G EMILE ZOLA
On délibéra sur la conduite à tenir. L'avis de Labori, appuyé par Clemenceau, fut que le condamné devait partir pour éviter d'être touché par la signification « parlant à la personne » du jug-ement rendu par défaut. S'il recevait cette signification, elle fabait tomber le défaut, et rendait un jug-ement définitif certain, dans le plus bref délai ; il n'y aurait plus alors aucun recoars judiciaire. Donc la fuite s'imposait. L'Ang^leterre fut choisie comme terre de refuge. On fit en hâte les derniers préparatifs. Zola ne voulut pas être accompagné. Il monta dans Texpress de Calais de neuf heures, et débarqua à Londres, à Victoria Station, le ig juillet, à cinq heures /(O du matin, sans avoir été reconnu ni inquiété.
Il se fit inscrire à Thôtel Grosvenor, que lui avait indiqué Clemenceau, sous le nom de M. Pascal,' venant de Paris. Il fut rejoint, le lendemain, par son ami le graveur Desmoulins.
Zola eut quelques aventures, durant les premiers jours de son séjour à Londres. Il les a lui même plaisamment racontées.
II ne savait pas un mot d'anglais, et il manquait de linge.
Figurez- vous, ditril par la suite, en contant cette anecdote, que je n'avais rien emporté avec moi, que ce que j^avais sur ma personne. En conséquence, hier matin^ en sortant, je voulus m'acheter l'indispensable, et j'entrai dans un magasin où, à la devanture, il y avait des quantités de chemises. J'entre, mais comme je ne sais pas un mot d'anglais, je suis obligé de me faire comprendre par gestes. J'enlève mon col et je me tape sur le cou.
Le boutiquier souri t'i et comprend. Il me prend mesure \1 me montre une^chemîse et des cols. Pour les chaussettes, e fut un peu plus difficile. Je dus enlever mon pantalon; e
l'affaire DREYFUS 4^7
boutiquier comprit encore^ mais il ne comprit jamais que les chaussettes étaient trop grandes. A la fin, impatienté, je ferniai le poing et jjB le lui tendis comme on fait à Paris pour qu'il prenne la dimension. Mais le boutiquier ne saisit pas. Il crut que je voulais le boxer, et il se réfugia derrière ses cartons.
J'allongeai alors la jambe, le boutiquier eut encore plus peur et se figura que la boxe allait dégénérer en [séance de savate. Mais tout finit par s'arranger et le marchand comprit que mes poings et mes pieds n'en voulaient aucunement à lui, mais simplement à ses chaussettes.
Il fallait prendre quelques précautions, à Grosvenor- Hôtel, où la clientèle était nombreuse, élégante, et pouvait connaître, de vue au moins, Tauteur de rAssommoir, Zola, d'ailleurs, dans les premiers jours, était imprudent. Il se promenait avec un chapeau mou gris, inusité à Londres, une grosse chaîne de montre, des bagues aux doigts, et une rosette de la Légion d'honneur à sa boutonnière. Tout cet attirail le désignait comme un étranger, un Français. Dans le salon-bar de Thôtel d'York, fréquenté par les chanteurs et artistes de musichalls en quête d'engagements, on le prit pour un Barnum, pour le directeur des Folies-Bergères ou de l'Olympia, de Paris, venu en remonte à Londres, et des cabotins sans emploi lui firent de pressantes ofiFres de service, qu'il eut grand'peine à décliner. On le suppliait d'accorder des auditions et tout un cortège de M'as-tu-vu se disposait à le suivre à son hôtel. Il fut obligé de sauter dans un cab, et de fuir en donnant au cocher une fausse adresse.
Un journaliste anglais, M. Vizitelly, qu'il connaissait de longue date et qu'il avait averti de son arrivée, lui servit de truchement et lui procura une chambre, à Wimbledon, aux environs de Londres, chez un solicitor, un
M. Warcham. Là, Zola ne parut pas en sûreté. Le restaurateur chez lequel il prenait ses repas, un Italien nommé Genoni l'avait reconnu, mais ne le trahit point. Un coi£Peur, qui avait travaillé à Paris, un joarnaliste venu pour interviewer firent savoir discrètement à Wareham et à Yizitellj qu'ils savaient que Zola était à Wimbledon. Il fallut déménagcer de peur qu'un huissier français, accompagné de détectives et sous lag-arantie d'un notaire anglais^ ne vînt lui signifier, parlant à sa personne, Tarrêt par défaut. Ce fut dans un village, à Oatlands, où le roi Louis-Philippe avait cherché asile, cinquante ans auparavant, après la révolution de février, que Zola rencontra un abri plus sûr.
