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L'AMOUREUSE COMÉDIE

RODOLPIIO

(fragments)

Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin. Des bancs mal assurés, des tables de sapin, Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée: Tel était le logis, près du clos Saint-Martin.

C'était un bruit croissant de rires et de verres, De cris et de jurons, même de coups de poing. Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères. Si par enchantement le nnaire, soudain

Se dissipant, vous eut montré tous ces ivrognes, Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes, Deux visages d'enfant, bouche rose, œil mutin. A peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée. Ils élevaient la voix.

— Merci, mon bon Marco, Disait l'un, ma soirée entière est occupée. Vous boirez bien sans moi.

— Quoi! seigneur Rodolpho, Dit l'autre cavalier, est-elle blonde ou brune? Prenez garde au mari, car il fait clair de lune. — Tu te trompes.

— Gomment 1 toi, notre bon buveur, Pour vin, tu prends l'amour, et pour verre, son cœur ! Piètre boisson, mon cher, piquette de carême ! Et le verre est petit.

Alors, vidant le sien, Il paya. Rodolpho le saisit par la main. Il était pâle.

— Ami, dit-il, point de blasphème!

Oh! fou qui ne crois pas seulement à l'amour ! Ainsi, quand tu lui dis dans un sanglot : Je t'aime, Tu ne l'aimes donc pas? C'est un jouet d'un jour Qu'une femme pour toi, doux jouet dont on use Et qu'on rejette, lorsqu'un autre vous amuse. Tu n'auras donc jamais cette fureur d'aimer Qui brCile? Tu n'auras donc jamais de jeunesse? Au lieu de cette extase oij je vais m'abîmer,

Ce n'est qu'un \il désir qui t'excite et te presse. Insensé, je te plains !

Marco s'était assis.

Il se fit apporter encore une bouteille, Il en but un grand coup, et lui dit :

— M'est avis Que tu t'échaufles fort. Tu l'aimes, à merveille! Mais, dis-moi, t'aime-t-elle?

A cette question, Notre amant sur ses pieds bondit comme un lion.

— Sang-Dieu! s'écria-t-il, serais-je de ce monde, Si Rosa ne m'aimait comme j'aime ses yeux ! Mais j'irais me jeter dans l'eau la plus profonde ! Elle m'aime, Marco.

— Bon, dit l'autre, tant mieux!

Mais rien n'est infini ; toujours n'est que chimère. Hélas ! moi, j'aperçois déjà le fond du verre. Ne crains-tu pas de voir la fin de son ardeur?

— Ah çà! que me dis-tu? Sans doute tu veux rire. Rosita m'aime tant : je compte sur son cœur.

Marco le contempla méchamment, sans rien dire.

L'autre continua : — Je l'aime plus que Dieu. Elle m'adore aussi. Qui donc veux-tu qui vienne Déranger cet amour? On aurait de la peine A lui faire oublier mille baisers de feu.

Oh ! nous nous aimerons toujours.

— Je le souhaite.

— Moi, j'en suis sûr.

— Tant mieux ! Jeune cœur, jeune tête, Dit Marco, le réel n'a point passé par là. S'aimer toujours !

— Eh ! oui, mon cher, cela sera.

N'est-il pas \rai que Dieu nous fait présent d'une âme Pour aimer? S'il n'en peut donner une à la femme, C'est injuste et cruel; et je l'insulterai. Le jour oi!i, dans les bras d'un autre, je verrai Rosita. L'on viendrait me dire en confidence Que tu vas me trahir, toi, mon ami d'enfance, J'en rirais volontiers.

— Et tu ferais fort bien.

— Elle ou toi me tromper! mais je n'en croirais rien ! Dix heures !... Je te quitte.

— Au moins vide ton verre.

— Surtout n'en parle point aux amis. A bientôt. Je cours.

— Eh ! Rodolpho, mon brave, un dernier mot. Elle reste?

— Aux Chartreux, en face du Calvaire.

Vous eussiez vainement cherclié dans la cité

Un buveur plus solide, une plus fine lame,

Que notre Rodolplio, terrible enfant gâté.

Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame,

Amant de la folie et de la liberté.

