‹ Émile ZolaChapitre 10 sur 26 · LA CRITIQUE ET LE PUBLIC. 51S · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE ET LE PUBLIC. 51S

biant d'une époque, de façon à pouvoir le comparer aux contemporains et à délimiter avec quelque justice la place qu'il occupe. Voilà ce que j'attends d'une critique vraiment digne de ce nom. Je crois avoir lu tout ce qui a été écrit en France sur l'auteur des Rnugon-Macquavt, et je serais fort embarrasse pour signaler une seule étude de quelque importance, aux conclusions sévères, soit ! mais conçue au moins dans cet esprit d'enquête sérieuse. Pourtant, quels flots d'encre déjà répandus! Informations superficielles du reportage! Lourdes pasquinades et ineptes calomnies de la chronique légère! Puis, toutes les pauvretés essoufflées de la critique courante : coups de goupillon et coups de hallebarde des catholico-romantiques, accusations intéressées des politiciens, brillante médiocrité des normaliens! Enfin, au sommet, le silence obstiné de la haute critique scientifique et son désintéressement de la littérature contemporaine ! C'est pourquoi je conclus que nous n'avons pas actuellement de critique en France.

Tout ce qui précède est pour la France. Passons la frontière. Quelle est l'attitude de la critique étrangère envers cet écrivain français, si malmené par ses compatriotes? Le juge-t-elle avec plus de partialité et de rigueur? Au contraire. De grandes études patientes, approfondies, lui ont été consacrées un peu partout : en Italie, en Russie, en Allemagne. En Russie, notamment, une de ces études a pris la proportion d'un gros volume. En Italie, je connais plus

(le quinze brochures ou volumes qui lui sont consacrés. Des journaux s'occupent continuellement de lui. Les discussions sur « il verismo » ont presque créé une littérature italienne nouvelle. Outre M. de Amicis, dont les remarquables études nous sont revenues traduites en français, un homme politique considérable, M. de Sanctis, qui a été ministre de l'instruction publique, a écrit de grandes études et même fait des conférences à Naples sur Tauteur des Rougon-Macquai't. Voyez-vous, en France, M. Jules Simon ou M. Jules Ferry en faire autant? Ce serait des gorges chaudes. En Italie, personne n"a manifesté le moindre étonnement. L'Espagne, d'abord en retard, se met à suivre l'Italie. L'Angleterre, il est vrai, par des raisons de puritanisme, goûte peu Zola jusqu'ici, ne le lit guère et ne paraît pas en avoir une idée nette, bien qu'une adaptation de V Assommoir, sous le titre de Drink, ait été jouée cinq cents fois à Londres, autant dans les provinces : total mille représentations. En Amérique, je suis mal renseigné; j'ignore les appréciations de la presse, mais je sais, qu'un éditeur de Philadelphie a vendu cent mille exemplaires de Nana traduite, vente sur laquelle Fauteur n'a pas d'ailleurs touché un sou de droits. A la Haye, M. Jan Ten Brink, professeur à l'Université, a publié un compact in-octavo sur Zola et le naturalisme. La docte Allemagne n'est pas restée en arrière, et a produit également de longues études. Tout cela plus juste, mieux équilibré, autre-

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ment sérieux qu'en France, même lorsqu'on y combat le romancier. De sorte que, si nous comparons l'aititude de notre critique à celle des criti(|ues voisines, il faut bien reconnaître que nous ne brillons pas. Et, d'ailleurs, cela s'explique: l'éloignement dans lequel la critique étrangère porte ses jugements, ne supplée-t-il pas jusqu'à un certain point au recul des années, qui permet à la postérité de mieux voir l'ensemble des hommes et des œuvres. Racine dit dans la seconde préface de Bajazet : « L'éloignement dos pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps : carie peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose parler ainsi, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. » Ce que Racine disait de l'opinion du peuple sur les personnages de tragédie, peut s'appliquer avec non moins de vérité aux opinions de la critique sur les auteurs eux-mêmes. Oui, en critique aussi, l'éloignement des pays répare la proximité des temps; de sorte que les jugements de l'étranger, bien entendu en prenant l'ensemble et en tenant compte du tempérament particulier de chaque nation, contiennent une sorte d'avant-goùt des jugements de la postérité.

