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leur existence, leurs actes, leurs sentiments, leurs passions, le vocabulaire est celui de l'atelier, du comptoir, de la rue. Ce n'est pas l'argot classique, le big-orne des chansons du temps de Gaultier-Garg-uille, ni le « jars » d'Eugène Sue « dévidé » dans les Mystères de Parisy mais plutôt la langue verte, le parler trivial des ateliers et des cabarets. L'auteur a écrit comme les ouvriers ont l'habitude de « jacter ». Il a dû, pour substituer à sa langue littéraire ce parler, faire un effort de linguistique.
Je crois que la Chanson des Gueux, de Jean Richepin, parue un peu avant T Assommoir, l'aura excité à user de ces vocables pittoresques et colorés, qui forment le fond de la langue du peuple parisien. Cette curieuse adaptation de l'idiome populaire à une œuvre de littérateur ne s'est pas effectuée sans travail . On sent, ici et là, que l'auteur a péniblement fait son thème. Il devait penser, dans la langue très littéraire, souvent poétique, qui était la sienne, qu'il employait en ses romans précédents, et îl mettait ensuite en (( faubourien » les mots et les tournures de son langage usuel. Ainsi, et cet exemple, pris entre mille, démontrera le mécanisme du procédé, dont il ne parut s'aviser qu'après réflexion, car les deux premiers chapitres de l'Assommoir ne sont pas écrits en style argotique : à un endroit du roman, il s'agit de montrer Coupeau déambulant, Tair crâne, disposée rire^ à s'amuser, avec des camarades qu'il précède. Ceci pourrait se dire simplement ainsi. Zola transpose argotiquement la phrase ordinaire et écrit : « Coupeau marchait e" avant, avec l'air esbrouffeur d'un citoyen qui se sent < ttaque... »
Uette déformation du langage correct et littéraire est { m usage fréquent au théâtre. C'est ce qu'on appelle ] oiser. Il y a des exemples classiques et fameux de ce
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procédé. Molière y eut recours dans deux ou trois pièces. Les comiques secondaires, les auteurs poissards^les membres du Caveau en ont abusé. Les paysans d'opéracomique, depuis Sedaine jusqu'à Scribe, s'exprimaient presque obligatoirement dans ce patois. Désaugiers, Emile Debraux, Frédéric Bérat, ont également employé ce vocabulaire destiné à donner Tillusion de la réalité* Aujourd'hui encore, dans les revues, dans les farce$ militaires et dans les drames, où il y a des bergers, des campagnards, des filles de ferme et des servantes d'auberge, les auteurs les font patoiser, pour donner^ pensentils, plus de vraisemblance au milieu. Des paroliers populaires, ou plutôt populaciers, comme Charles Colmance l'auteur du P'tit Bleu, à' Ohé! les Petits Agneauœ, et les chansonniers montmartrois, Aristide Bruant, Jules Jouy, de Bercy, Yann' Nibor, Botrel,ont employé tour i tour l'argot des souteneurs et le parler naïf des matelots et des pêcheurs de Bretagne. Enfin, dans le roman, il existe un très curieux récit, antérieur de plusieurs années au livre de Zola, le Chevrier de Ferdinand Fabre, où Taur teur prête à son Eran de Soulaget, à son Hospitalière et aux autres personnages du Rouergue qu'il met en scène, un idiome bâtard, mi-littéraire et mi-rustique, qui donne de la saveur agreste à l'ouvrage.
Zola a voulu communiquer l'impression frappante de la vie, en faisant parler l'argot à ses faubouriens. On peut contester qu'il ait réussi. C'est une réalité factice et ua langage convenu qu'il nous donne. Il y a forcément une convention du langage, au théâtre comme dans le livre; et, dans toute œuvre de littérature, les persouna^ js ne dialoguent pas du tout comme ils le feraient dans a vie réelle. Ils n'expriment que les sentiments, les p (sions, les faits qu'il est intéressant de connattre, et V\ i-
leur traduit, avec son style propre, maïs avec Ip dictîoanaire courant, avec la g^rammaire ordinaire, c^ qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont à dire. Quaqd, au lieu du dialogpue, Tauteur eniploie le style indirect, quand il analyse et décrit les sensations, les idées de ces mêmes personnages, il le fait avec une correction et une minutieuse analyse qui le dénoncent à chaque ligpe.
Il est impossible que la convention ne régisse pas l'expression dans toute œuvre, romanesque ou théâtrale. Si vous mettez un Anglais, un Africain, un Japonais à la scène, vous supposez, et le publip admet avec vous, que cet exotique connaît notre langue. Schiller a fait Jeanne d'Arc s'exprimer en bon allemand, bien qu'il soit contraire à la vraisemblance historique que Théroïne lorraine ait pu parler l'idiome germanique. Elle l'ignorait. Quand un romancier raconte les actes de ses persour nages, ou décrit ce qui se passe dans leur conscience, il emploie nécessairement les termes, les tournures, les formules qui sont à sa disposition et qui correspondent à sa culture, à sa force de coloris, à Tintensité de son style, et pas autrement. On pe saurait demander à un auteur dramatique du xx^ siècle, dpnnant une pièce sur l'Affaire des Poisons, de mettre dans la bouche de ses acteurs les phrases et les tournures usitées h la cour de Louis XIV, ou à un romancier moderne, traitant un sujet se passant dans l'antiquité, de faire parler ses héros comme les contemporains de Pétrone Arbiter. Ni Victorien Sardou ni Sienkiewickz n'ont estimé nécesfia.ire, à la vraisemblance de leur œuvre ou à l'illusion du iblic, ce trompe-l'œil linguistique.
U Assommoir eût été un livre tout aussi fort, et aurait urni un tableau tout aussi saisissant des milieux populires, s'il eût été écrit dans le style des autres romans
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de Zola. D'autant plus que Targot employé par lui est plutôt poDcif,et hors d^usage. C'est un idiome excessivement variable que ce jars ou jargon. Il se forme et se déforme avec une surprenante spontanéité et une diversité continue. Une vraie végétation cryptogamique. Elle se développe rapidement sur le fumier des villes. Ceux qui usent de ces vocables étranges se proposent surtout de parler une langue à eux, une langue secrète. Il s*agit de ne pas être compris par tous, de se faire entendre des seuls initiés. L'argot des personnages de CAssoni' moir était déjà démodé au temps où Denis Poulot en mettait des expressions sur les lèvres de ses ouvriers du Sublime. Il serait incompréhensible et ridicule aujourd'hui. Celui qui, même à l'époque où Zola place ses personnages, eût répété, dans un assommoir quelconque, les expressions que l'auteur prête à Bibi-1 a-Grillade ou à Mes-Bottes, eût provoqué chez les copains un ahurissement analogue à celui qui, dans un salon, accueillerait un jeune provincial s'imaginant qu'il est toujours d'usage, à Paris, de mâcher lesr, comme les incroyables du Directoire. Le terme même d'assommoir n'a jamais été employé, au moins couramment; on disait, et l'on dit encore, parmi ceux qui fréquentent ces endroits populaires : bistro, mannezingue, mastroquet, abreuvoir, etc. L* Assommoir était simplement le sobriquet d'un cabaret de Belleville.