C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse,

(jui passait la jeunesse, attendant la raison,

Ayant lamour au cœur, aux lèvres la chanson.

C'était un garnement à la mine rieuse.

Tout rose, avec fierté jjortant un duvet noir

Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse.

Aussi que de regards il attirait, le soir,

Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes,

En chantant il sortait, l'œil en feu, des tavernes.

Il s'en souciait peu. Plus d'une duègne, hélas!

Avec étonnement vint dire à sa maîtresse

Qu'il avait refusé de marcher sur ses pas.

U était ainsi fait. Les chants, les coups, livresse,

C'était son lot; de femme, il n'en désirait pas*

Quand ses amis couchaient chez Suzon ou chez Laure^

Il savait s'esquiver, allait on ne sait où ;^

t'uisj il reparaissait, lorsqu'il fallait encore

Boire comme une éponge et rire comme un fou.

Si, d'aventure, à table, en buvant le Champagne, Ses bruyants compagnons, qui battaient la campagne, Discutaient sur l'amour, en octroyant tout net Le doux nom d'imbécile à quiconque y croyait, On le voyait pâlir et garder le silence. On se rappelait même un duel qu'il avait eu Avec certain abbé, qui, pour unique offense. Chez la femme niait l'amour et la vertu. D'ailleurs, Rodolphe était un ami véritable. Offrant aux premiers mots son argent et sa table. Partageant et donnant la plus forte moitié. Se souciant fort peu de l'enfer et du diable. Faisant depuis deux ans un tapage effroyable, Mais croyant à l'amour ainsi qu'à l'amitié.

— Rosa, dit Rodolpho, tu voudrais donc, ma reine^ Enlacé dans tes bras, qu'ici l'on me surprenne. Voici le jour, ma mie.

— Eh! non, dit Rosita.

Rien qu'un baiser!

Dans l'ombre, on entendit l'étreinte De ses bras, un baiser, une amoureuse plainte

VERS INÉDITS. «î II

La veilleuse d'albâtre, en pétillant, jela La dernière lueur.

— llegarde, ma chérie, Dit llodoli)lie.

Et, soudain, la lourde di'aperie S'ouM'it, montrant la couche.

Au matin d'une nuit D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle ! Sa bouclie, de baisers toute chaude, sourit ; Son œil, demi voilé, de bonheur étincelle; Un désir gonlle encor sa gorge de frisson, Et l'odeur de l'amour sort de sa chevelure. Une cavale, jeune et fougueuse d'allure, Après un long combat, à la voix du clairon. Généreuse, oubliant sa récente blessure.

Relève avec ardeur la tête et, se cabrant, Hennit, frappe le sol et bondit en avant. De même Rosita, délirante, éperdue.

Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser, Devant son Rodolpho se dressant demi nuCj Lui présente les bras pour un nouveau baiser.

Faible est la chair, dit-on. Bien souvent on s'oublie t)es heures, dans les bras d'une femme jolie. Notre amant, à la fin, s'élança hors du lit ; Et, tout en s'habillant :

— Çà, mignonne, j'ai dit Notre amour à quelqu'un, un compagnon d'enfancc;

Je m'étais tant promis de le tenir secret! Je ne sais vraiment pas comment cela s'est fait. J'avais le cœur trop plein pour garder le silence. "■ Dis, ne m'en veux-tu pas?

— Moi, t'en vouloir!... pourquoi?

Dans chaque carrefour, que me fait qu'on publie Que j'adore un amant aussi brave que toi. Je t'aime !

— Je ne sais, mais c'est une folie.

Je me repens déjà d'avoir fait cet aveu.

— Qu'importe ! répéta Rosita caressante, Doutes-tu de mon cœur?

— En douter! mais, sang-Dieu!

Je douterais plutôt de ma mère. Méchante, Tu m'aimes, je le sais, tu m'aimeras toujours. Le mystère pourtant va si bien aux amours. Ce n'est qu'avec le cœur que l'on nomme une amante.

— Quel est ton contident, dis-moi?

^ — Marco, tu sais?

Ce grand brun, longs cheveux.

— Ah ! oui, je le connais.

