SI 8 £MILE ZOLA
lette funambulesqne de Théodore de Banville, et doot Zola s'ég>ajait aiusi :
Un type amusant, le critique qui a une répulation énorme dans les coulisses littéraires, dîsait-il, et qui ne laisse tomber que trois ou quatre pages* chaque année, comme il laisserait tomber des perles... Le public Tignore absolument. Gela n'empêche pas qu'il soit une illustration. . .
Duranty, pour Zola, était une autorité. Il avait coaservé une déférence à son égard, qui remontait au temps où, commis-libraire, il empaquetait des bouquins sur les comptoirs de la maison Hachette. Ce fut le premier homme de lettres avec qui il échangea des saluts, puis des idées. On peut dire que Duranty fit partie du groupe initial des amis de Zola, celui des Provençaux, compagnons de jeunesse, auxquels il convient d'ajouter Paul Alexis et Antony Yalabrëgue, le poète mélancolique de la Chanson de V Hiver ^ critique d'art distingué.
Paul Alexis a esquissé les entrevues initiales de Duranty et du commis de Hachette et G*®, qui n'était alors que l'auteur inédit des Contes à Ninon, Le croquis est précis et vivant :
Zola voyait quelquefois entrer dans son bureau un petit homme aux extrémités fines, froid, très correct, très raide, fort peu commuoicatif, qui lui demandait les livres nouvellement parus pour en rendre compte dans un journal de Lyon . Puis, en attendant qu'on lui apportât les volumes, le petit homme aux façons sèches, mais aristocratiques, prenait une chaise et s'asseyait sans rien dire. Gâtait Duranty. Si peu liant qu'il fût, Duranty devint plus tard un ami de Zola, quand celui-ci l'eut rencontré de nouveau dans Tatelier de Guillemet. . . A chaque œuvre nouvelle, j'ai vu Zola se poser av curiosité cette interrogation : Qu'en pensera Duranty ?
Edmond Duranty, né à Paris le 5 juin i833, passt .
pour être le £ls naturel de Prosper Mérimée. Il avait la sécheresse du style de ce père présumé, sans son intensité d'expression ni son ferme dessin. C'est à cette filiation supposable que Durantj devait une petite rente loi |)ermettant de produire lentranent de la littérature peu lucrative. Elle lui valut, sans doute aussi, la faveur de la concession d'un emplacement dans le Jardin des Tuileries, alors très réservé, pour l'exploitation d'un théâtre de marionnettes. Duranty composa toute une série de saynètes pour ce Guignol. Elles ont paru sous le titre de Théâtre des Marionnettes des Tuileries. Paris, 1862.
Il avait collaboré à une petite revue, peu viable, ie Réalisme^ fondée par Assézat, dont le docteur Thulié et Champfleury étaient les principaux rédacteurs.
^^ Réalisme est un journal dont la collection complète, reliée, ne formerait pas un volume, mais qui a une histoire et qui a laissé un nom. Il paraissait mensuellement, format in-4°, imprimé sur deux colonnes et deux feuilles, en tout 16 pages. Il annonçait douze numéros par an, il n'en eut que sijc. Le premier numéro est du i5 novembre i856, le dernier d'avril 1867.
Le journal était combatif. Il partait vigoureusement en guerre contre le Romantisme. Les rédacteurs du Réalisme étaient républicains modérés, mais, à cette époque, c'était très hardi d'avouer une sympathie pour la République, même la République rose. L'un des collahorateurs, Jules Assézat, est mort rédacteur des Débats; un autre, le docteur Thulié, a été président du Conseil municipal de Paris et président du Grand-Orient de F-'^nce. Leur conviction littéraire et philosophique était c 3nte et sincère, hardie aussi. Il y avait, pour des I iblicains et des jeunes gens, une cjrtaine témérité à c ' combattre le Romantisme. C'était attaquer Victor
Hugo. Or, raateurdes Châtiments était proscrit et populaire. ËD ne s'iaclinant pas devant l'illustre poète, qui, pour la jeunesse frondeuse, était surtout l'auteur de Napoléon-le-Petit, on semblait faire sa cour au pouvoir. Ceci fut certainement une des causes de l'insuccès du Réalisme,
Zola n'apprécia cette attitude que comme une révolte littéraire. Elle était conforme au goût bourgeois d'alors. On applaudissait la Lucrèce de Ponsard et les Ennemis de la Maison de Camille Doucet, par esprit de réaction, plus politique que poétique. Les romantiques^ bien que beaucoup, comme Théophile Gautier, eussent les faveurs des Tuileries, passaient pour « des rouges» .
Il semble tout naturel aujourd'hui, écrivait Zola, trente ans plus tard, de juger froidement cl sévèrement le mouvement de i83o. Mais, à cette époque^ c'était tk une hardiesse surprenante. . . J'ai souvent confessé que nous tous, aujourd'hui^ même ceux qui ont la passion de la vérité exacte, nous sommes gangrenés de romantisme jusqu'aux moelles; nous avons sucé ça au collège, derrière nos pupitres^ lorsque nous lisions les poètes défendus ; nous avons respiré ça dans Tair empoisonné de notre jeunesse. Je n'en connais guère qu'un ayant échappé à la contagion, et c'est M. Duranty. Souvent, lorsque je songe à nous, j'ai une conscience très nette du mal que le romantisme nous a fait. Une littérature reste toujours troublée d'un pareil coup de folie. . .
Duranty fut donc antiromantique, comme on est anticlérical. 11 apporta dans cette négation toute l'ardeur du sectaire. Il prétendait remonter à Diderot, dont son collaborateur Assézat devait donner une excellente édition.
Voici comment il définissait sa doctrine :
Le Réalisme conclut à la reproduction exacte, complète^ . cère, du milieu social, de l'époque où l'on vit, parce qu' e
telle direction d'études est justifiée par la raison^ les besoins de rintcUigence et l'intérêt du public, et qu'elle est exempte de tout menson|8^e, de toute tricherie... Cette reproduction doit donc être aussi simple que possible^ pour être comprise de tout le monde.
Duranty et ses amis étaient de farouches niveleurs. Ils attaquaient, avec la bonne foi, remballement et la présomption de la jeunesse, tout ce qui se trouvait, non pas seulement devant eux, au-dessus d'eux, mais à côté d'eux. Ils ne se contentèrent pas de vouloir déboulonner Victor Hug*o^ — Duranty et Thulié livrant un assaut de Gulliver au géant, ça semble comique aujourd'hui, c'était odieux et fou, eu i856, — mais, au nom du Réalisme, ils éreintèrent aussi Stendhal et Gustave Flaubert !
Zola, ijidulgeut envers Duranty et ses amis, ne va pas cependant jusqu'à les approuver dans leurs fureurs d'iconoclastes, auxquelles justement il attribue leur insuccès :
... Une autre faute regrettable était de s'attaquer violemment à notre littérature entière. Jamais on n*a vu pareil car-
I nage. Balzac n'est pas épargné... Quant à Stendhal^ il n'est pas jugé assez bon réaliste... La note la plus fâcheuse est une courte appréciation de Madame Bovary ^ qui venait de paraître, d'une telle injustice qu'elle étonne profondément aujourd'hui. Comment les réalistes de i856 ne sentaient-ils pas .
> l'argument décisif que Gustave Flaubert apportait à leur cause ? Eux étaient condamnés à disparaître le lendemain, tandis que Madame Booary allait continuer victorieusement leur beso-
1 gne, par la toute puissance du style...
Le Réalisme disparut faute de fonds, faute de lec-
^---rs. Edmond Duranty publia ensuite des romans,
t les deux principaux sont : le Malheur d'Henriette
^ard et la Cause du beau Guillaume : tous deux
urent en i86i et 1862. Depuis, Duranty ne produisit
222 iMlLE ZOLA
guère que des nouvelles brèves et exsang-ues. Etait-ce par atavisme? Mais aucune ne fut une Carmen ni un Enlèvement de la Redoute,
Elles ont été recueillies et publiées en volume, sous le titre: les Six barons de Septfoniaines (Les six barons, — Gabrielle de Galaray. — Bric-à-brac. — Un acci dent.) — Paris, Charpentier éditeur. — 1878.
Il a, en outre, publié de nombreux articles sur la peinture, sur la caricature, sur les peintres de Técole impressionniste.
Edmond Duranty est mort, à la Maison Dubois, le 10 avril 1880.