Une chanson, grossière, de Charles Colmance avait donné une notoriété à cette guinguette. Voici le couplet de cette chanson, dont le refrain était : « J' suis-*-y pochard! »
A rAssommoir de BellVilIe,
Au vin à six sous,
A propos d'une petite fille,
l'assommoir 3oi
J'ai z'evu des coups.
J'en ai-t'y r'çu un' terrible
Dans mon pauv' pétard...
On n' m'appell* pus l'invincible.
Ah 1 j' suis-t-y pochard !
Cette question de forme, de vocabulaire, n'a donc pas eu rimportance ni rorig-inalité que lui attribuait l'auteur. Le gprand succès de V Assommoir tint à d'autres causes : d'abord à l'intensité du drame de l'alcool, à la peinture violente des mœurs populaires, à la vig-ueur et au coloris des tableaux de l'existence ouvrière. Il faut ég'alement noter que rA55ommo/r a été surtout un succès bourgeois, presque un triomphe de réaction. L'antagonisme des classes était flatté. Malgré les affections sympathiques, les élans, les effusions, qui se manifestent surtout dans la vie publique, en vue de la captation électorale, ou par crainte prudente, ceux qu'on nomme les bourgeois n'aiment guère ceux de leurs contemrains qu'on englobe dans la désignation de « peuple ». La distinction paraît subtile. Elle est forte, cependant^ et aisée à constater. Elle se traduit par le langage, par le costume, par le cantonnement et la séparation d'existences et d'habitudes. Ceux qui ne se livrent pas à un travail manuel, qui ne sont pas salariés à la journée, ou qui ont des prétentions à une certaine élégance, à une distinction plus ou moins affinée, ceux qui se classent dans la catégorie des « messieurs » , leurs épouses étant des a dames », et leurs filles des « demoiselles », — on sait quel fossé il y a entre ces deux expressions' : le « dame » ou une « femme » vous demande ! » — ;ux-là sont désignés sous le nom historique et politique i « Bourgeois » ; ils forment une formidable caste, allant "^ la haute finance,de^ l'aristocratie vieille ou neuve, des
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fonctionnaires, des titulaires de charges, des possesseurs de terre et de châteaux, des gros négociants et des hommes à professions dites libérales, jusqu'aux modestes employés, aux petits commerçants, ayx cpatre-msttres, aux surveillants, aux ouvriers détachés de Tétabli, démunis de Toutil et portant redingote et veston, siégeant au bureau, circulant dans les ateliers, tous ceux-là n'aiment pas ce qu'ils appellent le « Peuple ». Ils peuvent le flatter à haute voix pour lui soutirer des bulletins de vote, pour lamadouer et éviter ses insolences, ses gros mots, peut-être ses voies de fait ; ils n'ont pour lui, sauf quelques rares exceptions, que secret dédain et instinctive répugnance. Quelque chose de la répulsion méprisante et haineuse du créole pour le nègre. Les barrières matérielles qui isolaient, dans les Etats-Unis du Sud, les blancs des hommes de couleur ont pu être renversées là-bas ; elles subsistent, chez nous, morales. La bourgeoisie, la classe ci-dessus dénombrée, ne fraye pas avec le travailleur manuel. Elle ne partage ni ses plaisirs, ni ses peines. Elle est indifférente à ses souffrances, à son emprisonnement fatal dans les cellules sociales d'où il est si difficile de s'évader. Est-il un seul de ces bourgeois qui consente à faire apprendre à son fils un état manuel, un métier, à moins d'y être contraint? Une fille de cette bourgeoisie épouse-t-elle librement, sur Ip conseil de ses parents ou par amour, et par choix, un ouvrier? Les classes marchent dans la vie sur des voies parallèles. Elles cheminent sans se confondre, leur union n'a lieu qu'à titre exceptionnel. Ceux qui se mélangent ainsi sont des individus à part, qualifia selon le côté de la voie qu'ils occupent, de déclassés o de parvenus. Ces deux armées rivales s'injurient et s lancent de loin des regards irrités. Pour l'ouvrier, 1
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classe bourg-eoise se compose de fainéants, d'inutiles, de jouisseurs, d'exploiteurs ou simplement de privilég-iés chançards, dont on envie la veine, qu'on voudrait bien imiter, dans les rangs desquels on s'efforce, à coup de coude, parfois à coups de crimes et d'abjections, de se faufiler, mais que le commun des déshérités du sort se sent impuissant à rejoindre et à fréquenter. Pour le bourgeois, la classe ouvrière, est un ramassis d'êtres inférieurs, grossiers d'allures, sentant mauvais, capables de tous les méfaits, toujours entre deux vins, et dont les amours font songer aux accouplements des bêtes, en somme des êtres inférieurs avec lesquels on ne fraternisa que les jours d'émeute et les soirs d'élections.
Zola, par la suite, dans ses généreux contes de fées humanitaires, publiés sous des noms qu'on donne à présent aux cuirassés : Travail^ Vérité, Fécondité^ a réhabilité l'homme du peuple, exalté les vertus ouvrières, idéalisé le forgeron, le paysan, l'instituteur, et peint avec des couleurs fort sombres le monde bourgeois, xnais, à l'époque de V Assommoir, il a tracé un si vilain tableau des mœurs du peuple qu'il a pu passer pour avoir fait œuvre de réaction et de diffamation sociale. L'Assommoir^ où Ton ne voyait que des pochards et des prostituées, apparut à la fois comme une caricature et comme une satire de la classe ouvrière.
Malgré ma vive admiration pour Zola, malgré le respect qu'on doit* avoir pour une œuvre de la force de r Assommoir, il est difficile de ne pas reconnaître que cette peinture des existences et des mœurs ouvrières est peu flatteuse pour la population laborieuse. Plus on l'estimera exacte, plus cette reproduction de la vie faubourienne apparaîtra blessante et même injurieuse, pour les modèles. Elle donne trop d'arguments aux antipa-
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thies bourgeoises, et Toa s'explique ainsi pourquoi Zola, honni lég-endaire comme pornographe et irrespectueux envers le clergé, la morale et le capital, a paru longtemps suspect aux milieux démocratiques. Son tableau, du reste, péchait par Texactitude. Il n'y a pas que de la débauche et de Tivrognerie dans les faubourgs^ et les ouvriers laborieux, sobres, rangés, sont encore en majorité. Sans cela^ Paris ne serait qu'un assommoir géant et qu'un colossal asile d'aliénés.