— Un excellent garçon. Si je suis là, ma mie, C'est grâce à lui : deux fois, il m'a sauvé la vie. J'ai juré que pour lui je ferais tout.

— J'entendSi C'est votre bon ami, votre bon camarade. Les fillettes, voilà vos plus doux passe-temps. A \ousles cabarets, les coups, la mascarade.

Ah 1 je le sais, monsieur, vous faih^s (oui cela. Vous êtes un coureur.

— Rosita ! Rosita 1 Dit l'enfant, sérieux, la voix pleine de larmes, J'ai grand soif et je bois; j'ai de fort belles armes, Pour ne pas les laisser se rouiller, je me bats ; Mais promener partout mon cœur et ma tendresse, Cela me send)le vil, et je ne le fais pas. Tu seras ma dernière et ma seule maîtresse, Et mon cœur sera mort le jour où tu mourras.

— (Jhl vous mentez, monsieur.

— Je jure sur mon àme, Dil-il en palissant, je jure surFhonneur Que mes lèvres jamais n'ont baisé d'autre femme, Et que nulle après toi n'ira jusqu'à mon cœur. Si je te quitte un jour, tiens I je veux qu'on le sache Et que dans chaque rue on dise : C'est ce lâche !

— Eh! bien, moi, reprit Rose arrangeant son peignoir Et faisant une mine en face d'un miroir,

Moi, le jour de folie où, reniant mon àme,

Aux bras d'un autre amant on viendrait à me voir,

Qu'on me donne les noms d'hvpocrite et d'infâme !

Tout à coup, Rodolpho partit d'un grand éclat De rire.

— Ah çà! dit-il, croirait-on pas, mignonne.

Que nous nous querellons? Le Seigneur nous pardon u Ton serment est naïf et le mien est fort plat.

Les deux seraient charmants dans une tragédie. Quand on aime, mon cœur, on aime pour la vie.

Et, pressant dans les bras sa Rose avec amour, Baisant ses grands yeux bleus, baisant sa chevelure. Il l'admirait.

— Vois donc, dit-il, il fait grand jour. De la ville éveillée on entend le murmure. Donne-moi mon épée, et je te dis adieu.

— Sainte Yierge, tu cours I demeure encore un peu. Viens m'embrasser.

— Oh ! non, car il serait à croire Qu'alors je resterais jusques à la nuit noire. Je me sauve.

— Dis-moi, quel âge a ton ami?

— Lequel?

— Marco.

— Marco, dix-sept ans et demi.

Au revoir.

— Est-il riche?

— Un peu plus que mon père.

— Est-il fort amoureux?

— Je n'en sais rien, ma chère.

Au revoir.

— Au revoir, mon Rodolpho chéri.

C'était riicure où, poussant devant lui l'attelagi^, Le laboureur regagne en chantant la maison ; Où, voyant fuir le jour, pour rentrer au village, La lillette se hâte en rasant le buisson. Chaque arbre semble avoir une chanson à dire; La terre et l'infini soupirent vaguement; Et l'univers entier vibre comme une lyre, Quand l'étoile du soir paraît au firmament.

Telle que Ton entend la nourrice fidèle, Après avoir donné le lait de sa mamelle, Par quelque chant mourant bercer son nourrisson Telle, après nous avoir nourri comme une mèie, Lorsque tombe la nuit, on entend cette terre Chanter pour nous bercer une vague chanson.

Justement, ce soir-là, notre amoureux jeune homme Revenait d'hériter d'une assez lourde somme Quoique riche, ma foi, c'était encor cela. 11 avait tant pressé, tant pressé le notaire. Qu'il avait promptement terminé cette affaire

Et qu'il courait les champs pour surprendre Rosa. Ne surprenez jamais, dit-on, votre maîtresse. Certes, il eût fort peu goûté ce conseil-là : Il entendait par femme éternelle tendresse. Hodolpho n'était pas un tendre pleurnicheur. 11 galopait gaiement et sans envie aucune D'adresser par amour des sonnets à la lune. Il savait adorer sans avoir mal au cœur. Il n'avait que sa Rose, il l'aimait avec rage. Malgré cela, pourtant, il n'était pas jaloux : Il était si crédule et Rose était si sage... Si vous riez de lui, pourquoi donc riez-vous?