A Oallands,Zola reprit son existence de travailleur, 11 semblait se détacher même des événements qui se passaient à Paris.
M. Vizitelly a donné, dans rEvening News, sur son séjour à Oatlands, les curieux détails suivants :
A cette époque, M. Zola ne paraissait pas se soucier beaucoup de lire les journaux. Chaque fois que j*allais en ville, je me procurais quelques journaux français et me hâtais de les expédier par la poste, à Oatlands. M. Desmoulins^ dont la fièvre dreyfusarde était alors plus forte que jamais, les dévorait d'un bout à Tautre. Mais M. Zola n'y jetait même pas un coup d'œil, et se contentait des nouvelles que lui rapportait son compagnon d'exil.
Tous les soirs, M. Zola descendait dîner à table d*hôte, et il trouvait occasion d'y exercer ses facultés d'observation. C'est ainsi qu'il fut profondément étonné de la facilité et de la fréquence avec laquelle certaines jeunes filles anglaises approchaient leur verre de leurs lèvres. Il demeurait abasourdi en les voyant sabler, de la façon la plus naturelle du monde, du moselle, du Champagne ou du porto, alors qu'en France les jeunes filles boivent de l'eau, à peine rougie par un peu de Bordeaux. Son étonnement se changea en ahurissement, lorsqu'il vit des messieurs, laissant a leurs femmes et à leurs filles
le vîn, boire àpleines gorgées du whisky pendant leurs repas.
Une autre observation, que put faire M. Zola, fut relative aux chemises anglaises. Il en avait acheté quelques-unes à Weybridge, dans les environs d*Oatlands,et il ne tarda pas à se plaindre de leurs proportions exiguës. Le Français, qui aime en général ses aises, et fait des gestes en parlant, est en efFet habitué aux chemises amples. Il n'en est pas de même de l'Anglais, dont le chemisier semble avoir toujours peur de gaspiller quelques millimètres de toile, et qui vous taille votre linge pour ainsi dire sur mesure . En conséquence, M. Zola tonnait contre la chemise anglaise qui, disait-il, a était non seulement inconfortable, mais même indécente ».
Pendant tout ce temps, Mme Zola était restée seule à Paris, dans sa maison de la rue de Bruxelles, à la porte de laquelle des agents de la Sûreté continuaient à monter la garde. Mme Zola était suivie partout où elle allaîl,ridée étant qu'elle ne tarderait pas à suivre son mari à l'étranger. Mais M'^^Zola avait bien d'autres occupations à Paris, quand ce n'eût été que d'expédier à son mari les vêtements dont il pouvait avoir besoin et les matériaux qu'il a^vait recueillis pour son nouveau livre, et qu'il avait dû abandonner dans sa fuite,
M. Zola avait, en effet, résolu de tromper les ennuis de son exil en travaillant à sa nouvelle œuvre, Fécondité, Il ne se doutait pas, alors, que toute Tœuvre serait écrite en Angleterre, que son exil durerait des mois et des mois, que l'hiver succéderait à l'été, le printemps à l'hiver, et qu'il verrait encore une fois Tété.
Nous lui disions sans cesse : « Dans quinze jours ce sera fini; dans un mois au plus. » Et les chapitres s'ajoutèrent aux chapitres; il finit par yen avoir une trentaine ; l'oeuvre était terminée.
C'est M. Desmoulins qui apporta les matériaux nécessaires : notes, coupures, œuvres scientifiques, etc. Il apporta, en même temps, une malle pleine de vêtements. On avait dû les sortir un à un de la maison de M.Zola, par petits paquets, pour ne pas éveiller l'attention, et on avait dû les emporter chez un ami, où ils furent un peu plus convenablement emballés dans une malle.