Les personnages de V Assommoir^ en mettant à part Goupeau et Gervaise, qui devaient symboliser et synthétiser la déchéance morale, matérielle et sociale de i'ouvrîer, conséquence de l'atavisme et de l'alcoolisme, sont tous des ivrognes, des coquins, des brutes. Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes, Bazouge, voilà des êtres Indignes, abrutis par la fréquentation de l'assommoir du père Golombe; tous sont happés par la machine à saouler et pas un n'échappe au monstre. L'auteur n'a fait d'exception que pour deux des comparses de son drame : Lantier et Goujet. Ceux-là seuls ne sont pas des pochards. Mais ces sobres héros sont, l'un méprisable et l'autre ridicule. Exceptionnellement aussi, l'auteur a donné des opinions politiques au souteneur : il est républicain. Grand merci pour la République de cette recrue I
Ici, une critique s'impose : si V Assommoir était une vaste fresque ouvrière, brossée d'après nature, à larges touches, avec crudité, et d'un pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pâte de vérité; si les modèles avaient été observés dans toute leur réalité, l'artiste n'eût pas manqué de donner une place, et au premier plan, à ces ouvriers parisiens si connus, si'répandus : le vieux travailleur, à barbe grisonnante, ancien combatant de 48, plein des souvenirs de la barricade, évoquant les jour-
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nées trafiques de juin, l'émeute de la faim, maudissant Cavaignac, et narrant les atrocités commises par les petits « mobiles », féroces gamins, fils d'ouvriers défenseurs des bourgeois. Ce type existait alors, et très net, très accusé. Il manque. A côté de lui, il eût fait figurer le socialiste rêveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon, énonçant de chimériques projets, construisant, avec des matériaux imaginaires, une cité future idéale et humanitaire, où seraient réalisés les plans fantaisistes des Gabet et des Considérant, fondateurs de fantastiques Icaries. Il eût aussi dessiné les silhouettes familières aux hommes de la génération qui assista à la chute de TËmpire, du jeune ouvrier froid, pincé, aux lèvres minces, lisant beaucoup, pérorant avec âpreté, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques, recherchant les postes de secrétaire ou de trésorier de groupes, organisant des cercles d'études sociales, et préparant, avec une flamme intérieure, révélée par l'éclat sombre des yeux, la lutte finale du prolétariat. Zola ne Ta ni vu, ni même connu, cet affilié à l'Internationale, futur délégué au comité central de la garde nationale, communard ardent, combattant du fort d'Issy ou délégué à une fonction quelconque, destiné, s'il échappait à la fusillade, aux avant-postes, au massacre du Père-Lachaise ou à Texécution sommaire de la caserne Loban, à être déporté en Calédonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire et le militant révolutionnaire absents, la représentation de la vie ouvrière se trouve incomplète et V Assommoir n'est qu'une ébauche inexacte des mœurs ies passions de la population parisienne. Et l'estalet clos, aux carreaux brouillés, le lupanar-café dont luméro géant flamboyait autrefois^ sur les boulevards îrieurs, à Monceau, la Patte de chaty à Rochechouart,
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le Perroquet gris ^ et ainsi de suite à la file, racçrochaDt au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant des Ternes à la Villette. Zola complètement l'a négligée, oublié. C'est pourtant, comme le cabaret, 14a des endroits démoralisateur de la classe ouvrière.
Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans être typique, dessiné de chic, d'après le Jupillon de Germinie Lacerteux, En lui donnant des idées et des préoccupations politiques, Zola a encore commis une erreur, et ajouté à l'inexactitude du tableau. Presque tous les ouvriers, à Tépoque où se place le drame de i* Assommoir y s'occupaient de politique, et étaient* ouvertement hostiles au gouvernement impérial. Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgré la pression administrative formidable et la puissance de la candidature officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors députés : Jules Favre, Emile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Dariraon, les fameux Cinq, puis bientôt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta. Ceci prouvait la force de l'opinion démocratique et opposante dans les faubourgs. Ce n'étaient pas les seuls souteneurs qui battaient, avec des majorités écrasantes, les candidats du gouvernement. Bien au contraire, ces êtres à part dans la société, vivant comme en dehors de la population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les préoccupations, étaient, en grande majorité, indifférents à tout ce qui se rapportait à la politique et aux affaires publiques. N'étant pas électeurs et sans domiciles stables, ils se désintéressaient des opinions et des luttes. Si, par hasard, ils témc • gnaient d'une préférence gouvernementale, c'était i faveur du régime existant : ayant pour principe de i i pas se mettre mal, sans nécessité, avec les autorités. A
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isioment des désordres provoqués dans la rue par la police, à la fin de TËmpire, ce furent les souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des fameuses Blouses Blanches ; Lantier, certainement, se fût trouvé parmi eux.
Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux^ n'est pas non plus exactement observé, ni pris dans la réalité. Lantier, c'est Thomme qui débauche une femme mariée, établie, et qui Tenlraîne à la ruine, à la déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins, des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les brutalisant aussi, de les « meltre au truc t), c'est-à-dire de les envoyer sur le trottoir ramasser, dans la boue de Famour vénal, les subsides nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour do sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutôt en amant ordinaire de femme mariée, et ce n'est pas du tout le don Juan du « tas », pilotant et rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquement, et avec laquelle il ne mène nullement Texistence i ménage à trois. Zola nous a donné un souteneur roanesque, idéalisé, fictif, après Gervaise, poursuivant ■"^« Poisson, ou toute autre femme mariée ; les scombres
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du ruisseau ne le recou naîtraient pas pour un des leurs. Ils ne lai permettraient pas de frayer dans leur bande. Un « paillasson », tout au plus pour employer un des termes de leur langage, et non pas un. vrai « marie ». Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et exceptionnel. C'est le seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile, ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et sentimental, pourvu de toutes les qua-* lités du cœur, orné de tous les dons de Tesprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet, amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à Tépoque où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence. Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme Tauteur du Meunier (TAngibaalt et du Compagnon du Tour de France ^(\\C\\ existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de Tusine ou du chantier, avec cela tout bourrés de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le travai qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmé dont les lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour b baiser ni pour un soupir de désir et d'abandon, ma
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poar laisser filer un simple et logique bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bote que nature.
Mais, à côté de ces deux personnages vagues et irréels, quelle vie, quel relief l'auteur a su donner à ses deux figures du premier plan : Coupeau, Gervaise, et aux personnages plus en arrière, mais qui demeurent devant les yeux, dans la mémoire, si nets, si vrais, si vivants, ceux-là I Et quels magnifiques tableaux se déroulent, dans une clarté intense, de la première à Tultime page de ce maître-livre! Ce sont hors-d'œuvre,pour la plupart, mais ils sont toute l'œuvre, et constituent la plus magistrale des compositions .