Ohl couiage, mon siècle, avance, avance encore !

Quel jour nous promet donc cette sanglante aurore?

Que t'a donc fait. Seigneur, ta pauvre humanité.

Pour laisser insulter à la divinité,

Pour laisser sur son cou flotter ainsi la guide,

Sans modérer les ])onds de sa course rapide?

On ne croit plus à rien ; le malheureux qui croit,

Comme un être houffon est désigné du doigt.

En efl'et, ce serait chose bien ridicule

Qu'un amour éternel vous torture et vous l)rùle;

Cela ferait vraiment sourire que de vuir

La femme du matin aimée encor le soir.

Ah ! nous ne sommes pas comme messieurs nos pères :

Quand nous avons bien bu, nous écrasons nos verres;

Nous buvons sans façon dans celui du prochain,

\]\ vers 1(^ nôtre aussi chacun porto la main.

Toute vertu d'ailleurs étant coquetterie,

La pudeur, une aimable et tendre hypocrisie,

Les tenunes, voyez-vous, ne valent pas vraiment

La légère vapeur que l'on fait en fumant.

Les aimer, camarade, ah ! la sotte manière!

En user et changer, voilà comme il faut faire !

Les aimer! mais ce mot n'est qu'un vieux mot [K'rdu.

Les siècles ont marché, l'âge d'or est venu.

On n'aime plus Rodolphe, on possède une femme.

En se jouant parfois on lui déchire l'àme.

Un jour vient où le cœur fmit par se blaser ;

Ce jour-là, sur le front ou lui donne un baiser ;

Tandis qu'elle murmure à votio cou : « Je t'aime, »

On dit : « Pour moi, ma chère, il n'en est pas de même,

« Car je ne t'aime plus; vois la porte plus loin. »

Et, comme un vieux soulier, on la jette en un coin.

Il est vrai que la femme a fini par comprendre

Que le feu le plus pur fait toujours de la cendre,

Et qu'il était stupide et risible, en effet.

De donner de l'amour plus qu'on n'en demandait.

Elle a fait comme nous.

Qh ! Seigneur, votre monde Me païaît, dans cet âge, être un cloaque immonde. L'Amour, cet esprit saint, ce frère d'Ariel, Qui venait nous conter les voluptés du ciel, Est remonté vers vous, trouvant que, sur la terre. L'homme se ressent tro[) de la faillie, sa mère.

Eli bien, je veux ma part de ce rut des plaisirs ! Si je n'ai plus d'amour, j'ai toujours des désirs. Oh ! je suis jeune, ardent ; que m'importe la femme ! Je ne crois plus au ciel, je ne crois plus à l'àme; J'ai le cœur d'une brute et, pour me contenter, Dedans le premier lit je n'ai qu'à me jeter ! Allons donc, Rodolpho, sois un bon camarade î Le vieux monde aujourd'hui finit sa mascarade; 11 avait pris l'amour pour son déguisement, Il remet, fatigué, son ancien vêtement.

Allons, fais comme tous ! la brute est revenue : Chaque femme t'appelle, infâme et demi nue !

Oh ! je raille, je raille... Et toi, mon pauvre cœur, Tu lis avec effroi ce que je viens d'écrire, Te demandant, hélas ! quelle affreuse douleur Peut me mettre à la lèvre un semblable sourire.

Oh ! je raille, je raille... Et bien loin, vers les cieux, En nous fuyant l'amour a déployé son aile.

— Quand un enfant écrase un doux nid dans ses jeux. Au printemps on entend sangloter l'hirondelle.

Quand la fleur voit s'enfuir le léger papillon, Emporté dans les airs par ses ailes de flamme, La rosée, en longs pleurs, tombe sur le gazon,

— Et, quand l'amour s'enfuit, on entend pleurer l'àme.

Notre Père, il est temps. Oli ! qirun autre Jésus Expire sur la croix et du chaos nous sorte. Notre corps, vil lambeau, n'a plus qu'une àme morte. Venez, ou je croirai que vous n'existez plus !

Tandis que contre tous j'exhalais ma colère,

En chantant Rodolpho poursuivait son chemin.