Ce fut donc è Londres que Zola écrivit ce volumineux
roman de Fécondité, — litre du premier de ses Quatre 1 Evangiles sociaux, dont il avait conçu l'idée en termi- < nant Paris. La transition était indiquée dans la dernière pa^e de ce livre, où il montre Pierre Froment, Pépoux de Marie, debout sur la terrasse de la maison de la Butte Montmartre, prenant son fils, le petit Jean, et Toffrant . à Paris, dont le soleil oblique noyait d'une poussière I d'or rimmensité, et disant, en montrant an bébé incons- 1 cient encore, mais ébloui, la ville du travail et de la pensée :
— « Tiens, Jean ! tiens, mon petit, c'est toi qui moissonneras tout ça, et qui mettras la récolte en grange ! »
Zola considérait cet ouvrage, poème en quatre velu- | mes, comme le résumé de son œuvre, de sa philosophie, | nne soite de testament, où il formulerait les conseils de son expérience et de son amour paternel pour tous ceux qui travaillent et qui souflFrent. Déjà, les titres étaient choisis: Travail, Vérité, Justice et Fécondité, avec les noms des personnages principaux, menant l'action et personnifiant la pensie de l'auteur. Ces noms étaient ceux des quatre évangélistes, adaptation un peu puérile : Luc était désigné pour Travail, Marc pour Vérité, Jean pour Justice, Mathieu, étant l'apôtre du premier livre : Fécondité, Ils devaient tous les quatre prêcher et pratiquer l'évangile nouveau, la religion de la maternité^ du travail, du vrai et du juste.
Zola définissait ainsi la conception et la portée de cette œuvre d'évangélisation socialiste, que la mort laissa incomplète :
La société actuelle est dans une décadence irrémédiable, vieil édifice craque de tous côtés. Chacun le reconnaît, n< pas seulement les théoriciens du socialisme, mais aussi 1 défenseurs du régime bourgeois. Le christianisme a fait uj
révolutîoD qui -a bouleversé le monde romain^ en supprimant l'esclavage, et en y substituant le salariat. C'était un progrés immense^ car il élevait le plus grand nombre à la dignité d'hommes libres. Dans les conflits quotidiens du capital et du . travail,le définitif triomphe appartiendra au travail. Mais dans quelle voie s'engagera le peuple ? quelle parole il écoutera ? celle de Guesde ou de Jaurès? Je l'ignore.
Mes visions^ à moi, d'un avenir meilleur, où les hommes vivront dans une solidarité étroite et parfaite^ n'ont pas la rigueur d'une doctrine. C'est une utopie.
Maintenant on a dit que les utopies étaient souvent les vérités du lendemain. Pour écrire Travail, je demanderais à Jaurès de m'expliquer sa conception du socialisme.
Fécondité est l'enfant de la douleur. Je l'ai écrit en exil. Ce livre m'a coûté beaucoup de peine et de temps. J'ai l'habilude d'entasser les matériaux avant de me mettre à écrire. J'avais donc réuni toute une bibliothèque de brochures spéciales, et ce coup de sonde dans les mystères abominables de la vie parisienne m'a révélé de telles choses que mon ardeur s'en est accrue pour jeter à mon tour le cri d'alarme. Quand mes lectures sont terminées, mes informations prises, je fais mon canevas. C'est le gros morceau de ma tâche, et si les personnages, dont les silhouettes défilent de mon livre, sont nombreux, — c'est bien le cas de Fécondité, — cela devient un casse-téte chinois. J'ai dû établir une centaine de généalogies, donner des noms différents à chacun, un trait personnel, puisqu'il n'y a pas deux êtres qui se ressemblent complètement dans lanature,et leur attribuer, pour ne pas les confondre, une fiche, comme au service d'anthropométrie. C'est un labeur énorme, mais qui, une fois achevé, me facilite grandement rexécution de mon roman.
Je travaille, en effet, chaque jour, depuis trente années, un nombre d'heures déterminé. Mon canevas m'a rationné ma besogne^ que j'appelle mon pain quotidien. Je n'ai pas besoin de me souvenir de ce que j'ai écrit la veille, et je ne me préoccupe pas de ce que je devrai faire le lendemain. Le chaînon se soude de lui-même, et la chaîne se déroule et s'allonge.