Le Malheur d'Henriette Gérard est un roman de mœurs bourgeoises, se ressentant de Tinfluence de Madame Bovary^ attaquée pourtant par Durant j et ses amis. Henriette Gérard est aussi une petite bourgeoise déclassée, qui s'ennuie dans sa bourgade, et qui « bâille après Tamour, comme une carpe après Teau sur une table de cuisine », ainsi que disait, un peu lourdement, Flaubert, notant les aspirations de la femme, bientôt délurée, de Tépais médecin de Yonville-rAbbaye. Fille de bourgeois cossus, Henriette ne saurait épouser un petit scribe de mairie, sans le sou, mais qui lui parle d'amour, en se coupant les phalanges aux culs-de-bouteilles brisés, plantés dans le chaperon du mur enjambé lors des rendez-vous. Le frère d'Henriette trouve, dans les chiffons de sa sœur, une photographie, celle du scribe municipal, et la montre. Tout se découvre. Henriette résiste d'abord aux indignations bourgeoises de ses parents. Elle a même la velléité de se conduire en héroïnr de romans non réalistes. La fuite en manteau sombre c l'enlèvement traditionnel en diligence, voire en cbemi de fer, en attendant l'auto de nos jours, semblent toi
indiqués. Le commis s'y prépare. Le dénouement ordinaire des histoires à la Gherbuliez ou à la Feuillet se présente donc à la pensée du lecteur. Mais Duranty, et c'est là une affirmation très heureuse du système littéraire, qualifié dès lors de « réalisme », prend le contrepied de la solution des romanciers de l'école du bon sens et de l'idéal. Ces imaginatifs, tout en se vantant de fuir la trivialité, d'éviter tout ce qui n'était pas éthéré, céleste, divin, étaient, comme les pirates de l'opérette de Girofle^ grands partisans de l'enlèvement. Cette opération délicate leur semblait le prélude convenable de l'union, enfin consentie par les pouvoirs paternels. Aussi leurs critiques, qui daignèrent s'occuper du Malheur d'Henriette Gérard, reprochèrent-ils, comme une grossièreté, la conclusion « réaliste » de cette historiette d'amour contrarié, qui commençait tout à fait selon la formule deà Sandeau, et le procédé dont devaient abuser les Georges Ohnet futurs : Henriette Gérard ne se laissait pas enlever. Elle manquait évidemment à tous ses devoirs vis-àvis de la littérature à la mode. La pluie qui l'empêche de sortir, et qui l'arrose quand elle songe à rejoindre son pirate, la fait rentrer au logis, et en elle-même. Elle devient raisonnable, cette amoureuse qui n'a rien d'une YaLentine ou d'une Indiana, et elle épouse bourgeoisement an homme médiocre, comme tout son entourag'e, mais qui s'efforcera de faire son bonheur, et qui a tout pour réussir. Ce bon mari ne sera sans doute pas une manière de héros de roman ; il hésiterait avant de s'écorcher les chairs aux culs-de-bouteilles pariétaires, à l'exemple du don Juan de la mairie, mais il fera ce qu'il iirra pour rendre sa femme heureuse. Et voilà com-
it s'accomplira la destinée de la pauvre Henriette
ard, son malheur.
224 ÉMILB ZOLA
Dans ce roman, remarquable à plusieurs titres, et qui mériterait de ne pas demeurer enseveli dans les ossuaires des quais, rien ne rappelle ni les procédés de composition, ni le style, ni la mise en œuvre lar^e et colorée d'Emile Zola. C'est sec comme une tartine d'enfaut puni . Pas de descriptions éclatantes ou poignantes. Un décor vaguement brossé. Des âmes indécises et des corps mollasses. Non, Zola n'a rien emprunté à ce sobre et constipé Duranty. S'il eût conçu le sujet du « Malheur d'Henriette Gérard », il eût autrement dépeint ce milieu de petite ville, et fait vivre et souffrir plus rudement ces bourgeois, en somme paisibles et incolores.
C'est de même sans imitation de Flaubert que Zola a dessiné son plan et construit son œuvre. Il fut l'ami et l'admirateur de Gustave Flaubert (l'amitié et l'admiration se trouvèrent réciproques), mais non pas son élève. Le style de ces dçiSx grands romanciers est sans doute tout empanaché du môme plumet romantique. Ils ont eu beau s'en défendre, leurs œuvres sont écrites avec la grandiloquence, la couleur et la truculence des Théophile Gautier et des autres matamores de i83o. Voilà ce que Zola a de commun avec Flaubert : ce sont deux grands peintres sortis de l'atelier Hugo. Loin de moi l'idée de rabaisser le grand et robuste Flaubert. Mais, d'abord, sa puissance créatrice, son génie architectural, sa stratégie de général d'une armée de personnages à faire mouvoir ne sont-elles pas fort inférieures aux mêmes qualités,dont les Rouffon-Macquart nousoSTent un si prodigieux développement? Il n'y a pas lieu de faire ici un parallèle classique, et je ne suis pas Pluta'* que, bien que j'écrive la vie d'un homme illustre. Ma: la puissance littéraire de Zola, affirmée par une œuvr considérable, monumentale^ savamment ordonnée
magistralement conduite des fondations an faîte, apparatt, et est réellement, plus imposante et plus grandiose que celle de l'éminent auteur de M°^^ Bovary^ chef-d'œuvre isolé, par conséquent moins dominateur. Salammbô et la Tentation de saint Antoine sont des œuvres travaillées, érudites, philosophiques, d'une grande valeur, mais on y trouve vraiment beaucoup trop de rhétorique, et le naturalisme, le réalisme, ou, pour parler sans «îsmes», la représentation de la société contemporaine et la reproduction de la vie en sont trop absentes, pour que nous puissions, sur le terrain de la vérité observée et rendue, mettre Flaubert et Zola sur le même plan. La montagne est grande et belle, la mer aussi, mais elles ont. Tune et l'autre, une grandeur propre, et chacune affirme une beauté qui n'est pas à opposer à l'autre.
En reprenant la supposition, émise à propos du roman . de DurantyisiZola eût entrepris le sujet de Af"*® Bovary^ il l'eût certainement traité d'une façon moins «réaliste». La noce de campagne, le bal à la Vaubyessard, la chevauchée dans la forêt, le comice agricole, même la fameuse promenade dans le fiacre jaune aux stores baissés, persiennes fragiles et abris fort indiscrets de luxu- •res peu secrètes, ces tableaux vigoureux n'eussent pas été plus largement brossés ; mais Zola eût sans doute grandi et rendu plus tragique, donc plus intéressante, cette Bovary, qui est une Henriette Gérard tournant mal, et qui n'a pas peur d^étre trimballée en sapin. Il ne l'eût pas ornée d'une fillette, sans tirer parti de la présence de Tenfant, gêne et obstacle, sinon remords et -•^^âtiment, dans les expansions de l'adultère. Il aurait
té surtout, je crois, le dénouement banal, et à la porde tous les romanciers, du suicide dans la boutique pharmacien, avec l'aveugle revenu exprès, comme
aa& ÉHILB ZOLA
en un mélo de F Ambigu, pour faire tableau, à l'heure de la mort. Si toutes les femmes qui Urompeai leur mari avalaient de Tarseoic, ce produit deviendrait si r«re qu'il serait presque impossible de s'en procurer chez le chimiste. La Bovary n'eûl-elle pas été plus log^ique, plus dramatique aussi^puisque l'auteur admettait un dénouement trag-ique, et peut-être plus vraie, empoisonnant sent mari, afin de satisfaire Tassouvissement de sa haine méprisante pour ce benêt encombrant, afin d'épancher sans contrainte ses désirs de Tamour libre. Quant à Homais^ qui n'est qu'un frère de Joseph Prudhomme, Zola enedt fait un tjpe autrement large, probablement excessif el surhumain, comme ses Nana et ses Coupeau. Il fût devenu, dans les mains de Zola, un gigantesque Cassandre, une incarnation outrancière^ démesurée, épique, de la sottise humaine, de la bêtise à front de taureau, ombragé de la calotte à glands de Tapothicaire de chef-lieu de catùion.
Ici, je vais me répéter. La répétition n'est pas une faute quand elle est voulue, calculée. C'est le redoublement du verbe, quand on veut convaincre, supplier oa ordonner, c'est la consonne d'appui qui rend plus sonore la rime et plus versifié le vers, c'est le une-deux de l'escrime, coup redoutable, c'est l'aval du billet, le contreseing du décret, c'est le trille renouvelé du rossignol^ dans la nuit, faisant le beau sur la branche et rappelant sa compagne hésitante, c'est la phrase réitérée du leii'motiv annonçant et caractérisant le héros d'opéra, c'esl les deux mains serrées pour affirmer l'accord, et les deux joues baisées pour proclamer l'union, c'est aussi le cloa. des annonces représenté s'enfonçant, sous le marteaa, dans le crâne des liseurs, où il s'agit de faire pénétrer |
quelque chose. Pas de meilleur moyen mnémotechnique
LE NÀTURiLLlSME 22 J'
I pour le lecteur indifférent, distrait, rebelle ou préoccupé,
que ce procédé, dont j'userai, dont j'abuserai, en dépit
des railleries de la pédan taille, plus ou moins lettrée, qui
i prétend découvrir une faute ou une négLig'ence, là où il
f n'y a qu'un système et qu'un argpument.