Si bien qu'il se trouva sous le balcon de pierre,

Par où, montant le soir, il descend le matin.

Il était chez sa belle. Au moins n'allez pas croire

Qu'il avait, enragé, couru comme^le vent

Ou comme une nonnain s'enfuyanl du couvent.

11 s'était arrêté quatre ou cinq fois pour i)oire.

Il ne pouvait passer devant un cabaret.

Sans juger doctement le vin qu'on y vendait.

De plus, tout en frisant sa barbe, un mousquetaire

L'ayant trop regardé, mon Rodolphe avait cru

Qu'il demandait un duel: il s'était donc battu.

Il laissa son cheval à l'endroit ordinaire;

Et, cessant tout à coup un air qu'il chantonnait,

Il murmura:

— Le diable euqjorte le notaire !

Marc doit avoir maigri de chagrin. J'ai mal fait De ne pas l'aller voir avant d'embrasser Rose. Une amante, un ami, n'est-ce pas même chose? Une minute au i)lus j'aurais serré sa main.

2ô() EMILE ZOLA.

Et j'aurais mieux aimé. Si je courrais, peut-être Serais-je à temps... Mais non, je le verrai demain.

Et vite Rodolphe monta sur la fenrtre.

Une pâle lueur éclairait le boudoir,

Si bien que, regardant, il ne put rien y voir.

Il poussa doucement la croisée entr'ouverte.

Il tenait à la main une couronne verte,

Qu'il venait de cueillir pour Rose dans les champs,

Et qu'il voulait poser, humide et parfumée,

A son candide front, sur ses cheveux flottants,

Pour voir à son réveil rire la bien-aimée.

Soudain il aperçut les rideaux se mouvoir.

« Elle dort, se dit-il, c'est la brise du soir

« Qui se joue en courant dans cette draperie. »

Il entendit un bruit, comme un bruit de baiser.

« Elle dort, se dit-il, le vent vient de passer:

« Les fleurs ont tressailli là-bas, dans la prairie. »

Il vit dans une coupe un parfum d'Orient

Brider et se répandre en nuage odorant.

Les llacons étaient prêts, la chambre était fleurie.

« Elle dort, se dit-il, elle dort et m'attend. »

VERS INEDITS. 251

Poiiniuoi donc, Hodolpho, cette pilleur soudaine? Dis-moi, pourquoi ces yeux \mv Fliorreur dilatés? Les rideaux de nouveau se sont donc agités? Elle dort, c'est le vent (jui passe dans la plaine. Une étreinte d'amour fait tressaillii- le lit. Un bruiJ, un long baiser dans l'ombre retentit. Elle dort ! elle dort 1 c'est un bruit de l'espace, Dans la verdure en Heur c'est la brise qui passe. Mais vois donc, le parfum s'achève en pétillant : Ces flacons sont brisés, cette nappe est rougie. Mais ne dirait-on pas les suites d'une orgie... Elle dort ! elle dort ! Rodolphe, elle t'attend !

Elle est blonde pourtant. Quelle est la chevelure

Qui, si noire, en longs flots ruisselle sur ses bras?

Tu connais bien sa voix. Quel est donc le mnrinun'

Qui s'élève du lit, ne lui ressemblant pas ?

Elle a donc les pieds forts et les jambes nerveuses ?

Sa gorge n'est donc pas blanche comme le lait ?

Ses épaules, dis-moi, ne sont donc pas soyeuses,

Qu'un corps, brun et nerveux, sur le lit t'apparaît ?

Mais tu trembles, je crois. Cours vite, elle t'appelle;

Cours vite l'embrasser, lui dire : Me voilà!

Tu le sais, mon amour, l'attente est si cruelle..;

Ah ! tu Tas donc compris (ju'uil autre homme était là!

Rodolpho s'accouda sur le balcon de pieirCj

2b'i EMILE ZOLA.

D'un geste frémissant écartant le rideau, Tandis que, déjà sale et blanche de poussière, La couronne de ileurs tombait sur le carreau.

« Hélas ! murmura-t-il, c'était une chimère.

