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LA TERRE. — LE MANIFESTE DES CINQ. LA. BETK

HUMxVINE. LA DEBACLE. LE DOCTEUR PASCAL-

La Terre fut publiée en 1887.

C'est, avec V Assommoir ^\q livre deZola qui a soulevé le plus de protestations; une surtout fut retentissante, celle des « Cinq » qu'on trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à Tapparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi, la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-cœur. Les personnag-es de la Terre, comme ceux de VAssommoir^ s'expriment en des termes crus qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan n'emploiet-il pas couramment un vocabulaire aussi épîcé. Il m'a semblé, parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage du cultivateur était plutôt réservé ; les phrases sont incorrectes, mais sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux propriétaires, à transmis aux gens la terre cette modération du verbe. L'auteur, en usa de verbes gros et de termes souvent orduriers, a vou éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. (

n'est pas la sténographie du discours qu'on lient aux champs, ni la reproduction comme au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement un procédé de rhétorique,un artifice d'écrivain, destinés à nous donner la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans CAssomrnoir, les oreilles sensibles et les esprits délicats.

Mais ce qui nuisit le plus à la Terre dans Topinion g-énérale, ce fut le personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur l'humanité, et, pour quelquesuns^ en considération des outrages et des supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une certaine déférencede la partdes générations. On peut les nier, les proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment. Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les campagnes. Onle donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux roulés, couleur acajou, le nèz droit et la barbe blonde foncée, en pointe, d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la réalité, le Christ, étant né Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût avoir, comme us ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé, ispect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencon- . é un rustre barbu répondant à ce signalement légendaire

et gratifié de ce surnom. Ce n'était pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu le même coloris, la même vraisemblance.

Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste, la conception de ce Jésus-Christ, personnag'eflatueux. Il est véritablement un trop puissant Eole. L'auteur semble l'avoir pourvu, après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout un hiver, applaudir du public parisien . Le pétomane, dont Zola se fait le Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 3i4du volume. Jusque là rien ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait, jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le musical paysan ; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache, au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire pétarader Jésus-Christ dans son œuvre a dû venir à Zola, non pas en écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en regardant pousser les rames de haricots de son jardin.

Etrangement, ce Jésus -Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste,qu'il a placé dans chacun de sesromans: ainsi se développent la marche des fromages du Ventre de Paris, le festin impérial de la Curée, les orages sur Paris de la Page d'Amour, la culbute réitérée des herscheuses dans les galeries et par les fossés de Germinc ; la Terre a la symphonie des crépitements.

Rarement Zola a montré un lyrisme plus excess; , Cette constatation, souvent répétée dans ces pages, de s( i

exubérante îmag-inatioa, de sa méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici démontrée, sans atténuation.

Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des outres d'Eole, il Ta aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s*arme. Comme autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se contente de lever la cuisse. Ici je cite :

Pan ! il en fit claquer un d'une telle sonorité que, terrifié par la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été foudroyé par un premier bombardement.) Celte fois son chapeau noir avait roulé parmi les cailloux. Il le suivît, le ramassa, courut plus fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan ! Pan I sans un arrêt ; une vraie fusillade au milieu de jçrands rires qui achevaient de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur, il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la taille d'une fodrmî, là-bas^ disparut dans Rogues...

Ce passage, avecTelliptique incorrection du C/h absolu, ( caractéristique. Quelle lentille que cet œil de Zola, { el tympan multiplicateur aussi I Comme sa prunelle ( myope grossissait les objets ! Quelle puissance d'acous- 1 ne avait son [oreille | Cette canopnade de sou Jésu^-

Christ fait songera Valmy ; c est excessif. L'auteur aceiv taiaemeat vu trop énorme, et entendu trop fort.

J*ai signalé cette outrance dans un article de VEcho de Paris au moment de Tapparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même, car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse :

L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus -Christ, a traité l'infirmilé de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Enéide. Le naturalisme est ici fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d^un, sans doule^ par mégarde, faiblesse ou sans- gêne, de laisser échapper une détonation^ comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus potiron de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les brandes ?

J'ajoutai cette critique, à laquelle Zola voulut répondre plus spécialement :

La Terre est pleine de ces morceaux hyperboliques.

Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large poésie : les semailles, la pousse du blé, l'envahissement de la Beauce par la marée verte, la grêle, la moisson. Zola évoque Hésiode. Il chante les Travaux et les Jours de noire temps. Je ne le chicanerai point sur des détails inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et donné à ses villages et à ses villageois du plat pays central, des noms méridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le défaut de ce roman, c'est d'être un poème géorgique trop touffu, 1 »p chargé d'ornements. Il y a aussi abus du ce culbutage ». «e paysan, rompu par les travaux de la journée, ne songe gi 'e le soir à des exercices amoureux. Il mange la soupe, se cou le et ronHe aussitôt. Le dimanche soir, ou les lendemaini° le

fête, passe encore^ mais en semaine il n'a ni le désir^ ni le temps d'aimer. Vénus aime des corps reposés.

Zola a mal vu le paysan électeur^ politicien, agent électoral^ ou candidat. Ses scènes de candidature sont faibles. Il n'a pas 8u tirer tout le parti désirable de l'âpre lutte des paysans pour les fonctions municipales. L'écharpe est la rivale du lopin de .terre dans les convoitisesrustiques. Balzac, dans ses Paysans^ a également négligé, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps, les paysans n'étaient point électeurs, mais l'abolition du cens, et le suffrage universel ont excité les ambitions et les rivalités paysannes.

Enfin, une dernière critique, les époux Charles, tenanciers honoraires d'une maison hospitalière, admis, considérés, sont trop poussés à la charge.

