‹ Émile Zola, ParisChapitre 15 sur 15 · Vérité, 19 février · texte numérisé non relu

Vérité, 19 février

Et il ajoute :

c( Piien ne semble plus injuste que de regarder M. Zola comme un grand talent perverti. Il n'y a pas de perversion du talent de Zola, par la raison que Zola n'a point de talent. Ceci me paraît clair comme le jour. Cet homme-là n'a ni délicatesse, ni force, ni agrément, ni esprit. On lui concède l'imagination, et il est vrai qu'il en a ; mais les internés de Cliarenlon en ont encore plus que lui. Apparemment, ce n'est un mérite d'aucune sorte d'avoir de l'imagination si on ne l'a piquante et agréable, ou riche, ou joyeuse. Une abondance de sanie et d'ordure est une abondance regrettable, qui ne saurait passer pour un profit. Il ne faut qu'un peu de sincérité et de délicatesse naturelle, avec un peu de pratique des livres, pour reconnaître, dans tout ce que M. Zola a écrit, un tel fond de platitude, d'ignorance et de bêtise, de bassesse intellectuelle en même temps que d'indignité morale, qu'on a peine à trouver des mots pour exprimer ce que l'on sent. »

Notre mérite aura été d'établir la justesse de ces appréciations. La gloire de M. Zola est une gloire de contrebande. Sans la complicité de quelques-uns, sans la lâcheté de tous, il y a longtemps qu'il aurait été rais à l'index des lettres françaises. Non, il n'est pas vrai qu'il soit un grand écrivain, il n'est pas vrai qu'il soit même un écrivain. De la probité dans l'esprit, on n'en découvre aucune trace chez ce romancier. Ce qui foisonne en lui, ce sont les pensées aqueuses, les répétitions d'images et de mots, les idées sans suite, les contradictions, les obscurités, les absurdités, les

banalités, les impropriétés de termes, les pléonasmes, les solécismes, les vices de construction, tant de défauts que nous avons dits, tant d'autres défauts que nous n'avons pu dire.

Nous sommes loin de Flaubert. Mais aussi quelle différence de tempérament et de méthode chez les deux hommes ! M. Zola, quand il a achevé un livre, n'a que la hâte d'en publier un nouveau, ^ulla dies sine liiiea, lit-on sur la cheminée de son cabinet de travail, à Médan. 11 est de plates devises. Celle-là est excellente lorsque l'auteur est consciencieux. M. Zola ne l'est pas. Il met ligne sur ligne ; il abuse de la ligne ; il tire à la ligne. Sa fécondité n'a d'égale que son insipidité, Il ferait mieux d'écrire moins, et de soigner davantage ce qu'il écrit. Il est malheureusement incapable d'un tel effort ; c'est pourquoi il agirait sagement en n'écrivant plus du tout. Que pourrait-il nous présenter de meilleur ou de pire que Paris f... 11 a atteint les dernières limites du mauvais.

Flaubert, le bon normand, n'ornait pas ses cheminées de hères devises. Il se contentait de travailler quinze heures par jour, pendant deux mois, pour arriver à produire trente pages, qui, du reste, ne le satisfaisaient jamais complètement et qu'il jugeait indignes de la postérité. Flaubert, dans sa modestie, se trompait sur le sort réservé à ses œuvres ; ce qui sortait de sa plume laborieuse était appelé à braver l'oubli des hommes. Mais comme, à côté de lui, M. Zola nous apparaît plus méprisable encore qu'il y a deux minutes ! Le plus joli là dedans est d'entendre M. Zola se recom-

mander de Flaubert. « Nous savons que vous êtes nos aînés, Flaubert et vous * », déclarait-il à Goncourt en 1868. Il Fa répété si souvent depuis, que cette « blague » — car c'en était une — a fini par s'imposer. Goncourt lui-môme a semblé un instant identifier sa destinée littéraire à celle de M. Zola. Il écrit, à la date du 22 janvier 1889 : « Un moment avec Zola, je cause de notre vie donnée aux lettres, donnée peut-être comme elle n'a été donnée par personne, à aucune époque, et nous nous avouons que nous avons été de vrais martyrs de la littérature, peut-être des foutues bêtes ^. »

Pour Zola, c'était faux. Les « vrais martyrs de la littérature » c'étaient nous qui le lisions. Les « foutues bêtes », c'étaient nous qui l'admirions.

C'est ce qu'il fallait démontrer.

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