C'est d'abord l'impressionnante et si réelle descente du faubourg en éveil, à l'aube frissonnante. Gomme un régiment qui part, les ouvriers, en marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause devant le comptoir, puis le morne et régulier défilé reprend. Le sombre Paris, je vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les yeux, empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les lanternes. Zola a rivalisé, ici, avec le merveilleux aquafortiste du Crépuscule du Matin; il Fa commenté, agrandi.
Puis c'est la scène du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux femmes à la rivalité naissante, l'insulte suivie de la fessée, épisode plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Goupeau et de Gervaise devant le zinc du père Golombe, et la noce, où Mes-Bottes, M"»®Lerat, les Lorilleux, la grande Glémence î 'rémoussent, pérorent, rigolent avec une alacrité don- ] it l'illusion de la vie et la sensation du déjà vu,
Vautres morceaux suivent, d'une exécution aussi ] lureuse : c'est la blanchisserie, avec son odeur fade de
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linges échauffés, son atmosphère aloardissaste et son personnel remuant, babillard et trivial. L'apprentie délurée, vicieuse, la g^rande Clémence dépoitraillée, Ger-^ vaise gérasse, active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de l'argent, taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps^ jetant des regards indulgents de travailleuse réussissant, sur son homme encore aimé, dorloté, excusé, car, pour la première fois, il est rentré saoul, et cuve, sans malice, dans Tarrière-boutique. Toutes ces scènes composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures, les façons de vivre et d*ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et plantureux, donné dans Tatelier, presque dans la rue, imposant l'envie et l'admiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualité de sergent de ville, est réputé avoir l'habitude des armes, investi, par conséquent, de la mission dé trancher le gigot, dont d'abord il détache^ au milieu de rires polissons, « le morceau des dames », l'ivresse tapageuse grandissante, l'étourdissement général, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits bourgeois en liesse^ l'apothéose de Gervaise toujours heureuse et de Coupeau seulement éméché, pas encore incendié dans les flammes de l'alcool, voilà l'un de ces morceaux d'art où Zola s'est montré peintre puissant, à la touche sûre. D'autres scènes, comme la veillée mortuaire, où l'on perçoit l'horrible glou-glou de la « vieille qui se vide », la faction lamentable de Gervaise sur les boulevards extérieurs, la mort navrante de la petite Lalie, le delirium tremei final sont d'une rare puissance, et la mémoire en gar< t à jamais l'impression.
Le romantique impénitent que fut Zola, bien qu'i '
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moins débordant> a, dans l' Assommoir, dotmé sa note: elle est macabre. Le père Bazouge^ le croque-mort ivrogne et philosophe, qui circule dans l'œuvre, pour un contraste voulu, est un de ces personnages exceptionnels comme les bourreaux, les bouffons, les nains difformes^ que Victor Hugo se plaisait à introduire au milieu de ses autres personnages^ en manière d'antithèse vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa place dans le mélo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes funèbres, qui sont de simples déménageurs, coltinant des cercueils, comme ils transporteraient des coffres, ont moins de poésie et plus de simplicité dans la vie réelle. C'est ici un comparse romantiq[ae. Un burgrave du faubourg.
L'Assommoir n'a pas, ne pouvait avoir, chez nous, une influence moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas desAnglaispour y admirer, sous le titre de « Drink» (Boisson), un appel à la tempérance. Il n'a détourné aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriers ne l'ont d'ailleurs pas lu. C'est un réquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais il s'étend à la classe des travailleurs prise dans sa totalité. C'est un anathème en masse et un mépris collectif. On pourrait reprocher à l'auteur, tout en généralisant l'abrutissement de la classe ouvrière par le comptoir, et les terribles breuvages qu'on y débite, d'avoir pourtant pris pour point de départ un fait d'exception. Ce n'est pas tant l'alcool que la fatalité qui cause la déchéance de Coupeau et de Gervaise. L'Anaiiké antique domine toute la tragédie. C'est un accident qui { ratne la dégringolade morale et matérielle du cou- 1 . Coupeau était un bon ouvrier, rangé, laborieux ^ î )re surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les
natades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait
refuser une politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons inoffensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu'à la verte et à la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une consommation de dames. Gervaise était vaillante et tendre. Le bonheur logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail) qui aurait pu ne pas se produire, le fait à tout jamais déguerpir. C'est parce que Çoupeau est blessé, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se met à fréquenter l'Assommoir, qu'il se laisse agripper par la machine à saouler, perdant le goût du travail en prenant celui de l'alcool. Si Cou peau n'eût pas été précipité d'un échafaudage, il eût continué à boire du cassis et eût offert, jusqu'à la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le modèle du ménage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du père Colombe, qui estcausede la chute morale de ces deux infortunés, mais la chute matérielle, la tombée [du > tréteau. Supprimez l'accident, et le cabaret, l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente.
Zola préoccupé, en écrivant l* Assommoir, de peindre la vie ouvrière de Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde du travail ; une moralité, un avertissement, et un enseignement social pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leçon à tirer du livre, c'est que l'ouvrier doit éviter de dégringoler d'un échafaudage.
Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons à demander à l'auteur que du taie-*, et au roman que d'être intéressant et beau, d'être oeu > d'artiste, et, non sermon de prédicant.
L'Assommoir n'est pas le meilleur, mais il est le pi \
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violent et le plus impressioDnant des romans de Zola. Il est demeuré le plus notoire, sans être pourtant celui qui se soit le plus vendu. Mais, à coup sûr, c'est celui qui a attiré le plus d'injures à son auteur, par conséquent la plus g^rande célébrité. Toutes les pierres qu'on jette à un écrivain finissent par former un haut piédestal, sur lequel il se trouve tout naturellement hissé, et d'où il domine la foule. Un moment vient où les pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapidé devient le glorifié.
Zola ignoré, et, ce qui pis est, méconnu, fut, du jour au lendemain, grâce à V Assommoir^ une puissance. Il connut la roche Tarpéienne à rebours : on le précipita^ comme infâme, dans le gouffre^ et il se trouva, comme par un miracle^ relevé et transporté imniédiatement au Capitole . La haine et la sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs guetsapens.
Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il y eût, à cet égard, bonne volonté et complaisance intentionnelle. Aucune qualification désobligeante ne lui fut épargnée. On le proclamait roi de l'ordure et empereur des pourceaux. C'était, pour les uns, le plus dégoûtant des pornographes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers, bref un infâme, un scélérat, Zola-la-Honte I
Le plus répandu des journaux parisiens caractérisait ainsi l'œuvre et l'auteur :
. rencontre de ce personnage des Contes de fées qui chan« ^ it en or tout ce qu'il touchait, M . Zola change en boue t ce qu'il manie...
Sl4 ÊMILB ZOLA
M. Jalës Claretie, pourtant classé parmi les béoÎDs, laDçait cet aoathëme :
Une odeur de bestialité se dég^age de toutes ses œuvres. Ses livres sentent la boue. Cest du priapisme morbide...