Mes recherches étaient terminées, toutes mes notes en ordre, lorsque le second procès de Versailles m'obligea à quitter
précipilammeat Paris. Je pris le train de Calais avec un très | léger bagage, composé d'une chemise de nuit, d'une flanelle, | et d'un chiiGfon de papier sur lequel Clemenceau avait tracé quatre mots d'anglais. Et dans le train qui m'emportait loin des rumeurs de mort et aussi, hélas ! loin de mon foyer, je répétais ces mots, m'efforçant de les retenir pour pouvoir guider mes premiers pas dans la ville de Londres. 1
Je débarquai en Angleterre le 19 juillet, au matin. Je ne m'arrêtai pas dans Ténorme ville bourdonnante, recher- 1 chant la solitude et le silence. Mon bagage, je le répète, était celui de Texilé, qui n'emporte que quelques bardes au bout de son bâton.
J'écrivis bientôt à ma femme pour lui demander de me faire parvenir les documents qui se rapportaient à mon livre, i et qui attendaient dans un coin de mon cabinet de travail, à ( Médan. Les indications précises de ma lettre lui permirent i de les découvrir, et, par un chemin détourné, ils m'arrivèrent ' enfin au lieu de ma retraite.
Il me sera permis de dire ici que mon exil ne fut pas volontaire. J'avais accepté ma condamnation, et je m'étais préparé à subir mon année de captivité. La perspective de la prison n'effraye àla longue que les coupables. Je n'avais pas à craindre le remords d'une action qui m'avait été imposée par ma conscience, et dont la rançon était la perte dé mon repos, de ma liberté, et de ma popularité fondée sur un labeur obstiné. Je pouvais me dire : l'honneur est sauf, et peupler ma cellule de douces visions. Mais j'obéis aux raisons de tactique invoquées par les hommes de mon parti, en qui j'avais placé toute ma confiance, el puisque l'intérêt d'une cause, à qui j'avais fait déjà tant de sacrifices, commandait mon départ, j'obéis en soldat.
Le 4 août, j'écrivis la première ligne du premier chapitre, et le i5 octobre, sept chapitres étaient composés. A celte date, je transportai mes pénates à Upper-Norwood. Mon visage m'avait trahi dans les auberges que j'habitais. Or, mon désir ardent était de me soustraire à toute importunité. Malgré l'urbanité anglaise, je me sentais comme enveloppé de curiosités, sympathiques mais gênantes, et je choisis, au milieu de prés verts et sous de grands ombrages, une demeure inviolable. Je pris des domestiques anglais qui ne me coa«
naissaient pas, et ne parlaient pas un mot de notre lang'ue. La lecture des journaux anglais m'avait familiarisé avec quelques expressions dont je me servais pour me faire comprendre.
Mais quels coups de tonnerre traversèrent ma vie I Le suicide du colonel Henry, Tarrestation de Picquart, tous ces épisodes de la bataille d'idées que j'avais engagée surgissaient à mes yeux^ et mon âme en était toute bouleversée. Ces jourslà, la reprise de ma tâche était plus difficile. Les mots ne venaient pas. Je me prenais la tête dans mes mains agitées par la fièvre, et m'épuisais en vains efforts pour retrouver le fil de ma pensée. Je sortais enfin de mon découragement, et un bienfaisant équilibre que j'obtenais pour le reste de ma journée était ma récompense.
Le 27 mai 1899, j'écrivais le mot : «c Fin x> au bas du trentième et dernier chapitre. Et le 4 jnîn, une semaine après, mon manuscrit sous le bras, je rentrais en France.
Pendant que mes ennemis s'acharnaient à ma perte, moî^ je donnais à mon pays les meilleurs, les plus sages conseils Je lui faisais toucher dudoigt ses plaies pour qu'il pût les guérir. Et, avec la Fécondité qui assure Texistence et la grandeur de mon pays, j'exaltais la Beauté. Le bouton de fleur est joli ; la fleur épanouie est belle. La vierge est moins belle que la mère. La femme exhale son parfum, montre toute son âme, acquiert toute sa beauté dans l'accomplissement de ses fins naturelles. C'était une vérité utile à propager comme celle dont Jean-Jacques Rousseau se fit l'ardent apôtre.