Je viens de citer Racine. Lui-même, le doux, le tendre Racine, comme tous les écrivains originaux, hardis et vraiment forts, eut à se plaindre de la critique de son temps. Il faut relire les préfaces de ses pièces. Gomme on lèsent souffrii-, à chaque ligne, de l'animosité de ses détracteurs ! Écoutez-le,

par exemple, vidant son cœur dans la préface de Bérénice^ où il prend à partie le libelle — lisez « la chronique » — d'un certain abbé de Villars, disent les commentateurs , qui avait éreinté sa pièce : — « Et que répondrai-je à un homme qui ne pense rien et qui ne sait même pas construire ce qu'il pense?... Je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque, heureusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre d'écrit. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il beaucoup réjouir les honnêtes gens par ces « hélas de poche, » ces « mesdemoiselles mes règles » et quantité d'autres basses affectations qu'il trouvera condamnées dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les lire?... Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse, pour l'attaquer, non par jalousie, car sur quel fondement seraient-ils jaloux? mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre, et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les au raient laissés toute leur vie. »

Aujourd'hui, grâce au journalisme, les « abbés de Villars » de notre époque ne sont plus si obscurs. Ils font même un vacarme de tous les diables et

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tiennent toute la largeur du macadam, entre le Vaudeville et le faubourg Montmartre. Mais, tout comme au temps de Racine, « ils ne veulent pas dire un mot sans plaisanter, » et leurs « basses affections » — aujourd'bui leurs mots — sentent plus l'estaminet que la bonne compagnie. Enfin, dans deux cents ans d'ici, si des fureteurs déterrent leur nom oublié, on ne saura pas davantage le titre de leurs livres, qu'on ne connaît aujourd'hui un certain « Comte de Gabali's, » laissé par l'éreinteur de Racine.

Heureusement que le public, le grand public, qui achète, lit et juge en dernier ressort, se trouve derrière la critique, légère ou solennelle. C'est lui qui dédommage tùt ou tard les créateurs de l'aveuglement et de la mauvaise foi. C'est lui qui finit toujours par aller aux audacieux, aux novateurs, aux originaux. Seulement, trompé par la critique courante, égaré par les médiocres qui se donnent la mission de le guider, le public a besoin parfois d'un temps très long pour casser les arrêts injustes et mettre définitivement chaque chose en sa place. Les malveillances tombent d'elles-mêmes un* jour ; mais ce jour peut arriver si tard, que les victimes en soient découragées ou mortes.

De la part du public du livre surtout, cette justice est parfois très lente à venir. Voici comment les choses se passent presque toujours. Un écrivain original, apportant une note à lui, naît et débute. Son premier, son second, son troisième effort, restent

presque sans résultais. La critique courante, occupée ailleurs, ne se doute pas de son existence. Le public l'ignore. Puis, arrive le moment psychologique, où, tout à coup, la bande des médiocres, avertie par sa haine instinctive de tout ce qui sort de l'ordinaire, se met à haïr le nouveau venu et à crier sa haine par-dessus les toits. C'est un déchaînement. Le novateur, éclaboussé, se trouve du jour au lendemain un objet de risée et de scandale publics. Mais, au moins, le voilà sorti de l'ombre. A leur insu, ses ennemis lui ont rendu ce service. Les éditions succèdent aux éditions. Alors, un travail sourd, lent mais continu, commence à s'opérer dans les couches profondes du grand public. Chaque lecteur, croyant à la légende, avait pris le livre en s'attendant à des monstruosités. — « Tiens I mais ce fameux X..., que mon journal accuse de ne pouvoir écrire deux lignes sans mettre un mot sale, il écrit proprement, il ne manque pas de raison, il a même beaucoup de talent. » — Et, à la même heure, en mille endroits, dans les classes les plus différentes, chaque nouveau lecteur est comme un juge qui revise à sa façon l'inepte arrêt de la critique. A la longue, toutes ces sympathies, d'abord isolées, en rencontrent d'autres, finissent par établir un courant de réaction, dont la violence est en raison directe de la violence de l'attaque. Ainsi, avec les années et l'entassement des œuvres, voilà le public complètement retourné; alors, la bande des détrac-

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