1 Donc, je répète et j'insiste, parce que ceci a échappé
; aax thuriféraires grisés de l'encens qu'ils projetaient,
1 aux stercoraires englués par la fange qu'ils maniaient,
' à tous ceux qui ont écrit pour, contre ou sur Zola : l'au-
f tear des Roagon-Macquart est un puissant génie du
^ Midi, donc créateur de types, et son cerveau méridional
est tout à la synthèse. Il dédaigne les individualités et
néglige les caractères. Il a le don suprême de faire
j surgir des êtres généraux incarnant l'universalité des
ètres^ particuliers. C'est là que se trouve l'expression
littéraire la plus forte de l'humanité. Aussi Zola, égal à
ce qu'il y a de plus élevé dans l'art, car ce n'est que
I dans l'exécution, et non pas dans la conception, que l'art
' est la région des égaux, n'a-t-il pour concurrents à ce
zénith des créateurs de l'ode, de l'épopée, du théâtre, que
les Eschyles anonymes, que les Sophocles inconnus, qui
engendrèrent les sublimes et immortels personnages de
I la Comédie Italienne. Pierrot, Cassandre, Arlequin,
Golombine, le Capitan, Matamore, Polichinelle, Zerbi-
nette, Isabelle, Léandre, Scaramouche, Pantalon, le
docteur Bolonais, c'est toute l'humanité défilant sur des
planches frustes, à la clarté des chandelles mal mou*
ehées. Ces êtres immuables de la vie fictive personni-
' fient les vices, les passions, les faiblesses, les enlhou-
I ' ismes, les dévouements, les héroïsmes, les sacrifices et
^ martyres des autres personnages de la vie réelle, des
ieurs éphémères de la scène du monde. C'est d'eux
le descendent les héros de Zola.
Ainsi, dans cette recherche de la paternité cérébrale concernant Zola, l'hérédité intellectuelle existe et a son importance. Il convient de signaler aussi, parmi ses ancêtres et ses consanguins : les conteurs du moyen-âge, les auteurs de fabliaux,Rabelais, Diderot, Stendhal, Balzac, Gustave Flaubert et les Goncourt. La Germinie La-certeux de ces derniers, avec le type de Jupillon, devancier plus rude, plus poussé, du Lantier de l' Assommoir^ avec ses tableaux faubouriens, son milieu populaire, eut certainement une action directe sur l'esprit et la tendance littéraire nouvelle de Zola, renonçant à la poésie» \ reniant le romantisme, et voulant observer et rendre la vie contemporaine.
Avec ses théories sur l'introduction de la méthode expérimentale et de l'analyse physiologique dans un roman, Zola eut pour première méthode de se pénétrer du choix des personnages^ et de la condition sociale où il les prendrait. Il voulut les choisir dans des milieux simples, vulgaires même. Il décidait de nous intéresser à des passions, à des souffrances, à des luttes, dont les héros et les victimes seraient, non plus des rois, des princesses, des guerriers fameux,mais des commerçants, des ouvriers,des femmes qui détaillent de la charcuterie, ou qui repassent le linge. Ce choix spécial et éliminatoire des acteurs et du décor du drame, cette sélection vulgaire, ce sont des procédés, formant système, qui constituent l'école naturaliste, opposée à Técole romantique, comme aux classiques, aux romanciers mondains et aux feuilletonistes populaires.
Il résolut de renoncer aux poèmes, comme aux cont fantaisistes, et aux romans d'imagination, pour trait des sujets d'observation, pour étudier des êtres et d faits de la vie réelle, des cas physiologiques aussi, c
LE NATURAUSME 229
s'entoarant de tous les documents se rapportant à Tobjet du roman, devenu un travail expérimental et scientifique.
Il avait toujours manifesté du g-oût pour les sciences, \ principalement pour la physique, la chimie, Thistoire \ naturelle. Lauréat du collège, en ces matières, il avait' montré peu d'aptitude aux mathématiques. Rien d'étonnant à ce qu'il s'intéressât, jeune homme refaisant son instruction après coup, aux ouvrages de sciences physiques et naturelles. Les phénomènes de l'hérédité, récemment étudiés et discutés parmi les savants et les philosophes, Ribot, Renouvier, Baillarg-er, l'avaient intéressé, frappé. Un livre qui lui tomba sous la main : le Traité de C Hérédité naturelle du docteur Lucas, produisit une impression vive sur son esprit disposé à s'intéresser aux découvertes de la physiologie, préoccupé d'appliquer les théories scientifiques aux études littéraires. Sa doctrine du Roman Expérimental s'élaborait et se formulait dans son intellect brusquement agrandi.
Il avait déjà été incité à cette adaptation delà méthode du savant aux recherches de l'homme de lettres, par un travail de Claude Bernard : V Introduction à Vétude de la médecine expérimentale. Il en conclut que le romancier pouvait être un observateur et un expérimentateur, celui que le grand physiologiste qualifiait de « juge d'instruction de la nature ». Des lois fixes régissent le corps humain, comme le démontrent les expériences de Claude Bernard. Il parlait de là pour affirmer que l'heure n'allait pas tarder à sonner, où les lois la pensée et des passions seraient formulées à leur ir. Les romanciers devraient donc opérer sur les ractères, sur les passions, sur les faits humains et ûaux, comme le chimiste opère sur les corps bruts,
23a ÉMILB ZOLA
comme le physiologiste opère sur les corps vivants. La méthode expérimentale dans les lettres déterminerait les phénomènes individuels et sociaux, dont la métaphysique n avait pu donner que des explications irrationœlles et surnaturelles.
Imbu de ces idées d'application des procédés scientifiques aux études littéraires, prenant pour épigraphe de son nouveau roman, Thérèse Raquin, cette phrase de Taine : « Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol », Emile Zola avait trouvé sa voie nouvelle, et déjà la conception première des Bougon- Macquart se dessinait, s'agrégeait et se constituait dans son esprit.
Il établit ce raison oement : faire une œuvre littéraire, qui soit un ouvrage issu, non pas de l'imagination, et de la combinaison plus ou moins heureuse de personnages fictifs et d'aventures exceptionnelles, mais fondé sur l'observation des faits de la vie courante, sur l'examen des hommes et des choses qu'on rencontre, qu'on voit, sur lesquels on a des analyses et des procèsverbaux, en se préoccupant des phénomènes biolog;!ques, des maladies, des infirmités, des tares et des pijàdispositions de ces êtres, avec sincérité et sang-froid étudiés. Il ébaucha vaguement un plan, vaste et varié, qu'il résumait ainsi, dans ses songeries d'avenir, de travail et de gloire :
Tracer un tableau de la société actuelle, placer les personnages de l'action à imaginer dans leur milieu réel, et montrer les actes, les passions, les crimes, les vertus, les souffrances et les résignations de ces êtres, ausa' vivants, aussi exacts, aussi contemporains que possible provenant de leur organisme, des affections transmises par l'hérédité, des legs funestes ou favorables des parents,
[ U y eut san& doute, dans rinspiration de Zola, dans ' son désir de composer <x Tbistoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire », une autre pré- ^ occupation que celle de décrire les ravages successifs de f }a névrose d* Adélaïde Fougue, parmi ses descendants, I tous placés dans des milieux divers et situés à des échelons différents de Tordre social. L'étude détaillée, brillante aussi, de la lésion organique ancestrale d^une paysanne, et l'analyse des manifestations de cette tare originelle dans la postérité de cette démente, ne pou* ^ vaient suffire à l'imagination et à la puissance généra- ' liaatrice d'un poète tel qu'il était, à l'heure où il écrivait la première ligne de la Fortune des Rougon^ tel qu'iï est resté lorsqu'il nous donnait Tèpopée sombre et grandiose de la Débâcle, Au fond, il rêvait une autre et plus vaste composition, qu'une série de procés^erbaux et d'observations physiologiques sur des accidents héréditaires, nerveux et sanguins. Il était romancier, poète, surtout, un grand artiste capable de peindre de larges: fresques, il ne pouvait d'avance se confioer dans un travail de carabin, dans un rapport de médecin-légiste. Aussi a-t-il largement sauté, et par des bonds superbes, au^elà du cercle anatomique dans lequel il avait pré^ tendu s'enfermer.
II n'a pas toujours appliqué logiquement et scientifiquement la théorie de l'hérédité, qu'il attribuait comme base à l'édifice littéraire qu'il avait résolu de construire, et dont il portait à^}k tous les devis et toutes les proportions, dans son jeune et ardent cerveau.
^yd principe de l'hérédité est que tous les êtres tendent
i répéter dans leurs descendants. Les races^ les nations,
populations, les familles ont une sorte d'identité
« lective et générale. L'hérédité se fait sentir dans les
manifestations de la santé, de la maladie, dans les prédispositions à contracter certaines affections, et dans l'aptitude à leur résister .