Le grand critîqae du Temps^ M. Edmond Sciiérer, écrivait doctoralement :
On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodités ; M. Zola^ lui aussi, se plaît aux choses qui ne sentent pas bon...
Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa Cloche, dé la Curée, et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature de Fauteur de r Assommoir était « putride ».
M. Maxime Gaucher, dans la Revue politique et littéraire, se contentait de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu'il attribuait, d'après Paul Alexis, à l'auteur de V Assommoir,
Ëoiiie Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficulté à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe : Cochon 1 Le père fut si ravi qu'il donna cent sous à Emile. Cela n'est-il pas curieux, en e£Pet, que le premier mot qu'il prononça nettement soit un mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte immédiatement ? Evidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul mot, M. Zola se Test, un beau jour, rappelée, au temps où les choses décentes qu'il écrivait ne faisaient pas venir un centime à sa caisse. Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement ! Et alors il se sera écrié : Eh ! bien ! au fait, et les mots à cent sous ! Alors, de même qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur...
C'est cette misérable et dérisoire critique, c'est ce
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tobu-boha d'outrages et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, à tous les étages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation des salons faisant chorus avec l'hostilité des fau^ bourgs, c'est tout cet orchestre d'ignominie qui s'est trouvé attaquer, sans le vouloir, la marche du couronnement de 2k)îa. Le mépris montant de la foule, le ridicule s'élevant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand Harold, poursuivant cet homme, tout à coup^ et à Tinsu des bouches hurlantes, se transformèrent en formidable Hosannah. Quelques semaines après ce déchaînement universel, par la force des choses, et de par la domination du talent, Tacclamation montait, grandissait^ couvrait tout, et l'auteur de V Assommoir^ Zola-la-Honte, Zola-le-Porqographe, Zola-le-Cochon, était devenu Zola-la-Gloire !
Après une œuvre violente comme VAssommoiry Zola voulut une détente. Sa cervelle était en feu, il lui convenait de la rafraîchir. Il avait besoin d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fîèvre prise au contact des cabarets et des bouges. Le public aussi, à ce roman acre et pimenté, verrait avec satisfaction succéder une œuvre intime et discrète, avec de larges descriptions coupant de reposantes scènes d'intérieur. Alors il écrivit Une Page d Amour.
Ce roman parut d'abord dans le Bien Public, à la p ce môme où avait été publié, puis interrompu l'As- 8 nmoir. Le premier feuilleton fut inséré dans le E lu II décembre 1877; c'est à Toccasion de l'appariti i à'Un^ Page d'Amour que Zola donna, dans le
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même journal, son fameux arbre g'ènéalog-ique des Rougon-Macquart.
Une Page d'Amour^ c'est l'histoire de deux êtres, un homme et une femme, que la maladie d'un enfant réunît, lis s'aiment. Longtemps, ils hésitent à reconnaître eux-mêmes cet amour. Enfin, l'aveu éclate. La maladie de l'eafant, qui avait réuni les amants, les isole, et sa mort les sépare à jamais. L'homme retourne à sa compagne légale, au foyer conjugal, aux affaires et à la banalité écœurante de la vie de tous les jours, la femme se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux en cheveux gris, qui se trouve être un honnête homme. Les deux couples peuvent encore être heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du cimetière.
Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple.
Le principal personnage d*Une Page cT Amour ^ « l'héroïne », c'est l'Enfant.
Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi de l'hérédité, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte dans la matière nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables à ceux qui conduisirent son aïeule, Adélaïde Fouque,de qui elle procède, à la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, à douze ans, dans une bière, guère plus grande qu'un berceau.
L'enfant n'a que sa mère au monde. Elle l'aime fiévreusement, de toutes les forces irritables de son petit être exsangue, de toutes les ardeurs surexcitées de son organisme douloureux. Cet amour filial est si înte je que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand ul mère vient à caresser un autre enfant. Elle est à Yi ait de chloro-anémie. Sur le seuil de la puberté, la jei le
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fille s'arrête comme frappée. Une langueur invincible l'envahit, succédant à des ardeurs passag-ères. Les chairs s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang pâle, déchargé de fer, fait battre à peine ses artères. Voilà pour le physique. Le- moral n'est pas moins atteint. Impressionnable à Texcès, Jeanne est restée deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charité à un vieillard paralytique. Quand un orgue vient à jouer dans le silence des rues voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit, à la clarté bleuâtre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le paisible quartier de Passy, Hélène Grandjean, la mère, s'éveille à un cri sourd de l'enfant : Jeanne, raide, les muscles contractés, les yeux grands ouverts, dans une fixité sinistre, se tord sur son petit lit. Folle, navrée, hors d'elle-même, demi-nue, la mère crie au secours, et comme le secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles, dans la rue que couvre une neige légère tombée le soir, sonne à une porte voisine et trouve un médecin, le docteur Deberle, qu'elle entraîne en veston, sans cravate, sans lui permettre de se vêtir davantage. C'est Tamour, c'est l'amant, qu'elle ramène ainsi à la maison.
Au chevet de l'enfant, le médecin et la mère se voient, sans se regarder, et se reconnaissent sans s'être jamais rencontrés. Il y a des attractions d'âmes. Ils ne se parlent pas. Ils ne quittent pas l'enfant des yeux. Cependant, ils se devinent, et, si leurs regards s'évitent, leurs cœurs cherchent. Cette première et définitive entrevue s'acmplit dans une chaste pénombre. A la fin seulement, docteur se décide à contempler Hélène, et il admire .te Junon chatafne, dont le profil blanc a la pureté ave des statues. Son châle a glissé, et une partie de sa
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gorge apparaît, éblouissante et ferme. Les bras sont nos. Le jupon est mal attaché. Une grosse natte de ses beaux cheveux, d*an châtain doré à reflets blonds, a coulé jusque dans les seins. Il voit tout cela. Elle, à son tour, examine le docteur, et s'aperçoit qu'il aie cou nu. Hélène alors, faisant un retour sur sa nudité chaste de mère affolée, remonte son châle et cache ses seins; le docteur boutonne son veston, et tous deux se quittent, laissant l'enfant, calmée, endormie, et seulement surprise de voir un homme à son chevet, dans la nuit, auprès de sa mère. En s'en allant, le docteur emporte avec lui comme une odeur de verveine qui montait du lit défait et des linges épars dans cette chambre de femme, dont sa profession lui a permis de violer l'intimité, et cette odeur-là ne le quittera plus, jamais plus. On a comme cela, dans la vie, des parfums qui décident d'une existence.