Oh ! Seigneur, qu'ai-je fait pour que vous, le Puissant,

Vous laissiez éclater ainsi votre colère

Et la laissiez tomber sur un grain de poussière

Que le vent du matin pulvérise en passant.

Pitié ! Seigneur, pitié! je ne suis qu'un enfant. »

Et, là-bas, il voyait, dans un fougueux désordre, Rose aux bras d'un amant s'enlacer et se tordre.

(c Mes amis se moquaient : ils avaient donc raison.

Je sanglote et mes bras pendent sans énergie.

Avec avidité je regarde l'orgie.

Oh ! quels embrassements et quelle passion !

Ma dague de leur sang n'est pas encor rougie.

Je suis lâche, je pleure : oh ! je l'aimais, pardon I »

Et, là-ljas, il voyait, dans un fougueux désordre, Huse au\ bras d'un amant s'enlacer et se tordre.

a Je les tarai tantôt, je ne puis maintenant. Je me sens chanceler, je suis comme en ivresse, Et je veux être sur de mon coup en frappant. Oh ! comme Rosita l'embrasse avec tendresse!

Avec quelle fureur il lui rend sa caresse ! Rosita m'avait dit qu'elle m'aimait pourtant. »

Et, là-bas, il voyait, dans un fougueux désordre, Rose aux bras d'un amant s'enlacer et se tordre.

« Mais regarde-les donc, c'est une làclieté ! Au souffle de la haine, à mon pâle visage, De honte et de fureur, le sang n'est pas monté ! La douleur m'a courbé comme le vent d'orage, Et, dans le tourbillon, s'est enfui mon jeune âge : L'îime a repris son vol, le limon est resté. »

Et, là-bas, il voyait, dans un fougueux désordre. Rose aux bras d'un amant s'enlacer et se tordre.

11 se tut, chancelant, frissonnant, éperdu. Les pleurs ne coulaient plus sur son visage blême. Il écoutait... Dis-moi? qu'as-lu donc entendu Que ton glaive en brillant dans l'ombre est apparu? Est-ce bien Rosita qui murmure : Je t'aime? Elle l'aime, dit-elle! Ah! frappe, Rodolpho : La victime a le droit de se faiie bourreau !

Rodolpiio s'élançait.

— Ah ! ail ! laissez-moi rire,

Dit-il en ricanant et se mordant la chair,

La lampe manque d'huile, en son 'Nuse elle expire Par la messe ! \raiment, je ne voyais pas clair. Mais j'en rirai longtemps : la curieuse chose, C'est mon ami Marco qui se trouve avec Rose !

Le malheureux poussait des rires déchirants, Rires affreux, pareils aux grincements de dents.

— Voyez, ajouta-t-il, quelle belle équipée ! Contre mon bon Marco, j'allais tirer l'épée. Sans doute il a prévu que je voulais le voir ; Et ma Rose a prêté sa couche pour ce soir. Tous deux auront soupe, fatigués de m'attendre, Et, pour m'attendre encore, ils se seront couchés. Quand Rosifa buvait, je la trouvais fort tendre; Puis, c'est avec Marco, le moindre des péchés. Il m'a sauvé la vie, il peut me la reprendre. Ma mie, en bonne enfant, veut l'en récompenser; Et j'aurais dû plus tôt la lui faire embrasser. Je voulais les tuer : pourquoi, je le demande? Ma colère et mes pleurs vraiment me font pitié. J'ai vécu de leur vie, et puis j'ai l'àme grande : Moi, je crois à Faniour ainsi (ju'à l'amitié.

Et l'insensé jeta son glaive sur la terre. Il riait, regardant par un trou du rideau ; Puis, tournoyant soudain, égratignant la pierre. Hagard, il s'affaissa mourant sur le carreau.

VERS INEDITS. i?r)ô

Lorsqu'il revint à lui, l'aube, dans la prairie. Des lointains peupliers rougissait le sommet. Il ne vit que Rosa sur le lit endormie, Il se prit à pleurer, car il se souvenait. Le ciel ne voulait pas lui donner la folie; Après l'avoir frappé, le ciel l'abandonnait.