Au physique, dans les dispositions morbides, dans le développement vital, la force héréditaire, nocive ou bienfaisante, est dominatrice. Elle ag'it, à notre insu, par ellemême. De nos parents, nous tenons une aptitude à contracter certaines maladies, à résister à certaines contagions. L'hérédité prédispose à la tuberculose, aux tumeurs cancéreuses, aux affections cardiaques, aux maladies mentales. Ceci n'implique point une fatalité complète et inévitable. L'évasion est possible du bagpne de l'hérédité. Dans Tordre des affections malheureusement transmissibles, il n'y a, en g-énéral, qu'une facilité fâcheuse à les contracter et une difficulté à en obtenir g-uérison. Toutefois, les soins, les changements de milieu et de climat, le genre de vie approprié à la cure peuvent contre-balancer les prédispositions héréditaires, et même les anéantir. Le fils d'un goutteux, urbain , menacé d'une affection essentiellement héréditaire, peut, en habitant la campagne, en exerçant un métier manuel, en vivant sobrement, en se privant d'alcool, quelques-uns disent en buvant du cidre, car la goutte est inconnue en Normandie, se rendre exempt de la maladie paternelle. Lie diabète, Talbumine, attributs ordinaires des citadins aisés et des pères voués aux occupations sédentaires, aux travaux intellectuels, aux spéculations, ne se rencontrent pas chez les fils, transportés aux champs, ou tombés dans la pauvreté.
Les instincts, chez les animaux, se transmettent, «« perpétuent. Tout ce qui a rapport à la nutrition, à reproduction, à la défense et à la conservation de l'an mal, passe de sujet en sujet, de génération en génération
Les qualités particulières d'une espèce : la vitesse des chevaux de courses, le flair et la sag'acitè des chiens de chasse, sont tellement considérés comme essentiellement héréditaires que le prix d*achat de ces animaux est fondé sur leur filiation exacte. Certains prix, dans les épreuves de courses, les paris, les enchères sont établis d'après les noms des parents et les renseig^nements que Ton a sur leurs anciennes actions. L'élevag'e, en général, attribue Fimportance la plus grande à Théré- I dite. L'animal vant^ à sa naissance, par son pedigree. t En est-il de même, chez l'homme, pour le caractère, I pour la santé morale, pour la vigueur intellectuelle, pour ^ les talents, pour les vertus civiques ou privées ? Le doute est permis. On signale^ il est vrai, des familles où des supériorités artistiques se sont maintenues, d^autres, où des habiletés professionnelles se sont visiblement transmises. Il est des lignées notoires de musiciens, de peintres, de militaires, d'athlètes, de maîtres d'armes, de constructeurs, d'inventeurs. L'hérédité est-elle seule en cause? L'exemple, les propos perçus dès les primes audi-
(tions, les encouragements paternels ou maternels, la familiarisation, au bas âge, avec les instruments ou les outils de l'art et du métier des parents, ont une , influence plus décisive sur la vocation, et sur la future ' maîtrise de l'enfant, que l'hérédité en soi.
Les légistes, les criminalistès, les médecins rendent l'hérédité responsable de bien des infirmités morales . Sans doute, il est fréquent de voir le fils d'un alcoolique, ' d'un débauché, d'un paresseux, d'un voleur, ou d'un 1 irtrier, suivre les traces paternelles/ Mais qui ne voit ( la fatalité du milieu, la contagion perverse du voij ige, la misère, le manque de bons exemples et d'uti- L I enseignements, ne jouent, dans cette transmission
a34 EMILE ZOLA
malfaisante, un rôle aussi paissant que Tatayisoia? La contradiction du proverbe, sur ce sujet énigmatique^ formule bien l'incertitude de Topinion : « Tel père, tel fils », dit Taj^iome favorable à la transmission morale béréditaire. A quoi un autre dicton, non moins populaire, réplique : « A père avare, fils prodigue. » De nombreux exemples, sous les yeux de chacun, justifient ce dernier proverbe, en particulier, et démontrent qu'en général les enfants qui héritent des vertus, des vices, des talents, des antipathies, des goûts et des opinions des parents, forment la minorité. La richesse, la culture intellectuelle, les relations sociales font, le plus souvent, du fils, un personnage bien différent du père, au moins par les manières, les tendances, les sentiments. Toutefois les habitudes alimentaires, les goûts, les préférences professionnelles, les vocations, les opinions aussi, et ce qu'on appelle les préjugés, ne sont que la transmission de croyances et de répugnances ancest raies.
Mais la loi biologique de l'hérédité, incontestable dans Tordre physique, et qui se manifeste par la génération perpétuant Tespèce, se trouve-t-elle vérifiée dans le domaine psychologique, dans la pensée, dans la conscience ? C'est un mystère redoutable, et qui constituerait , s'il était réellement établi, et scientifiquement démontré, la plus épouvantable des fatalités. Les discussions théologiques interminables sur la prédestination et la grâce, et la vieille théorie du péché originel reprendraient toute leur âpreté, toute leur funeste vigueur, sous le couvert, non plus de la foi et de dogmes révéler mais sous le terrible évangile nouveau de la sci^nce^i de Texpérimentation» L'existence serait le bégne' o l'être, en naissant, se trouverait enfermé à perpétuit
LE NATURALISME 2l35
sans espoir de Kbération. La schalaslique, et sa damnation irrévocable, revivraient sous les controverses scientifiques, avec la prédestination de l'homnie au châtiment ou à la ^râce.
I H n'est pas de problème humain plus inquiétant que celui-là. La légende d'Adam serait-elle toujours Thistoire véridique des êtres, et le premier homme, châtié à perpétuité dans sa postérité, aurait-il transmis, coname Tenseig'ne TEglise, Texpiation de sa prétendue faute à Timmense théorie des générations se déroulant à travers les siècles, sans pouvoir échapper aux conséquences de , rhérédité? La terre serait l'Enfer de Dante, et les dam- I nés, en franchissant la porte de la vie, devraient, sur le ^ seuil fatal, laisser toute espérance? Seulement, Torigine de la damnation serait^ non point le péché^ mais la vie même. Ce serait épouvantable, et l'innocent réprouvé n'aurait même point le droit de maudire une divinité cruelle et injuste, ni de nier un dogme absurde et sauvage, puisque ce serait la vérité, et la science qui, sans avoir édicté la pénalité^ en établiraient l'existence. Ce fatalisme n'est heureusement pas aussi absolu, et i révasion n'est pas impossible aux condamnés de l'atavisme. L'homme, grâce aux conditions meilleures de ! l'existence, à l'aide de soins appropriés, par les moyens ' coratifs que la science lui fournit, dans Tordre physique, et par k culture intellectuelle, par l'enseigne- . ment reçu, par le travail et le bien-être acquis, par toutes les organisations de prévoyance et toutes les ressources d'éducation et d'instruction que la civilisation, le j g-rès moderne, et surtout les institutions démocratiq s mettent à sa disposition^ dans l'ordre psycholog-ique, d s le domaine de l'intellect et de la conscience, peut s oustraire aux conséquences de l'hérédité.
Zola, surtout dans les premières heures de son travail , où la physiologie semblait servir de guide à sa littérature, a certainement accordé trop d'importance aux influences ancestrales. Il n'a voulu voir que les transmissions de tares et de prédispositions morbides, et il a trop négligé d'observer le déterminisme moral, provenant des conditions sociales et individuelles, au milieu desquelles le sujet humain évolue, j, .^ ''- ) ^ "
L'homme, dans bien des cas, puise dans un sentiment tout personnel, égoïste, ambitieux ou indolent, parfois capricieux et illusoire, car les rêveries gouvernent aussi l'âme humaine, la force nécessaire pour réagir contre les pressions de l'hérédité morbide, de l'hérédité anormale. L'homme est curable et perfectible dans le plus granp nombre des cas. La société n'eût pas vécu, si les tares physiques et les vices psychologiques n'avaient pu être atténués, dilués, guéris. Nous avons, tous les jours, sous les yeux des exemples de ces résistances aux phénomènes héréditaires. Des fîls de tuberculeux, d'anémiés, habitant des logements insalubres, ou exerçant des professions malsaines, se transforment assez rapidement en travailleurs bien portants, si la lumière et l'air viennent assainir les masures natales, si, tout jeunes, on les envoie travailler aux champs, ou s'ils exercent quelque métier sain et fortifiant. Dans l'ordre de la conscience, des rejetons de coquins et de paresseux, arrachés à la contagion du milieu, à la promiscuité vicieuse et criminelle, deviennent très souvent de probes ouvriers. Des populations entières, aux tares héréditaires indéniables, peuvent être profondément et promptement améliorée" L'Angleterre expédia par delà les mers, il y a une soixa taine d'années, le rebut de sa plèbe, les déchets social de Londres et de ses cités manufacturières, des filous
} . des prostituées. Toute cette cargaison avariée et contagieuse est débarquée sur le sol neuf de la Nouvelle-
I Hollande. On ne sait trop ce qu'il adviendra de ces vagabonds et de ces voleurs^ toUs urbains, à qui Ton donne
^ pour travail et pour pâture un sol infertile, des roches, du sable, à défricher, à fumer, sans outils, sans engrais. Le courage et l'espoir ne peuvent se trouver dans le cœur
; dc^ ces misérables. On s'en est débarrassé. Le but est
' atteint. La pratique métropole n'a pas à faire du sentiment et de la générosité à l'égard de ces convicts ; ne sont-ils pas incapables de relèvement, d'une amélioration quelconque? La loidivine, comme les jugements des tri-
i bunaux, les condamnent à une irrémédiable déchéance ; ils sont perdus, damnés, et nulle rédemption n'est supposable. Il faudrait être fou pour supposer que cette terre de désolation, cette Australie utilisée comme bagne, pût produire autre chose que des serpents, des anthropophages et de petits voleurs, fils de voleurs, promis à la
î potence s'ils osaient jamais reparaître en Angleterre.