L'enfant guérie, il convient de remercier le médecin. La mère mène sa petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimité s'établit. Il y a des liaisons fatales. La femme du médecin, Juliette, une caillette parisienne qui, selon la formule de nos légères aïeules, babille, s'habille et se déshabille tout le jour, et ne pense à rien autre, la reçoit fort gentiment. La gravité d'Hélène plaît fort à celte évaporée, qui court les premières représentations et les assemblées de charité, joue la comédie de salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquBltc sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse où le cœur n'est pour rien, par se laisser aller à un rendezvous périlleux dans la chambre suspecte d'une maison douteuse. Elle accepte Hélène comme repoussoir. Elle la plaïsûTftû aussi. Elle la compare à son mari, le docteur, toujours quelque peu froid et posé. c( Vous vous entendriez bien tous les deux », dit-elle en se moquant. Le
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mpment n'est pas loin où cette hypothèse va devenir une réalité.
Il passe par la tête dç cette éventée de Juliette, qui a la satiété des fêtes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soig-neusement clos, et entièrement écjairé, comme pour une fête de nuit. A un moment de ce bal d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent dispersées, assises ou circulant çà et là. Le docteur Deberle rencontre Hélène. Ici un eflFarement réciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrière elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler ; elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle reçoit ce premier aveu, haleine embrasée qui la brûle : — « Je vous aime ! oh I je vous aime ! »
Voilà l'exposition terminée et le drame noué. La catastrophe est proche : l'aveu fait et subi, Hélène et Henri Deberle se sont trouvés séparés par les choses, autant que par eux-mêmes. Une sorte d'efïarouchement des sens s'est emparé d'eux, et, sans s'éviter, ils n'ont rien tenté pour se rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tiède envahit la nature et les êtres. Le clergé, qui sait merveilleusement tirer parti des admirables accessoires que lui fournit l'inépuisable magasin du monde, use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scène. Il l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs fraîches écloses, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des arômes qui caressent et à chants qui consolent. Aux voix des vierges se r lent les senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cant ues rivalisent avec les moissons de bouquets et les § pbes de feuillages, pour célébrer Marie. Cette fête de
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la femme, cette fête de mai, attire, passionne et exalte les femmes. Le moment du renouveau est propice. La féminine nervosité, toujours prôte à sabir l'excitation, ébranlée par tout cet appareil décoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces créatures impressionnables aux églises discrètes et parfumées.
C'est dans l'église qu'Hélène revoit Henri. Avec réserve tous deux se retrouvent. Ils. évitent de paraître se souvenir de la scène vive et brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle de passion réfrénée accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un serrement de main. On garde tout. Le cœur s'emplit à éclater. Pas un muscle du visage ne bouge. C'est là le bonheur de tous deux. Les forts et les chastes ont goûté de ces joies. Henri a beau se taire, Hélène l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec Torgue, leur amour infini et leur volupté sans bornes? L'extase lui vient à entendre ces cantiques où débordent les passions divines, et elle ne peut s'arrèréter quand elle a commencé à converser de ses amours, avec Marie.
Mais les extases célestes descendent et se prolongent sur la terre. Un soir, grâce à l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mère Fétu, qui retient Jeanne lui faisant l'aumône, Henri et Hélène se trouvent seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent. Les voilà repris au piège éternel.
Cependant le mois de Marie s'achève, et il va falloir renoncer aux délicieux retours de l'église, quand Jeanne vient encore une fois servir de lien fatal entre ces deux êtres.
Une après-midi, tandis que sa mère, agenouillé< à |
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l'église, demeure abîmée dans ses rêveries sans fin, Jeanne, saisie par la fraîcheur qui tombe des voûtes, éprouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui démolissent cette chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait devoir durer toujours ; son cœur se gonfle de chagrin à voir emporter les grands bouquets de roses qui fleurissaient Tautel. Quand la Vierge, vêtue de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de son aïeule, la folle des Tulettes, la ramène à ce petit lit où, par une nuit paisible, à la clarté faible de la veil* leuse brûlant sur la cheminée dans un cornet bleuâtre, , sa mère dévêtue, au châle glissant, à la chevelure défaite, s'était rencontrée, pour la première fois, avec un homme dont le veston mal boutonné, laissait voir le cou nu.
Toute cette première moitié d'Une Page d'Amour est traitée avec un art de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser. Tout y est à sa place, au point ; pas une dissonance, pas une faute de perspective. Modestement, dans une courte mais ferme préface, l'auteur a été amené, par incidence d'ailleurs, à qualifier son livre, et il l'a défini ainsi : « Œuvre intime et de demi-teinte. » Demi-teinte ne semble pas absolument iuste : tout étant éclairé comme il convient.
Est-ce une figure de demi-teinte que cette épouvantable mère Fétu, geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande, Macette à l'eau bénite, rmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons sus- I tes et des pollicitations équivoques, mêlant les choses { sacristie aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, < it le caducée est un chapelet, provoque, au sortir de
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la chapelle, les rencontres entre les gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxénète les encourag'e, les excite, leur montre du doigt lalcôye propice, au nom du Père^ du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter : Ainsi soit-il ! en tendant sa main crochue, façonnée à tous les vices et à toutes les recettes. Hélène, cette majestueuse et sereine veuve, aux lig^nes sculpturales, à l'attitude de déité douce, pensive et triste, n'apparaît-elle pas en pleine lumière, à tontes les pagres du récit, avec tout son relief et toute son intensité de vie et de passion ? Il en est de même des autres personoag-es, même de ceux du deuxième plan, comme le petit soldat Zéphirin, au dos rond, aux joues énormes, balourd et sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur à la cuisine qu'au camp, épluchant les légumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin, pour faire sa cour à la cuisinière Rosalie, qu'il épousera, peut-être, quand il aura son congé.
Je suppose qu'Emile Zola, en se servant de cette expression : a œuvre de demi-teinte », a voulu désigner une œuvre douce, où la passion a des sourdines^ où les orages éclatent dans le lointain et ne font entendre qu'un roulement assourdi. En cela il se serait trompé. Une Page (ÏA mour^ malgré son titte paisible, ost l'un de ses romans les plus vigoureux. Si l'on n'y retrouve ni la crudité voulue de V Assommoir, ni l'élégante brutalité de la Curée, ïïi la fièvre extatique de la Faaie de l'abbé Mouret, la vie n'y est pas moins manifestée avec toute son outrance ; les passions s'y bousculent dans les mêmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument une œuvre douce et charmante que Une Page d'Amour, c'est une œuvre puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures posées et de bon ton des personnages. Ts
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ne marchent point fendus comme des compas et poussanjt de tragiques exclamations; les sentiments qui les meuTent et les torturent en sont-ils moins véhéments ? On ne voit pas leur sangp couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups bien portés à fond.
Descendez, la lampe de l'analyse à la main, dans cet étrange et maladif cœur de fille de onze ans et demi, qui s'ag'ite^ secouée par les crises spasmodiques de la chlorose à sa dernière période, et demandez-vous si ce drame n'est point poignant et terrible, qui, commencé au bord da petit lit de fer de la malade, trouve son dénouement au fond de cette bière d'un mètre et demi, où Ton couche pour toujours la petite morte ?