Ces explications de Zola lui-même, et qui pourraient servir de préface à son livre, sont intéressantes, véridiques et justes. Elles ne demandent que quelques lignes de critique complémentaire.
Fécondité est un livre d'une lectuie assez pénible. D'abord, le sujet est plutôt dépourvu de charme, et les deux personnages principaux, Mathieu, l'étalon toujours en rut, et sa femme Marianne, toujours le ventre gros
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OU les pis chargés, n'ont rien des poétiques héros de I romans, ni mênne de personnages réels, dans notre pays j du moins. Ils sont loin d'être sympathiques, comme les . a voulus pourtant l'auteur. On éprouve même une j sorte de répugnance à voir, à chaque chapitre, celte mère | gigogne vêler, ou donner le sein à un nouveau petit- Elle en a quatorze d'affilée. C'est une incontinence génératrice. La mort, qui d'ailleurs sévit normalement | dans son étable, lui prend quatre de ces produits; il lui en reste un stock de dix. Tous ces bambins se suivent en flûte de Pan, donnant l'apparence, quand on les promène, d'une petite classe de pensionnat en sortie. Tous joufflus et robustes. Ils sont laborieux, comme le père de Fécondité. Tous font fortune. Tous sont des étalons vigoureux, se mariant avec des filles qui sont toutes fécondes, capables de peupler une fie déserte en quelques années. Ils exercent tous des professions avantageuses et bourgeoises, sauf deux, cultivateurs comme leur père. Pas un n'est soldat.
Zola ne s'est d'ailleurs nullement préoccupé de la vraisemblance dans spn manuel de puériculture intensive. 11 fait de son taureau Mathieu, d'abord dessinateur dans une usine, un paysan par vocation, rude défricheur de bois, de marécages et de landes incultes, acquérant rapidement la fortune terrienne, devenant un grand propriétaire, quelque chose comme le roi du blé, de l'avoine et du seigle dans son département. Tout lui réussit : soit qu'il ensemence la terre, soit qu'il laboure son épouse. Tout crève et se désagrège autour de lui, chez les gens de la ville, banquiers, usinier grandes dames, boutiquiers, employés, même la ruii vient au moulin de son voisin, un rural pourtant, pari que tous ces gens-là sont avares de semailles humaine
et ne font qu*uD ou deux enfants à leurs femmes. Ils souffrent, tous ces malthusiens, et se trouvent justement punis, quand la mort frappe à leur porte et vient frôler les berceaux, n'ayant pas, comme Mathieu et Marianne, des bébés de rechang'e.
Des pagres puissantes, et d'une haute portée sociale sur les louches maisons d'accouchements, où Ton pratique Tavortement à seringue continue, et surtout sur les bureaux de nourrice, et les meneuses, ces grands pourvoyeurs de la mortalité infantile, sur le trafic abominable des nourrissons qu'on envoie au loin dans des villages meurtriers, qui ne sont que des cimetières de petits Parisiens, donnent de l'intérêt, et une haute portée moraliste à ce livre, dont la thèse principale est juste, mais exagérée et rendue presque insupportable. Zola a aussi très vivement dénoncé la fâcheuse manie de l'opération chirurgicale, mettant la femme à l'abri des charges de la maternité, opération si légèrement consentie, et recommandée avec tant de désinvolture par les praticiens à leurs belles et inquiètes clientes. C'était devenu une fureur, une manie, cette ablation sexuelle. « Mais les ovaires, ça ne se porte plus, ma chère ! » disait une de ces opérées à une bonne amie, qu'elle s'efforçait de conduire chez le châtreur à la mode. La peur de Tenfant, beaucoup plus que le souci de la guérison d'un kyste tenace, guide la plupart de ces femmes, qui vont prier un médecin de les débarrasser du chou sous lequel on récolte les bébés. Il y a là en effet un mal social, c' le blâme de l'écrivain, compliqué de la terreur qu'il i îpire en faisant de la décrépitude prématurée, ou de la I ort soudaine, la punition de l'opérée, peut être d'un s lutaire effet.