Mais des gisements d'or sont découverts. Les émi-
i grants affluent. Les convicts déportés, occupant le terri-
f toire^ bénéficient des premiers fiions. Les uns commen-
i cent à creuser, à extraire des pépites ; les autres louent leurs bras, installent de petits commerces de denrées et d'outils, de boissons ou de vêtements. Ils réalisent des sommes plus ou moins importantes. Des villes se fon-
ident, où les fils de ces anciens voleurs et de ces vieilles prostituées, devenus aisés par le travail et la spéculation, I se font banquiers, entrepreneurs, ingénieurs, négociants, i )cats. 11 en est qui deviennent juges, d'autres repré-
j itent la reine. Trois générations à peine ont passé, et
tares héréditaires ont disparu, à la surface tout au i uns, et c'est ce que demande la société. Ces héritiers
a38 KMILE ZOLA
des pickpockets ^e Londres ont, sans doute, au fond de l'âme, de mauvais ferments ; mais ils les contiennent, ils ies dissimulent. Ils auraient pour aïeux nos barons et DOS chevaliers, qu'ils ne différeraient sans doute pas beaucoup. Ils ont acquis l'hypocrisie sociale, et cela suffit.
Ces descendants des convicts d'Australie ont une hérédité aussi fâcheuse que toute la lignée d'Adélaïde Fouque, et, parmi eux, s'il se trouve, comme partout ailleurs, des débauchés, des voleurs, des meurtriers, des névrosés, il se rencontre aussi, et en g'rande majorité, des gens honnêtes, respectables, des travailleurs sobres, des commerçants loyaux, d'excellentes mères de familles et des citoyens qui ont constitué un parlement. Bientôt, en poursuivant leur séparation d'avec l'empire britannique, ils auront réalisé ce noble rêve d'avoir une patrie, sans les proclamations d'un Washington, sans l'épée d'un Rochambeau. Les bandits^e Londres ont donc fait souche d'honnêtes gens. Malgré les antécédents déplorables, leurs fils, étant à labri du besoin et ainsi protégés contre les tentations de la misère, sont devenus des habitants laborieux, respectueux de la propriété, des administrés paisibles, soucieux d'éviter tout conflit avec les autorités et les lois. Comme les plus actifs poisons se dissolvent dans l'eau, ou s'atténuent par des mélanges propices, dans des bouillons de culture favorables, les tares de l'hérédité finissent donc par perdre de leur nocivité, et par se dissoudre dans la culture civilisatrice. La damnation du vice, de la criminalité, de la misère) a pour baptême purificateur le bien-être, le loisir et la satisfaction, au moins relative^ des appétits, des instincts et des aspira tions. Le monstre héréditaire peut, après une ou deu générations, se trouver rectifié par une orthopédie spe
i ciale, et la plante humaine la plus sauvage apparaît
• cultivable, par une greffe lente et appropriée, susceptible
I de donner de bons fruits.
Zola a ainsi exagéré la portée de la loi biologique de
I l'hérédité . Il a, du reste, sinon corrigé, du moins compensé cet exclusiviste et attristant jugement, dans plusieurs de ses dernières œuvres, notamment dans Travail.
' La science, l'adaptation de la méthode expérimentale des biologistes, des physiologistes, des chimistes et des physiciens au roman, et Ton pourrait ajouter au théâtre et à l'histoire, voilà donc ce que représente ce terme si
I tapageur de Naturalisme, jeté dans la littérature comme \
! un pavé dans une vitrine.
Le Naturalisme fut un^^de ces vocables mal employés, et sans grand sens d'étymologie, qui servent un temps à la désignation des partis. Les combattants de l'art, comme ceux de la politique, ont recours à ces pavillons distinctifs, combinés à l'aventure, suivis au hasard. Ce
! sont des fanions de bataille. Ils ne servent plus, l'affaire terminée : la dislocation des troupes accomplie, les vaincus conspués et terrés, les chefs victorieux promenés
; sous des arcs de triomphe, on eflface le plus qu'on peut
I l'inscription malchanceuse, et l'on brdle, après les avoir déchirés, les drapeaux de la défaite. Dans l'ombre, cepen-
' dant, de futurs vainqueurs vagissent, senteut croître ongles et dents, et se disposent à mordre et à déchirer
i les aînés vainqueurs, en acclamant un nouveau vocable, en arborant des flammes et des inscriptions inédites. Ils recommencent la bataille avec une qualification toute m ve, tandis que disparaît sous les opprobres celle d< t se paraient les autres triomphateurs, à leur tour
I VI icus et insultés.
I 'S désignations, purement nominales,et qui ne repré-
240 àuiLE ZOLA.
sentent rien autre que les passions et les goûts de l'instant où elles sont lancées dans la vie publique, parfois au hasard et par le caprice d'un parrain demeuré anonyme, sont des moyens de classement et des procédés mnémotechniques.Elles se distribuent souvent à tort. La plupart du temps, elles soulèvent des protestations et des résistances de la part de ceux à qui on. les applique, comme des papiers de police mensongers et de faux états signalétiques. Elles finissent, après avoir été Torigine et le prétexte de querelles, de haines, d'excommunications, de cruautés, et de vengeances aussi, par tomber dans l'oubli et dans le ridicule. On comprend à peine aujourd'hui les violences qui s'élevèrent, aux temps de la scholastique, entre réalistes et nominalistes. Guillaume de Champeaux et ce docte Abailard, demeuré glorieux surtout par une aventure d'amour barbarement interrompue^ nous semblent deux théologiens qui disputèrent follement à propos de choses bien peu passionnantes. Les âpres controverses qui agitèrent le xvii<^ siècle, à la suite des propositions de Jansénius sur le libre arbitre et sur la grâce, sont pour nous d'incompréhensibles logomachies, de peu intéressantes rivalités de casuistes. Si l'histoire nous a rendu familières la plupart des appellations dont usèrent les factions, sous la Révolution^ comme celles de feuillants, de brissotins, de girondins, de dantonistes, de montagnards, d'hébertistes , nous englobons ceux qui s'en servirent dans une admiration collective ou dans un antagonisme parallèle, selon nos propres sentiments^ et l'on ne se préoccupe plus des nuances ni des épithétes. De nos jours, les appellations de légitimistes, d'opportunistes, de centre-gauchers, ne nous représentent qu'une masse de politiciens plus ou moins entachés de réaction. Les qualificatifs dont s'af-
fablent, tour à tour, les gens de la politique, disparaissent et perdent leur signification précise, comme celles que prennent, dans leurs luttes, aussi passionnées, aussi injustes, les gens de la littérature. Nos épithètes du langage politique actuel> de radicaux, de socialistes et d'unifiés, que chacun entend et applique aujourd'hui, cesseront d'avoir un sens et une portée pour nos descendants, comme ont perdu importance, ou même usage, les retentissantes dénominations de jadis. Qui comprendrait un membre de nos assemblées traitant M. Ribot de girondin, ou M. Clemenceau de dantoniste? qui classeserait un de nos écrivains parmi les classiques, ou l'incorporerait dans les romantiques? C'est pour employer un langage rétrospectif, et pour user d'une comparaison encore intelligible, que j'emploie, comme un terme historique, le mot de « romantisme i», en parlant^ ici et là, de certaines tendances littéraires d'Emile Zola. Victor Hugo a été le dernier romantique. On pourrait ajouter qu'il fut le plus grand et presque le seul représentant de cette école mémorable. Il n'a pas laissé de successeurs. De son vivant, il eut des disciples, mais personne, même parmi les plus talentueux adeptes des soirées de l'Arsenal, chez Nodier et du salon de la Place Royale, ne pouvait continuer à se dire et à se montrer romantique. Auguste Vacquerie voulut persister : l'accueil fait à Tragaldabas et aux Funérailles de l'honneur fut la démonstration sifflante qu'on ne saurait recommencer le passé, et que, comme la jeunesse, les écoles et leurs épithètes n'ont qu'un temps .
