LE POÈTE
je t'ai vue, o ma sœur, et mon âme blessée Perdit le souvenir de la douleur passée.
lilt ton front lU' laissa dans mon être calmé (Urun immense désir d'aimer et d'être aimé.
0 Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux, Quand \ibre sur mon luth ton nom mélodieux. Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique Font sœur de l'Italie et de la Grèce antique; Plages que vient bercer le murmure des tlots ; Campagnes où le pin pleure sur les coteaux; 0 région d'amour, de parfum, de lumière. Il me serait bien doux de t'appeler ma mère. 11 me serait bien doux, par tes soleils de plomb, Quand^ brûlant, je m'assois dans l'aride sillon, Sous le maigre amandier où chante la cigale Qui seule frappe l'air de sa note inégale. D'entendre à son passage un sou die de ton vent En me baisant au front me nommer ton enfant. Il me serait bien doux, par tes nuits étoiléeSj Soit que je gagne au loin tes roches désolées. Foulant d'un pas rêveur le genièvre et le thym< Ou soit que, préférant l'herbe du pré voisin,
Je suive un long sentier que l)orde l'aubépine, De sentir sous mes pas frissonner ta poitrine, Comme un sein maternel tremble d'un long frisson Au baiser altéré du jeune nourrisson.
On m'a dit que souvent, ù ma blanche Provence,
Tu cherchais des grands bois le frais et le silence,
Et que sur le gazon, sommeillant à demi.
Tu te couchais durant les ardeurs de midi.
Les satyres, cachés sous l'épaisse ramure.
Te contemplent de loin, l'œil brillant de luxure.
Caressant du regard ton front large et vermeil
Où viennent se jouer les feux de ton soleil.
Et ta gorge puissante où la brise de l'onde
Fait flotter au hasard ta chevelure blonde.
D'arbre en arbre, vers toi, glisse un divin enfant.
Retenant son haleine, il se penche, écoutant
Les souffles de ta lèvre et, d'une main tremblante,
Écarte ta ceinture et ta l'obe flottante.
Quand le voile est tombé sous ses doigts amoureux ,>
Frémissant, d'un baiser il t'éveille, et tous deux.
Lui le dieu des forets, toi la blonde déesse,
Des cieiix vous échangez la féconde caresse*
0 mère, tes amours ont l'éternel printemps.
Et c'est toujours d'un dieu que naissent tes enfaïUs!
Mais, hélas I vers midi, la déesse lascive Ne s'est jamais pour moi, sur l'odorante rive.
Un instant oublier an bras de quelqur dion. Kt je no suis pas né de son baiser (b' leu. Tu n'as jamais pour moi dénoué ta ceinture; Tu ne m'enfantas pas sur l'épaisse verduie, Blanche Provence, à riieiire où ton soleil brûlant D'un Ions frisson d'amour j)récipite ton sanp^.
Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeu'x,
Nymphe, bien jeune encor, je vis briller tes yeux ;
Et, courant m'échaufl'er au duvet «le tes aiks.
Avide, je suçai le lait de tes mamelles.
Et loi, mère, indulgente et le sourire au front,
Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson ;
Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille,
Me bercèrent parmi ta céleste famille,
Et ton regard d'amour lit glisser dans mon cœur
Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.
Ah î c'est de ce regard que moi, l'enfant de l'ombre,
Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre,
Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux
S'échapper en cadence et monter dans les cieux.
C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre,
Mon amour des grands bois, des femmes et «lu rire :
C'est lui qui m'indiqua les sentiers immortels
Que suivirent jadis tes jeunes ménestrels.
Et, devant ce présent de joyeuse science,
Bien souvent je regrette, ô ma blanche Provence,
Les sublimes effets de ton soleil ardent, Si le fils adopté se trouvait ton enfant.
Autour d'Ai\, la romaine, il n'est pas de ravines. Pas de rochers perdus au penchant des collines, Dans la vallée en fleur pas de lointains sentiers. Où l'on ne puisse voir l'empreinte de mes pieds. Dans tes champs tour à tour blonde tête mutine, Jouant sur ta verdure en sa ronde enfantine. Ecolier échappé de la docte prison Et jetant aux échos son rire et sa chanson, Adolescent rêveur poursuivant sous tes saules La nymphe dont il croit voir blanchir les épaules, Jusqu'aux derniers taillis j'ai couru tes forêts, 0 Provence, et foulé tes lieux les plus secrets. Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres, Chacun de tes buissons perdus dans tes clairières. J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris, Que brins d'herbe et graviers me sont de vieux amis.
VERS INKDITS. S?69
TV
L'Aérienne, lasse et la gorge brûlante, Se coucha lentement sur la rive odorante. Et, comme je restais rêveur sur le chemin. Près d'elle m'appela des yeux et de la main. Puis, le regard suivant le Ilot de la rivière. Envieuse «^t penchée :
— Oh! j'ai grand soif, mon frèi-e.
Fa l'eau coule trop bas pour me désaltérei'. Me dit-elle.
Et je vis ses grands yeux m'implorer.
Je réunis les doigts et, me baissant vers l'onde. Je puisai dans mes mains le flot i)ur pour ma blonde; Puis, craignant de laisser quelques gouttes s'en Cuir, Je hâtai doucement mes pas pour revenir; Et, fier de l'apporter pleine jusque près d'elle, Je tendis à ma sœur cette coupe nouvelle. Avide et m'accueillant d'un rire, elle posa Sa bouche sur mes mains et d'un trait les vida : Et comme j'aperçus que la blonde chérie De l'œil suivait toujours les flots avec envie, Je fis jusqu'à trois fois le périlleux chemin, Et trois fois je sentis ses lèvres sur ma main.
Le soleil s'inclinait vers les collines grises, Laissant flotter du soir les parfums et les brises. Longtemps, sur le gazon, nous restâmes sans voix, Nos regards s'égarant dans le ciel, et parfois, Lorsqu'ils se rencontraient, échangeant un sourire. Doux langage des yeux où l'on peut tout se dire.
isr.o.