Zola a donc rempli une bonne besogne de moraliste,
d'hygiéniste et d'éducateur social, quand il a montré, avec quelque exaspération sans doute^ mais en des tableaux violents etvéridiques les ravag-esde rinfécondité artificielle due à l'intervention chirurgicale, les inconvénients de la fraude conjugale au point de vue de la santé, la perte que ces pratiques, et aussi l'allaitement mercenaire et l'envoi des nourrissons au loin, dans des repaires d'ogresses cupides, faisaient courir à la société. La surveillance des nourrices campagnardes, plus sérieuse et plus efficace, et l'exhortation aux mamans de nourrir elles-mêmes leurs poupons, voilà des pages excellentes. Les législateurs, les philosophes, les êcono- i mistes et tous ceux qui se montrent inquiets de la lente ] dépopulation observée, en France, depuis de nombreuses I années, ne peuvent qu'approuver le principe de la doctrine et de l'enseignement de Fécondité.
On peut toutefois contester, au moins tant que Tordre social et économique actuel subsistera, non seulement en France, mais parmi les nations avec lesquelles notre pays est en concurrence productive et commerciale, j les avantages de la fécondité invoqués par Zola, lis , sont exceptionnels, et généralement improbables. Dans le monde imaginaire, où il place ses personnages, et où ] il les favorise, les exemptant des malchances, des désas- ' très, les comblant de réussite et de bonheur, avec sa ' baguette de magicien conteur, l'avantage et le bienfait j de la fécondité peuvent être admis. Dans la réalité^dans ■ les conditions présentes delà production, de la consom- 1 mation, de l'acquisition du sol et de la possession '^'» I instruments de travail, en présence de la cherté « I subsistances, de la difficulté de l'habitation spacie le \ à bon marché, de la compétition des emplois, et d< ai dispute des salaires, la fécondité est plutôt funeste, c »t
comme une maladie pour rindividu, et c'est biea près d'être un fléau pour la collectivité.
Zola a pour lui le sénateur Piot, et aussi les économistes à courte vue, tablant sur le maintien indéfini de Tordre des choses contemporaines. Le romancier nous montre les désordres et les désastres de l'infécondité, mais la surproduction n'est-elle pas chargée de méfaits aussi? La fécondité déréglée serait la pire catastrophe. Pour la France notamment, où l'homme est casanier, rebelle à l'émigration, s'il y avait beaucoup de ces Mathieu et de ces Marianne du roman de Zola, ce serait une désolation : l'inondation humaine causerait autant de ruines que les débordements de la Loire et de la Garonne.
Fécondité, ce serait bien vite un vice, déguisé sous un nom de vertu. Dans le langage cru des victimes de la faiblesse prolifique, de l'imprévoyance génésique, c'est sous un autre terme plus brutal qu'on désigne cette diarrhée créatrice : le lapinisme. Les socialistes préoccupés du devenir de l'ouvrier, les économistes, soucieux du ipaintien de l'équilibre des classes moyennes, les grands industriels, les fondateurs de puissants établissements financiers et commerciaux, redoutant le morcellement continu des capitaux, l'éparpillement des ressources du pays, la disparition, par les partages et les liquidations, après succession, des usines, des exploitations agricoles, des maisons de banque et de commerce, tous ces facteurs différents, séparés et souvent antagonistes, de la prospérité de la France, considèrent le nombre des enfants comme une diminution de richesse, un affaiblissement pour les familles aisées, une calamité pour les pauvres.