L'art moderniste, que Zola désignait sous le terme aajourd'hui démodé de Naturalisme, par la simplicité et la puissance de ses moyens, parvient ainsi à montrer, dans leur puissante réalité, les drames de tous les jours, ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous ne voyons pas, ou plutôt que nous ne voulons pas voirj habitués que nous sommes au fracas, à la mise en scène, aux oripeaux, aux grandes phrases et aux sentiments à panaches et à perruques* C'est par ce rayonnement universel de l'art moderne que l'épopée et la tragédie, jadis domaine exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la. conquête de la réalité. C'est par cette transfiguration puissante de la vie contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphigénie, victime, elle aussi, des crimes et des vices héréditaires. Deux êtres qui s'aiment, une petite fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au romancier pour laisser une oeuvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi, d'après Musset, pour
que le néant ne touche point à Raphaël, d'un enfant s sa mère endormi ?
L'intérêt poignant qui se dégage à' Une Page dA» mour gtt tout entier dans la lutte affreuse qui s'engage dans Tâme de la petite Jeanne. La jalousie, une jalousie étrange, ronge cet enfant, comme le vautour le Titan. Sa souffrance renaît tous les jours.
Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidèle et amoureux patient d*HéIène, se déclare, et que Jeanne apprend que, si sa mère le veut, il sera à la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une précocité terrible, lui monte du cœur aux lèvres : « Maman, est-ce qu'il t'embrasserait ? » Sur la réponse d'Hélène : « 11 serait comme ton père », Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et désormais Rambaud lui fera horreur.
Mais cette répugnance pour l'homme qui a demandé à épouser sa mère fait bientôt place à une nouvelle haine. Avec une perspicacité impeccable, Jeanne reconnaît bien vite qu'elle n'a pas lieu d'être jalouse de ce pauvre vieux Rambaud, car sa mère ne l'aime pas; mais elle a pressenti qu'un autre lui avait volé ce cœur maternel, que son égoïste affection veut accaparer tout entier. Elle a deviné le docteur. Alors elle ne veut même plus se laisser toucher par ce médecin qui la soigne. Elle lui dît : ce Vous me faites mal 1 » et à sa mère elle crie : (c Tu ne m'aimes plus I » Quand Henri et Hélène se trouvent réunis à son chevet, elle fait semblant de dormir, pour les surprendre. Quand ils s'éloignent, elle saute à bas du lit, pour les rejoindre. Eveillée, son --il soupçonneux ne les quitte pas un instant. Et elle o s prouve un moment de satisfaction et d'apaisement c e lorsqu'elle peut faire mille amitiés à Rambaud, devj t
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le docteur, pour le rendre jaloux à son tour. Cette jalousie de Tenfant, cette répugnance envers Thomme qui peut embrasser sa mère est une trouvaille d'observation. Les passions toutes féminines de cette enfant maladive sont fouillées de main de maître.
Enfin, l'adultère se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et décisive des deux amants est amenée d'une façon sobre et dramatique à la fois. Donc Hélène se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit. Hélène s'éloigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue sur ses bras croisés, près de la fenêtre ouverte, les vêtements trempés par un orage formidable qui a éclaté sur Paris. La petite fille, que sa mère a laissée seule, pendant Torage, a eu, durant ces longues heures d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie l'a éclairée. Elle a compris que quelqu'un prenait définitivement possession de sa mère. Alors, quand Hélène rentre, mouillée, crottée, harassée, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la caresse d'une main étrangère. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur familière de la verveine. Elle ne . reconnaît plus la voix de sa mère. Sa peau même semble changée, et son contact l'exaspère. Elle se dit que sa mère n'est plus la même ; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'à mourir, et elle meurt en effet.
Pour la mère, quand elle sort du cimetière, pour fuir à jamais la présence de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille pour toujours, afin sans d' ite de détruire toute pensée de retour subséquent, et p it-être aussi pour étancher une soif passionnelle, un b oin d'aimer et d'être aimée, qu'elle ne connaissait p auparavant et qui la brûle maintenant, elle met sa
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main dans la main de ce brave homme g^sonnant qni ladore depuis si longtemps. Au bout d^an an, les époux, dans un voyage à Paris, entre deux emplettes, voDt faire une visite à la fosse de la petite Jeanne, puis retournent à leurs affaires, à leurs plaisirs aussi.
Tel est l'épilogue impitoyable A* Une Page cT Amour. Le livre se termine avec cette simplicité et dans cette banalité paisible et cruelle, qui sont la vie même.
Il y Si, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui où Balzac a été non seulement égalé, mais même, en maint endroit, dépassé, d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Maligpnon, dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naïf, se détache si nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande sœur qui entend, les oreilles larges ouvertes, les légers propos mondains, et, à la veille d'être mariée, joue encore à la petite fille étourdie, bruyante et garçonnière; quelques tableaux, d'après nature, sont admirablement enlevés : les conversations oiseuses des bourgeoises élégantes en visite dans le jardin, — la soirée de M™" Deberle, — la scène d'amour dans la chambre rose, et aussi ce délicieux croquis de la petite Jeanne jouant toute seule à la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant arrêter Jean, un cocher imaginaire, à la porte de fournisseurs invisibles. Deux scènes sont remarquables entre toutes : le bal d'enfants et l'enterrement.
A ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, maître minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut comme ça, avec Tbabit de satin blanc broché de bouquets, le grand gilet br, ié d'or et les culottes de soie cerise. De plus, org- m1 inexprimable, il porte l'épée en quart de civadi. e. Comme un familier du Régent, il a le tricorne souf le
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bras, la tête poudrée. On lui a appris à saluer et à offrir le bras. Il est charmant. Il conduit à leur place, selon la leçon qui lui a été faite, d'un air tout à fait marquis, les petites laitières, les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entrée dans le salon. Mais,quai^d sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus le bras à personne, et lui dit brusquement et ardemment : « Si tu veux, nous resterons ensemble 1 »
Tout marquis doit avoir sa marquise, dame ! C'est qu'aussi Jeanne est si charmante ! Elle porte un costume de japonaise, la robe brodée de fleurs et d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est traversé de longues épingles, et l'enfant, au fin visage de chèvre, semble une véritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal.