Uen est pareillementaujourd'hui pour le Naturalisme. ; a revendiqua jusqu'aubout ce titre. Mais qui l'imita? ] fidèle Paul Alexis, Vacquerie de cet Hugo, persista 1 ernier. Jusqu'à son heure suprême, suivant de près
2^2 ÉMTUE ZOLA
celle de son ami et maître, il se vanta d*aser de ce vocable suranné, vainement. Un reporter Tinterro^^eant sar révolution littéraire, il télégraphia : a Naturalisnne pas murtl )> La doctrine était, sans doute, immortelle, mais l'épithéte ne représentait qu'une chose défunte. Depuis, aucun écrivain n'a consenti à endosser cette livrée passée de mode, mise à la réforme, une loque en vérité! Ceci n'empêche pas les souvenirs de gloire et Ton doit du respect à ces défroques. On ne porte plus, dans nos régiments, les bonnets à poils, les hauts plumets et les sabretaches des grenadiers, des voltigeurs et des hussards du premier empire, mais on les respecte toujours. Il est bien, aussi, de s'efforcer, sous des classifications nouvelles et des costumes neufs, de reproduire, le cas échéant, les exploits de ceux qui, avec la plume ou le fusil, firent glorieux ces vieux galons.
Ceci est d'ailleurs dans l'ordre naturel, sinon naturaliste. Le monde des idées, le cosmos intellectuel et immatériel est en évolutions constantes, comme le globe physique, comme tout l'univers. La lutte y est perpétuelle, et les générations, les œuvres, les êtres se succèdent, se recommencent, comme les couches successives du sol, qui révèlent, par leur stratification, les terribles combats et les enfantements déchirants ayant accompagné toutes ces formations superposées dans le cours des siècles. Les romantiques ont assailli et submergé les classiques; à leur tour, les romantiques ont été recouverts par le flot naturaliste, et voici que déjà ce courant a passé, et que, sous nos yeux, la littérature continue à couler : le fleuve est le même, les ondes fluviales seules ont changé.
La répercussion des épithètes dans le langage couran , dans les opinions circulantes, se prolonge pourtant, t souvent faussement.
LE NATIJBIALI8ME Jt43
Pour les romantiques, qu'on se figure toujours chevelus et échevelés, portant le « pourpoint cinabre » sans lequel on était honni, et acclamant à tort et à travers les tirades à^Hernani^ — « vieil as de pique ! il Taime ! » — les auteurs rangés parmi les classiques étaient des podagres cacochymes, ensevelis sous de volumineuses perruques ; pour les naturalistes, les ménestrels du romantisme ne hantaient que les tourelles moyenâgeuses, monnaient du cor perpétuellement, et ne sortaient qu'en compagnie de gentilshommes habillés de ferblanterie. A leur tour, les naturalistes ont connu ces exagérations railleuses. A entendre les réacteurs de Tidéalisme, de la psychologie élégante et de la bavarderie mondaine, — il faut se souvenir que Bourget, talentueux d'ailleurs, se présenta à l'Académie contre Zola et fut élu, — le naturalisme a pour équivalents le grossier, le malodorant, l'immonde. Ce terme de jargon scientifico-littéraire semble vouloir dire, en langage ordinaire : cochonnerie. Les livres de Zola ne pouvaient se lire qu'un flacon d'ammoniaque à la main, disait-on. Ses disciples étaient qualifiés de scatologues. Leurs ouvrages sortaient des sentines, et, en se tamponnant les narines, on écartait ces produits évocateurs de la vidange. Gomme tout cela est loin, est bête, paraît vieillot I comme le temps se charge de tout remettre en sa place, et de dissiper les parfums fâcheux. Le vidangeur en chef, Emile Zola, est aujourd'hui en bonne odeur de popularité. Il est devenu grand homme officiel.
De cela, ses vrais, sincères et purement littéraires ai Is, parmi lesquels je m'honore d'être, se soucient peu. G n'est pas le Panthéon, glorieux bloc, qui ajoutera u: pierre au monument colossal érigé par Zola. L omme de lettres puissant, l'un des plus vigoureux
244 ÈmLE ZOLA
reniaeurs de mots, et, par conséquent, d'idées, qae le xix^ siècle ait produit, n'a nul besoin pour apparaître grand d*ètre juché sur un socle officiel, et d'être mis au ran^ du bon Sadi-Carnot, béatifié par le couteau imbécile d'un Italien sure^^cité.
Emile Zola est en passe de devenir un autre classique. On' Texpurg-era peut-être, avant de le donner à commenter dans les pensionnats de demoiselles, où pourtant l'on connaît Molière et son mari imaginaire, mais on l'expliquera, on l'apprendra par cœur et l'on donnera ses meilleurs ouvrages en prix aux meilleurs élèves. Ainsi en est-il arrivé pour Hugo, son devancier, son camarade de Panthéon. Nous étions, dans ma jeunesse, « collés )) si, au lycée, nous citions un vers on même le nom de ce Victor Hugo, qui épouvantait notre excellent professeur de rhétorique, le racinien Deltour. Aujourd'hui, peut-être avec l'assentiment de Deltour, qui est devenu inspecteur général de l'Université, et ordonne les programmes de classes, les Feuilles d'Automne par exemple, sont devenues tellement classiques que les élèves bâillent en apprenant par cœur ces morceaux, comme si c'était du Boileau. Dans quelques années, quand le rôle militant du Zola des dernières années sera effacé, oublié, et même justement dédaigné, on donnera comme morceaux de récitation aux enfants des écoles, des pages de la Fortune des Bougon^ de la Faute de Cabbé Mouret, de la Débâcle, ou de Travail, Zola sera devenu, à son tour, comme il le mérite, un classique I on le traitera comme un maître, c'est-à-dire qu'on ne le lira plus en cachet ;, dans l'entrebâillement des pupitres, durant les heu $s d'études. Il sera imposé comme un modèle aux bc s élèves, et ceux-ci le traiteront de pompier et s'elforcer< it
cfe ne le point imiter. Ainsi s'accomplissent les temps.
Le Naturalisme, c'est-à-dire Tœuvre de Zola, a con- \. sisté dans un système de composition littéraire, et pour \ ainsi dire, dans un parti pris, dans un procédé de rhétorique nouveau, en contradiction avec ceux qui déjà étaient admis et recommandés. ;
Il s'agissait de paraître innover, en prenant le contre- / pied sur la route suivie par les devanciers, Balzac mis à / part. On se souciait peu de justifier Télymologie. / L'école nouvelle ne procédait pas plus qu'une autre de y « la nature ». Le fumier est naturel, le lilas aussi. Zola et ceux qui Tacceptèrent pour chef, par amitié, par admiration, par goût de l'aventure et recherche du nouveau, sMmposèrent comme règle de négliger les lilas. Ils/ firent donc une sélection dans les choses naturelles. Ils j écartèrent, par méthode, tout ce qui n'était pas simple, ! vulgaire ou brutal. On bannit des emplois, dans tout } roman, les personnes entachées d'aristocratie. Le décor fut bourgeois, populaire, rustique, et les personnages triés sur le volet le plus démocratique. Inteotionnellement, on réagit contre la théorie de Racine sur l'avantage de présenter au public les malheurs des grands, qui semblent plus intéressants, et d'avance Ton protesta contre l'opinion de Maurice Barrés disant : « Il y a plus de luttes et d'intéressants débats dans l'âme d'une impératrice détrônée, qui a connu toutes les gloires et toutes les ruines, que dans l'âme d'une femme de ménage dont le mari rentre habituellement ivre. » Ce parti pris eut ses exceptions : Zola, dans là Débâcle, aiconsenii à ana- ' er ce qui se passait dans la conscience de Napoléon III,
ncu et annihilé à Sedan, et, quand il eut étudié la
^rsionomîe intéressante de Léon XIII, à Rome, il s'écria
LÎsfait : (c Je tiens mon pape I »
Le naturalisme s'e£Porça de ne pas être mondain. 11 évita tout ce qui pouvait flatter l'afféterie féministe. En cela, il se priva d'un élément certain de succès. Ceci serait plutôt à son actif. Il faut être formMablement fort pour s'imposer comme romancier, en pégligeant le plus gros du public liseur de romans,le public féminin. Avoir contre soi la mondaine, la fille et la petite bourgeoise disposant de loisirs, c'est, pour un auteur, diminuer de moitié sa clientèle.
. L'école nouvelle multipliâtes tableaux crus, les scènes / cboquantes même, et dédaigna le plus souvent les mi- / gnardises amoureuses qui plaisent: « Arrière la romance I et l'idylle ! » comme dit Bruant dans sa chanson montl martroise. Mais il y a autre chose, dans la voix humaine, \ que des hoquets et des gueulements, et les marlous ne \^ sont pas toute la société .
