter la « persévérance dans le travail » d'un monsieur qui, s'il a jamais su écrire, n'a jamais travaillé son écriture. Ce n'est pas celui-là qui succombera à la peine du style

Incontestablement, la marque désignative de l'écrivain

sans ressources, c'est le procédé. Le procédé accuse Tincurable paresse et l'incurable misère de l'esprit. C'est le signe de la Bête. M. Zola le porte en plein.

Ouvrez Paris. C'est toujours la même phrase pesante, bourrée, chargée jusqu'à la gueule, ainsi qu'on ferait d'un canon, avec cette différence que le canon partirait et que la phrase de M. Zola ne part pas : elle fume.

« Une promiscuité innomable *, l'indigence et la souffrance entas, des enfants, des hommes, des vieillards, des haillons sordides de mendiants, mêlés à des redingotes élimées de pauvres honteux, les épaves du naufrage quotidien de Paris, la fainéantise et le vice, et la malechance, et l'injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les impuretés de l'écume... {?!) »

« Et, de ces êtres gisant comme des blessés après une bataille, de cette ambulance de la vie, empoisonnée d'une puanteur de pourriture et de mort, montait une nausée de révolte, la pensée justicière des alcôves heureuses (!"/), de la joie des riches qui aimaient ou qui se délassaient à cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles. »

C'est toujours le même emploi, inconsidéré autant que systématique, de l'ellipse.

« Tout de suite, il s'empara du journaliste, il le catéchisa. La guerre devait être une affaire de caste, des

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