Une alouette au loin volait, seule et muette. Elle a froid, et la brume étouffe sa chanson. Aussitôt que l'aurore a paru, la pauvrette Pour monter au soleil a quitté le sillon.

Sans doute elle ignorait que parfois la lumière Peut tromper, n'être pas l'indice d'un beau jour; Et l'imprudente monte, alerte, matinière, Cherchant un rayon d'or pour chanter son amour,

Elle fend le brouillard, elle monte, elle espère. Elle monte et se dit que là-haut, dans les cieux, Elle va découvrir quelque lieu solitaire, Plein de feux éclatants, de chants mélodieux.

256 ÉMir,E ZOLA.

Mais, hélas ! de partout la brume l'environne.

Elle vole au hasard ; la terre a disparu ;

Le ciel est toujours sombre, et la pauvre mignonne

Sent sa plume trembler sous un vent inconnu.

Ah! tremble! c'est le vent de toute chose humaine. Qui depuis six mille ans gèle l'humanité. Qui porte Ja poussière aux arbres de la plaine : C'est le vent glacial de la réalité.

Dans l'ombre du boudoir, sur la couclie étendue, Rosita soupira.

— Dans cette gorge nue, Murmura-t-il alors, riant amèrement.

Je pourrais enfoncer aisément une lame.

Je pourrais les tuer, elle, puis son amant. Je ne sais quel malheur me mène à cette femme î

Et sa main qui tremblait, tourmentait son poignard. Il entrait, repoussant la croisée entr'ouverte, Lorsque son pied marcha sur la couronne verte. Il abaissa vers elle un déchirant regard. Puis, soudain il la prit, maculée et flétrie, Et, grave, s'approcha de la fille endormie.

Sur son front de seize ans ayant posé ces fleurs : — Elles avaient pourtant tes vermeilles couleurs.

VERS IlSÉDITS. 257

Dit-il. Dans une nuit, elles se sont fanées.

Pour que le \er te ronge et ne laisse qu'un os

Dans un tombeau, qui sait ce qu'il faut de journres?

Hosita, mon amour, quel gracieux repos!

C'est un juste sommeil; dirait-on pas un ange?

Vois donc comme est souillé ce délicat bleuet ;

Cette couronne est sale et ton corps est de lait :

Qui d'elle ou de ton cœur est plus couvert de fange?

Ce sont des fleurs des cliamps — c'était hier, je crois, —

Quand je te l'apportais, elle était fraîche et belle;

Mais un hasard vengeur m'a fait marcher sur elle.

Pour que je te la donne entin digne de toi.

Entends-tu ces accords, rieuse jeune fille?

C'est le bal. Lève-toi, cette couronne au front.

J(; suis fils de cet âge et, quand ton regard brille,

Quand ta bouche d'amour tout doucement babille,

De te croire jamais je ne te fais l'aflVont.

Femme, ce sera là, si tu veux, ta livrée.

En te voyant si belle et de fange parée,

Los hommes tour à tour passeront dans tes bras.

Tu n'auras plus l'ennui des amours éternelles,

Plus d'amants languissants, plus de sottes querelles;

Et d'autres t'aimeront, quand les uns seront las !

Le malheureuv cessa de parler. Sur la couche,

Hiant dans son repos, la fille remua;

\ii quelques mots confus sortirent de sa bouche.

A lin de l'écouter, vers elle il se pencha.

Des toiles repoussant la flottante ceinture, Elle étendit les bras, tordit sa chevelure. Et, prenant Rodolpbo par le cou, l'embrassa.

— Je ne l'ai pas aimé, disait-elle en son rêve, Il n'était pas jaloux... Marco... mon doux chéri,

On \it le pâle éclair qui courut sur le glaive. Et Rosita mourut en poussant un grand cri.

Le festin s'égayait.

— Me brûle le tonnerre !

Dit Paulus, si je sais ce que fait Rodolpbo, Et voici bien huit jours que je nai vu Marco.

— Parbleu! dit Ludovic, ils sont tous deux en terre. Au cœur, Marc a reçu quatre coups de couteau; Et Rodolpbo, saisi d'une rage amoureuse. Est mort d'épuisement dans les bras d'une gueuse.

Aix,1850.

VERS INEDITS. 250

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