. ""^ On affecta de montrer à la foule les sentiments^bas, ; les appétits grossiers, les sensualités bestiales, les misè- ! res et les lamentables nécessités de l'espèce humaine. Capable de faire une statue belle, très belle même, statuaire adroit, de ses mains robustes modelant l'argile de la femme, le bon romancier naturaliste n'oublie jamais les parties qualifiées par M. Prudhomme de honteuses. Il commence même par là. On a dit plaisamment de Zola que, lorsqu'un de ses héros s'abandonnant à l'imagination, à la rêverie, à l'espérance, construisait des châteaux en Espagne, ce bâtisseur pratique, mais grossier, entamait l'édifice par les cabinets d'aisances. Il en faut, de ces endroits-là, même dans un château, surtout dans un château, mais, quand on visite le logis, c'est rarement la première pièce qu'on demande à voir. Zola et ses disciples ont rompu absolument avec le V roman d'aventures, avec les récits mouvementés, les
péripéties, les intrigues, les invraisemblances, qui reviennent à la mode en ce moment, avec le roman policier, re-exportation anglaise des ingénieuses déductions du subtil Dupin d'Edgar Poê, ou du perspicace Monsieur Lecoq de Gaboriau. Les naturalistes se sont éloignés avec horreur des contes fantastiques, d'ailleurs amusants ou impressionnants, des Alexandre Dumas, des Eugène Sue, des Frédéric Soulié.Geci toutefois n'est pas absolu : car, dans l'Assommoir, la grande Virginie, Poisson le mari tueur ; dans iVana, l'incendie; dans Travail^ le couteau de Ragu, sont du domaine feuilletonesque ; Télément mélo intervient, noyé, entortillé dans les descriptions, sans doute, mais brutal et exceptionnel quand même . Les naturalistes ont cherché à tourner le dos au populaire, aussi aucun n'a-t-il pu obtenir un minimum de popularité^ que sans effort obtiennent de très vulgaires conteurs.
Le naturalisme a donc, comme bien d'autres choses, sa légende. On en a fait le symbole de l'ordure, du cynisme, de la trivialité et de la grossièreté libertine. Zola, avant sa glorification socialiste, pour des besoins de parti, était surtout célèbre, dans la foule, comme un homme qui avait relevé les jupes de la Mouquette, et notéavec grand soin les crépitements du paysan venteux, baptisé irrévérencieusement du nom célèbre d'un respectable fondateur de religion.
Le système et sa réalisation ont soulevé longtemps de vives protestations. Nous en pourrions citer de fort curieuses, revues à distance et comparées avec de subséqu ites résipiscences. La plus connue et Tune des plus in( cessantes, parmi ces sévères invectives, est celle d'Ana le France, qui^ depuis, avec une sincérité égale, et un conviction modifiée par le changement de son point
a48 EMILE ZOLA
de Zola, la |
de vue, a prononcé, aux solennelles obsèques < magistrale oraison funèbre que Ton sait.
Il est certain que, malgré toutes les affirmations, plus ou moins sincères, des écrivains qui ont voulu justifier un système et se camper en chefs d'école, en professeurs de chefs-d'œuvre, les préceptes, les méthodes, les grammaires ne sont venus qu'après la conception et la réalisation des ouvrages. Les règles sont enseignées après coup: les livres précèdent les traités sur l'art de les composer. Il convient, toutefois, de noter chez Emile Zola une intense préparation^ un plan savamment établi, et la construction préalable d'une sorte de métier, — le métier dont parlait Boileau, — sur lequel il a mis et remis son ouvrage. Il avait dressé, dès les primes élabora tions de son propre cycle, un arbre généalogique et un tableau physiologique de sa famille des Rougon-Macquart. Cet arbre n'a été publié qu'en 1878, mais l'auteur déclarait l'avoir préparé longtemps auparavant, dès qu'il eut conçu le projet de son œuvre. Il aurait donc travaillé d'après un plan arrêté et sur un canevas fixe. Ce fut un peu la prétention d'Edgar Poë, quand il expliqua la fabrication de son poème du Corbeau, et comment il était arrivé à le construire, ainsi qu'une pièce d'horlogerie, dont toutes les parties choisies à l'avance devaient s'emboîter avec précision, à la place désignée, dans l'ordre voulu. Mais le génial Américain était un grand ironiste, et, en lisant avec intérêt son explication de la genèse d'un poème, on peut estimer qu'il se moque gravement de son lecteur.
Zola paraît plus vérîdique, lorsqu'il énonce qu'ayant lu certains ouvrages scientifiques il résolut de donner un tableau de la société française sous le second empirei observée dans ses parties les plus moyennes, voire dans la classe prolétarienne, ouvriers, employés, mineurs, pay-
sans, soldats, en prenant pour point de départ ane donnée scientifique incontestable ; la névrosé héréditaire retrouvée chez les descendants d'une aliénée, Adélaïde Fouque, dispersés à travers la France .
Les Rougon-Macquart forment donc comme un ta- . bleau de Thomme et de la société, durant les vîng-t années l comprises entre le coup de décembre 5i et la catastro- \ phe de 70-7 1 .
Gomment Zola a-t-il compris son rôle de peintre des individus, des passions, des mœurs et des milieux, des foules, des grands organismes sociaux de Tépoque, qui avait immédiatement précédé celle où il écrivait? Il s'est vanté de procéder expérimentalement . Il est exact qu'il se soit entouré de documents abondants, qu'il ait lu les ouvrages, les journaux, les notices, les catalogues, se rapportant aux divers sujets qu'il se proposait de traiter. Il a questionné avidement les contemporains. Avec une méticuleuse attention déjuge d'instruction, il a noté tous les renseignements recueillis. Il apportait une grande et consciencieuse patience à ces recherches. Il n'épargnait aucune démarche. Casanier, il se déplaçait pour visiter une mine, et, peu alerte, inhabitué aux exercices violents, il descendait, révèlu du costume réglementaire dans les galeries, la lampe à la main. Il remontait du puits, connaissant le travail souterrain, comme un porion; il prouvait alors, dans GerminaU qu'il avait ramené, du fond des galeries, une pleine bannerée de documents précieux sur l'existence et sur les passions des travailleurs du sous-sol.
ne anecdote caractéristique : faisant partie de la r Action du Bien Public, il fut invité, comme tous les c aborateurs, à la soirée d'inauguration que M. Menier, p priétaire de ce journal, donna, lorsqu'il prit posses-
a5o Emile zola
sion de son hôtel fastueux^ avenue Velasquez, au pare Monceau. Pendant la réception, indifférent aux excellents artistes qui se faisaient entendre, on vit Zola, errer» fureter parmi les salons dorés, braquant, ici et là, avec fixité, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et, sou raoise ment, prenant, sur lerevers de son programmé, des notes brèves. Il se documentait pour son roman de r Argent, etThôtel Menier servait de devis descriptif pour le futur logis de Saccard.
Il accepta,- lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courbé sur la tâche quotidienne, et en compagnie de sa mère, de sa femme, très cr pot-au-feu », et de quelques amis fort peu mondains, des invitations à dÎDerchez des femmes en vue de la galanterie parisienne. Il soupa au Café Anglais avec des viveurs émérites, et le peintre Guillemet le conduisit chez M*^® Valtesse de la Digne, l'amie des artistes, demi-mondaine réputée, dont les échotiers décrivaient complaisamment la table bien servie, Técurie correctement tenue, la chambre à coucher somptueusement décorée. Il étudia, comme s'il eût procédé à une expertise, l'hôtel du boulevard Malesherbes, l'ameublement^ les toilettes de M}^^ Valtesse, pour habiller, meubler et loger sa Nana.
Il se fit noctambule, en compagnie de Paul Alexis, pour assister au réveil des Halles, aux arrivages, aux déballages, et à la criée. La lecture de nombreux ouvrages de piété, de manuels de théologie, de rituels et de publications ecclésiastiques, lui prit de longues journées lorsqu'il préparait la Faute de l* abbé Mou ret. On le vit, assidu et comme figé dans une édifiante attitud suivre les offices, à Sainte-Marie des BatignoUes^ po la confection de cet ouvrage, où la description du Pai dou exigea encore de lui la consultation minutieuse (
LX NATURAUSME ^5l
catalogue de Lencézeure, et le dépoiiiikment de nombreax traités de botanique et d'horticalture.
Il n'avait jamais été invité à Compièg-ne; il ig^norait les usages et l'étiqaette de la cour. Il se fit renseigner, pour la Curée, par Gustave Flaubert, qui avait été compris dans une des séries* Il puisa aussi des indications utiles, dans un livre sans grande valeur, mais plein de détails sur la vie du château impérial, écrit d'après les souvenirs d'un ancien valet de chambre des Tuileries. Ces renseignements de seconde main se trouvaient parfois incomplets ou erronés. Alors il suppléait à la documen- I tation par un effort Imaginatif. Ceci fut cause de quel- ',- ques inexactitudes, très rares, dans ses livres. Ainsi^ dans . la Curée, il décrit le brouhaha des conversations, les chuchottements au crescendo bientôt assourdissant, les exclamations et les rires des convives de la table impérial, tapage de gens satisfaits et repus, chœur de joie et de triomphe, auquel l'empereur ne tarde pas à se mêler. Le tableau est vigoureux et impressionnant. L'exactitude i en est, toutefois, contestable. Un des articles du règle- ; ment du château, que chaque invité trouvait afliché dans I sa chambre, et dont il devait prendre connaissance à son arrivée à Gompiègne, prévenait que l'obligation du : silence était rigoureuse, pendant les repas auxquels Sa Majesté présidait. On ne devait entendre que le rythme des mâchoires, dans la salle à manger, et la musique ; des Guides sous les fenêtres. Zola ignorait cette prescription, dont Flaubert avait négligé de lui faire part, et que le valet de chambre avait omis de consig r dans son livre. Il est probable que, s'il eût o lu ce règlement, Zola eût tiré du silence, planant si ces dîneurs de proie, un effet autre, mais aussi p isant que celui qu'il demanda à la description du
prétendu tumulte joyeux et arrogant du festin impérial.