Malgré ces défauts et ces exagérations qui, par instant, semblent des gageures, la Terre est une œuvre puissante, et qui peut soulever des critiques, des indignations même, plus pu moins sincères, mais dont la maîtrise est incontestable comme le talent de l'auteur.

Je reçus, le jour môme de la publication de cet article, la lettre suivante de l'auteur de la Terre^ qui ne figure point dans le 2® volume de la Correspondance d'Emile Zola, tout récemment paru.

Paris, 27 novembre 87.

Mon cher Lepelletier, .

Merci mille fois de voire article, qui me fait grand plaisir; car il comprend et il explique au moins. Mais que de choses 3*aurais à vous dire, à vous qui êtes un ami !

Il y a de la vigne à la lisière de la Beauce, les vignobles de Montigny, près desquels j'ai placé Bogues, sont superbes. Tous les noms que j'ai employés, sauf celui de Bogues, sont beaucerons. Il n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à v^"us : demandez aux physiologistes. Si vous croyez que les \ sans ne reproduisent que le dimanche et le lundi, je vous c i d'y aller voir. La lutte politique dans les villages n'est j t aussi âpre, ouvertement, que vous le pensez ; tout s'y j je en manœuvres sourdes. Mes Charles sont copiés sur I ire ; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la fantaisie

da livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris que je me moquais ?

La vérité est que l'œuvre est déjà trop touffue et qu'il y manque pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là Tarrière-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouao, de Françoise et de Lise : la terre, l'amour, l'argent.

Merci encore, et bien cordialement à vous.

Je n'arg-amenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus là, pour de nouveau expliquer et réfuter. Sa lettre est intéressante et fournit un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, traité deux personnages épisodlques du drame rustique, en premiers rôles. Mais Tauteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement accentué leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient à dominer : ils masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comédie, campé sur la scène au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre, cachait les comédiens, et puis comme ce Jésus-Christ vous assourdissait !

La Terre^ malgré les exagérations et les brutalités signalées, est un livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modèles vivants sont-ils gracieux et sémillants ? Les animaux à face humaine de La Bruyère sont reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifiés, atténués, par le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le régiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres içonnés à plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont t îs humains, très vraisemblables. Ils sont fréquents danj a Idéalité, les accidents crirniuels, comm9 le meurtre Iç

Françoise et rétranglemeot du père Fouan, roi Lear paysan à qui manque une Cordélia ; il se produit aussi d'analogues scélératesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les pe^iséesde ces bœufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et l'économie, avec Tespoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils portent le faix des impôts, proportionnellement le plus lourd, le plus inégal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de paix; àla guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux mousqueteries. Régulièrement, patiemment, avec une précision astronomique, selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils moissonnent, et c'est grâce à eux que la vie ordinaire est possible. Quand le paysan, comme on Ta vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse de féconder la glèbe ou d'approvisionner les villes, Thorloge sociale ^semble s'être arrêtée, et tout un pays est terriblement désheuré. Les campagnards vivent dans une angoisse perpétuelle, les yeux tour à tour abaissés anxieusement vers la récolte qui pousse, ou sondant avec terreur le ciel où l'orage gronde. Ils ' maudissent et craignent à toute heure la pluie, la sécheresse, le vent, la grêle, les inondations, les insectes voraces, les maladies sur les végétaux, les épizooties dévastant les étables. Ils ignorent les plus délicates jouissances humaines, les sensations d'art, la conversation légère et gaie, les impressions de la nature ; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages, g [S en être émus ; ils sont comme des sourds, si par 1 ard de la bonne musique résonne à leur portée ; ( /ant un beau tableau, ils sont aveugles; leur cerveau j \b\e toute matière brute. L'amour, ils ne le connais-

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sentqae sousia forme du rut; ils réprouvent et le manifestent comme nos premiers parents, les ancêtres des cavernes et des huttes lacustres, se ruant sur les femelles après s'être battus pour leur possession. Seulement, ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vieaussi, cetteterre, mère souvent marâtre, fille fréquenainent ingrate; le jour où ils ne Taimeraient plus et des craintes à notre époque peuvent être conçues à cet égard, le jour où ils abandonneraient cette terre, qui est pour eux à la fois la mère, Tenfant, l'épouse et la maîtresse, le jour de misère et de désastre arrivé, où ils la laisse* raient s'épuiser dans une stérilité prolongée, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan, et le traiter en être méprisable et odieux. Jusque-là il convient de l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent guère qu'à lui, et ses mâles vertus profitent à tous. Ce n'est pas le paysan qui a décrété la République, mais c'est grâce à lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste, qui s'ouvre devant nous, ce sera l'œuvre pacifique, et la récompense légitime aussi, des hommes de la terre.

Le roman de la Terre eut une répercussion inattendue dans le monde littéraire.

Des jeunes gens, alors débutants, et dont les noms sont devenus connus : J.-H. Rosnj, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la conduite de Paul Bonnetain, alors rédacteur assez important au Figaro^ lancèrent dans ce journal une singulière excommunication de Zola. Paul Bonnetain, l'auteur de Chariot s* amuse, reprochant à l'auteur de Germinal sa « Mouquelte », c'était bouffon et cynique. Bonnetain est m- , fonctionnaire à la Côte d'Ivoire, mais les quatre aut $ membres de cette congrégation de l'Index vivent encc ; ils ont acquis, les uns du talent, les autres de la renc -

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mée. Ils doivent regretter leur escapade de jeunesse. Voîcî ce qu'ils fulminèrent contre Zola, en tête du Figaro.

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