La fête enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariolés, nappe de têtes blondes, où ondulent toutes les nuances du blond « depuis la cendre fine jusqu'à l'or rouge avec des réveils de nœuds et de fleurs ». Puis c'est le goûter avec sa salFe féerique, où sont entassés tous les gâteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire concevoir, « un goûter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes ». Après le goûter, c'est la danse : spectacle fantastique et charmant que ec ce carnaval de g-amins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélang^eaient là, dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies du roman et du théâtre ^ i aurait dit le gala d'un conte de fées, avec des amours ( uisés pour les fiançailles de quelque prince char-
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''omrae contraste à ce tableau d'une couleur si déli-
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cate, et si vive à la fois, voici Tenterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de l'enfant doivent prendre place des petites fîUes. Selon Tusag^e, on les a habillées de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et descendent au jardin^ en attendant Theure du convoi. Une volée d'oiseaux blancs lâchés. Hélène, la. mère douloureuse, les aperçoit, et un souvenir cruel la frappe en plein cœur. Elle se rappelle le bal de Tautre saison, et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en robes blanches lui apparaissent daus leurs joyeux costumes : laitières, chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque à la folle ronde, l'étrange et maladive Japonaise au chignon élevé, traversé de longues épingles. . . Et, plus tard, au retour du cimetière, quand il s'agit de donner à goûter à toutes ces petites filles blanches, un goûter presque aussi beau que celui du bal, Lucien n'otfre-t-il pas à une autre petite fille, sa nouvelle amie, blanche et frêle, qu'on nomme Marguerite, et qui a de fins cheveux d'or pâle, de rester avec lui et d'être sa petite femme, puis* que Jeanne n'est plus là?...
Un personnage étonnant, qui tient une large place dans le drame, la place du Chœur dans les tragédies d'Eschyle, assiste à toute Faction, témoin impassible et acteur inconscient, c'est Paris.
Avec hardiesse, Emile Zola a fait entrer Paris, la ville énorme, dans le cadre étroit de son œuvre. Il a donné un premier rôle au Trocadéro, et fait de Sainte-Clotilde, une utilité. La Seine, les buttes Montmartre, les cimes vertes du Père-Lachaise, les verrières blanches du Palais «'a rindustrie, la coupole ventrue des Invalides, le car h morne du Champ-de-Mars, tout cela prend part ai t événements, donne une sorte de réplique muette a' x
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sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris extérieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brossées avec une largeur et une sûreté de main étonnantes . A la description de ce Paris monumental, qu'Hélène et sa fille voient du haut des pentes du Trocadéro, vient s'ajouter Tétude large et minutieuse à la fois des ciels, ces ciels de Paris, si variés, si mobiles et si beaux I II ^n est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de soleil qui termine la deuxième partie, qui sont éclatantes de couleur et de vérité. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit de chacun de ses livres, le grand poète qu'il y a dans Emile Zola reparaît sous le romancier.
U Œuvre a paru en feuilleton dans le Gil-Blas en 1886. C'est une étude d'un tempérament d'artiste que la difficulté de l'exécution étreint, roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible réalisation de son rêve, dans l'irréalisable matérialisation de sa pensée. Lutte d'un Jacob avec l'Ange, où Jacob ne se relève jamais vainqueur.
Zola, avec son intensité d'observation et son acharnement à disséquer le sujet étalé sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abîme terrible qui sépare l'œuvre conçue de l'œuvre accomplie. Avec Claude Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met à nu, dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de l'Idéal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'Œuvre.
On a dit qu'il s'était dépeint lui-même dans Pierre l ndoz. Il est évident qu'il a prêté à son écrivain, labo- ] îux, régulier, absorbé par sa tâche, quelques-uns des i itiments, peut-être des regrets, qui ont dû traverser
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sott âme. Gomme Pierre Sandoz, Zola s'est isolé, s'est confiné dans le labeur, et a vécu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les fanatiques religieux, dans les forêts de Tlnde, dans les cellules du moyen âg-e. Il y a de Tanachorète et de l'alchimiste dans Zola : da Faust aussi. Il a sans doute traduit, ou plutôt confessé ses plus intimes rêveries, quand il fait dire à Pierre Sandoz, ra<contant son existence confisquée par la production acharnée et rétive, qu'il a vu l'Œuvre à faire lui prendre sa mère, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa part de gaieté; le hanter comme un remords; le suivre à table, au lit, partout I
L'obsession de TŒuvre entreprise, qui vous martèle la cervelle, et vous étourdilTâme, au point de Is^ rendre sourde aux plus sonores commotions extérieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-être produit les grands artistes, et les grandes œuvres, Zola la connut. Mais est-il le seul de ces malades du travail, dé ces intoxiqués de la pensée? Flaubert, lui aussi, est descendu dans son œuvre comme le gladiateur dans le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la volonté aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se préoccupant seulement, quand ses forces se* raient épuisées, et que le monstre se relèverait, plus terrible, enfonçant plus avant les ongles dans la chair, d'avoir le soin de se tourner, une dernière fois, vers le César Public impassible dans sa loge, et de tomber avee grâce.
Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre l'Œuvre. Tour à tour, il l'étreigt t comme une maîtresse adorée, et la piétinait comme a ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. 1 i aussi est mort de TefFort, et, lui aussi, n'avait vécu q e
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pour mourir ainsi. Comme Claude Lantier et comfie Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie volée par le Travail et par l'Œuvre. La femme non plus n'a pas existé pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des divans, luisem-* blaient de mauvaises actions, des détournements et des abus de confiance, au détriment de l'Œuvre.
Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt écraser le manœuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causesl'accoutumance, c'est la matière de ce roman intime, une étude philosophi* que plutôt que sociale ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe social, comme dans C Assommoir ou dans la Curée, L'Œuvre est inscrite dans la nomenclature sérielle des Rouffon-Mac quart ; en réalité, la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes, des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes secrets^ et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par une supposition^non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent des Rougon et des Macquart le I itreClaude Lantier. L'Œuvren'estmêmeplusunroman ( içu dans la forme ordinaire de Fauteur de l'Histoire na- 1 elle et sociale d'une famille sous le second Empire, ( est avant tout objective; c'est un livre où l'analyse
intérieure remplace la description purement extérieure. Le sujet de VŒuvre a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots, et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait la Forme rebelle et Timpuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus belle imprécation dans an appel désespéré à la Muse inerte et froide, qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreîgnait inutilement les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes mais le plus philosophique peut-être, Musset, qu'Emile Zola, peu liseur devers, a cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérîdes, métamorphosées brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible, d'une douceur infinie, promené sur les fibres t dues de tout cerveau d'artiste, il a joué une fantai. 5 cruelle et douce, dont chaque créateur, peintre, sculptei , écrivain, semble avoir fourni le thème.
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Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porfe en soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre, tous les créateurs, sans qu*il soit besoin d'être manieur de cordes, bros" seur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les laborieux et tous les espérants, Thomme politique qui s'épuise à la tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu, comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le missionnaire comme Tapôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus , n'ayant plus trouvé, au lieu de Tétincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront toujours, en lisant V Œuvre de Zola, cette sensation cruelle, et en même temps attirante, que con" naît le malade incurable, à qui tombe sous les yeux un livre de médecine où son mal est traité.
L'Œuvre est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs, car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades, s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants '^t bons vivants, consentiraient-ils à vivre? Sans la souf-
*ance qui les ronge, et les ravit, ils dédaigneraient de
lire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux devenue sans
ut, comme sans intérêt.