Les tableaux de la vie des faubourgs, de la misère ouvrière, des allées et venues des travailleurs, ont été brossés d*après nature. li n'eut qu'à se souvenir, pour décrire les logis de la Goutte d'Or, des méchants garnis du Quartier où s'était abritée sa jeunesse besogneuse. Il avait eu Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes pour voisins de table, aux gargottes du quartier Mouffetard. II eot, cependant, besoin de parcourir les dictionnaires d*argot, les lexiques de la langue verte d'Alfred Delvau,de Lorédan Larchey, pour faire parler aux personnages de V Assommoir le langage pittoresque et faubourien qui leur était familier, et pour raconter leurs sentiments, leurs actes, leurs préoccupations et leurs goûts, avec les termes vulgaires et colorés dont leurs congénères usaient dans[la réalité. Des livres sur les classes ouvrières, comme la Réforme sociale de Le Play et le Sublime de Denis Poulot, l'aidèrent aussi dans sa peinture des mœurs populaires.
Zola, pour construire un roman, se préoccupe donc d'abord des matériaux pour ainsi dire accessoires. Il ^ donne le plus grand soin au milieu. 11 dresse Tétat i signalétique de chacun de ses personnages.
Je ne sais pas inventer des faits, a-t-il dit, racontant à un de ses amis comment il établissait un roman. Ce genre d^magination me manque absolument^ ajoutait-il. Si je me mets à ma table pour chercher une intrigue, un canevas quelconque de roman, j*y reste trois jours à me creuser la cervelle, la tête dans les mains, et je n'arrive à rien. C'est pourquoi j'ai pris le parti de ne jamais m'occuper du sujet. Je coounence à travailler mon roman^ sans savoir ni quels événements s'y dérouleront ni quels personnages y prendront part, ni quels seront le commencement et la fin. Je connais seulement mon personnage principal, mon Rougon ou mon Macquart, hor ne
OU femme. Je m'occape seulement de lui, je médite sur son tempérament, sur la famille où il est né, sur ses premières impressions et sur la classe où j'ai résolu de le faire vivre. G*est là mon occupation la plus importante. . .
Muni de ses notes, des détails qu'il se procurait par des enquêtes personnelles, par des renseignements sollicités à droite et à gauche, par des lectures, jetant sur le papier quelques brèves indications destinées à servir de points de repère, il déposait sous une chemise ce butin documentaire. Chaque personnage avait sa fiche. Il procédait ainsi à la façon d'un juge d'instruction, préparant un dossier criminel, ou d'un avocat général recueillant sur accusés et témoins, tous les rapports, tous les constats, qui lui serviront à prononcer son réquisitoire devant le jury. Zola n'abordait le public qu'avec un dossier complet et en état. Il ne voulait rien laisser à l'imagination, à l'hypothèse, et son roman était, à ses yeux, un livre d'enquête et un résumé d'observations physiologi ques, sociales et humaines.
Ainsi compris et appliqué, le roman dit « naturaliste » se distingue d'un travail littéraire, plus ou moins perfectionné, destiné uniquement à montrer l'humanité dans ce qu'elle a de laid, de bas, de malpropre, de honteux et de misérable, et le romancier cesse d'être considéré comme un boueux et un scatologue, parce qu'il a tenu compte, dans son œuvre, de ce qui existe dans la nature. Assurément, on peut reprocher, surtout aux imitateurs de Zola, d'avoir systématiquement recherché la sanie et l'ordure. Zola, dans tous ses livres, a réservé la part de l'idéal, et c'est faire montre d'ignorance ou de parti pris ' 3 d'affirmer, comme on l'a tant de fois répété, d'après e bouche éloquente, qui, depuis, s'est rétractée :
l prête à tous ses personnages Taffolement de Tordure. . .
254 ÉVILB ZOLA
jamais homme ii*avait fait an pareil effort pour ariHr Iliama^ nîté, insalter â toutes les ima^s de la beauté et de Tamoar^ nier tout ce cfui est bien et tout ce qui est beau. Jamais homme n'avait à ce point méconnu Fid^al des autres hommes...
Noas verrons, en examinant de près chaque œuvre de Zola, combien ce violent réquisitoire, qui a fait jurispru^ dence, était injuste et inexact.
Zola a considéré et pratiqué son système, qualifié par lui de naturaliste, comme Tétude scientifique et expérimentale de l'homme dans la société. Il l'analyse, comme être pensant, avec ses vices, ses passions, ses qualités, ses prédispositions, ses attaches consanguines, ses affections héréditaires, ses préjug'és d'éducation, tout cela relativement au milieu où il s'ag-ite. Il procède à ce travail analytique avec le manque absolu de parti pris, qui doit animer le vrai savant faisant une opération intéressante. Il se campe, la plume transformée en scalpel, devant de la chair, devant de la réalité. Il dissèque avec précision et observe avec méthode. Il a la patience et la sagesse d'un Guvier étudiant un animal peu connu. Il use du microscope et s'arrête, charmé, quand il a surpris tel filet nerveux jusque-là négligé. C'est à l'œuvre du naturaliste que peut, avec justesse, se comparer la tâche de cet écrivain biologiste et physiologiste.
Ce labeur, cette sévérité de moyens, cette scrupuleuse attention, ce souci du détail, cette patiente investigation de tous les instants font du livre du romancier, jusquelà considéré comme chose frivole, jouet pour les grandes personnes, une œuvre scientifique digne d'être classée au rang des travaux les plus sérieux et les plus ardu". Mais c'est toujours une œuvre d'art. La forme, avec s ; mille difficultés de langue, de couleur, de netteté, viej parer, comme un vêtement magnifique, le squelet
LE NATURALISME a55
scîentîfiqae de Touvrag^e, témoignant, chez l'artiste, d'une difficulté de plus vaincue.
Cette formule du naturalisme n'est pas nouvelle. Elle a été donnée en théorie, en 1842, et, en pratique, dans quarante chefs-d'œuvre , durant vingt-cinq ans , par Balzac, qui, dans Tavant-propos d'une des éditions de la Comédie Humaine, disait :
En dressant rinventaire des vices et des verlus, en rassemblant les principaux faits des passions^ eo peignant les caractères, en choisissant les événements principaux de la société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs ; caractères homogènes, peut-être poavaîs-je arriver à écrire I rhistoire oubliée par tant d'historiens^ celle des mœurs.
On ne recommence pas les conteurs d'imagination. On les plagie, voilà tout. Walter Scott est ainsi pillé et refait, tous les jours, par de petits Dumas subalternes. Les feuilletonistes populaires recommencent les extraordinaires aventures des héros de Frédéric Soulié, d'Eugène Sue, voire de Paul Féval, de Montépin et de Ponson du Terrail. Le roman policier, qui reprend vigueur, avec des épopées compliquées et invraisemblables, dont des détectives gentlemen sont les Achilles et et les Hectors, ne fait que rééditer des exemplaires du \ Scarabée d*or et du Double assassinat de la rue Morgue d'Edgar Poë. Enfin, les psycholoo:ues , les I narrateurs mondains et les fabricants de livres bébètes, I dont la couverture peinturlurée, affriolante et brutale, ; est tout rintérêt, comme ces toiles peintes à l'extérieur d< W baraque foraine, n'ont pu, en recommençant les \ ce Burs badins du xviii® siècle et en costumant à la ; m eroe, chez le couturier en vogue et chez la modiste ei ^enom, les héroïnes de Choderlos de Laclos et de
256 ÉMILU ZOLA
Louvet, renverser la base même du roman moderne : la réalité.
L'humanité marche et se modifie. Le roman la suit, pas à pas. L'écrivain qui naît, à chaque étape reprend Phistoire de Tétape, où firent halte avant lui ceux de la génération précédente. Le roman, conçu selon les principes que Zola a non seulement exposés, mais dont il a^ par l'exécution, démontré la force et la vérité, devient ainsi comme le journal de Thumanité. C'est ce qui fait que si le Naturalisme, en tant qu'école, que cénacle, n'est plus qu'une expression littéraire, un vocable servant, comme celui de Romantisme, à désigner une époque et un certain nombre d'œuvres classées, la méthode, dont ce mot caractérisait les principes, sijrvit. Elle ne peut mourir. Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola n'auront plus, assurément, un public pressé et se hâtant de lire leurs œuvres pour être au courant, ou se mettre au niveau intellectuel du temps, mais leurs ouvrages, acquérant la solidité des classiques, s'imposeront longtemps, toujours, à l'admiration des hommes, lis mériteront d'être étudiés, commentés, expliqués, étant devenus livres d'histoire, traités de philosophie sociale, et documents indispensables aux sciences morales et politiques, pour la connaissance du siècle qui les a produits.