Toutes les classes sont menacées par cette fécondité préconisée par Zola. La beauté des femmes saccagée,
la maison troublée, les habitudes modifiées, les plaisirs, les réceptions dérangés : voilà un ennui assez sensible pour les riches; le souci des enfants à élever, à soigner, à caser, et Témiettemeut des biens lors du mariag-e ou de rétablissement des héritiers, c'est une grave anxiété pour la bourgeoisie . Pour le travailleur, dont l'imprévoyance est irrémédiable, qui procrée au hasard des lundis et des soirs de saoulerie, la fécondité est l'équivalent d'une infirmité, d'une chute. La grossesse de la femme l'empêche de trouver du travail régulier, les patrons ne conservant pas les ouvrières toujours enceintes on allaitant. La naissance d'un enfant, sans parler des inquiétudes^ des soins à donner, des précautions, des veilles et des dérangements à toute heure de nuit, quand le repos est si nécessaire au travailleur, restreint l'espace déjà si mesuré du logis. Il faut souvent déménager, prendre un logement plus cher. Dans certaines maisons, on refuse un locataire qui a trop d'enfants à raison du bruit pour les voisins. L'homme setrouve comme séparé etprivé de sa femme perpétuellement engésine. Il prend en dégoût sa maison. Le cabaret le retient plus facilement. Il se sent aussi plus disposé, les samedis de paie, à écouter les appels des sirènes du trottoir, et il a son excuse dans l'attitude de sa compagne, peu disposée aux plaisirs du lit, et redoutant d'être de nouveau « prise ». Le lapinisme engendre la misère, alimente la prostitution. La main d'œuvre, déjà restreinte par les appareils scientifiques de plus en plus perfectionnés, s'avilit par l'abondance de bras vacants. Les salaires baiss^'^t, et cependant le prix des denrées augmente. En mê ic temps, le niveau intellectuel et moral diminue, îs meurt-de-faim, les déclassés, les délinquants se mi iplient selon la progression de la population. Le peu e
teDd de plus en plus à devenir une populace. Ces masses sont, tour à tour, entraînées vers la violence émeutière, et vers la soumission servile. L'excès de population est assurément un pire danger que la natalité restreinte. Il n'y aqu'aupointde vue du recrutement des armées et des forces à amener sur les champs de bataille que la fécondité est une vertu civique, et peut présenter un avantage pour l'Etat.
Si Ton admet que les guerres doivent se perpétuer entre peuples européens, évidemment la France est en danger, avec sa natalité station naire, bientôt décroissante. Mais cette probabilité de grands conflits entre nations civilisées, commerçantes, sourdement travaillées toutes par le socialisme pacifique, va en diminuant. D'ailleurs, en tenant compte de la nécessité d'être prêt, et armé suffisamment pour repousser une agression injuste, ou pour maintenir des droits légitimes, est-il absolument indispensable de disposer de masses considérables? Dans le passé, les grandes victoires ont été remportées par de petites armées, mais bien commandées et bien organisées. Et puis, les moyens scientifiques nouveaux, les engins perfectionnés, les explosifs, les ballons dirigeables, les sous-marins, ne peuvent-ils diminuer les tentations belliqueuses des souverains ? La guerre, malgré tout survenant, le patriotisme debout, l'élan, le courage et le sacrifice pourraient compenser l'infériorité du nombre. Si toute la nation se levait, avec des troupes d'élite, de bons chefs, une discipline de fer, le peloton d'exécution pour tout général vaincu, pour tout officier convaincu de n'avoir pas fait tout son devoir, pour le soldat désobéissant . ou lâchant pied, on suppléerait à l'insuffisance des effectifs. 11 est curieux de trouver, dans le socialisme de Zola, un argument
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pour la perpétuité des guerres étrangères et aussi des guerres civiles, car c'est surtout à ces catastrophes qu'aboutit l'excès de population. Si le rêve de Zola se réalisait, il faudrait souhaiter, comme contre-poids au pullulement humain, la fréquence des batailles et la permanence des épidémies. Mais il ne faut envisager le livre de Fécondité que comme la rêverie optimiste d'un écrivain humanitaire^ influencé par la satisfaction d*une paternité effective et récente.
Travail est un autre conte de fées, qui a beaucoup 1 d'analogie avec Fécondité. Un petit ingénieur, Luc | Froment, tandis que Mathieu Froment faisait fortune " avec des terrains incultes et pierreux, s'enrichit en transformant une mine mal outillée, imparfaitement exploitée. Les théories de Fouriersur le travail attrayant et celles de Cabet, de Victor Considérant, de Saint- Simon et des adeptes du père Enfantin, à Ménilmon- , tant, sont de nouveau mises sous les yeux du lecteur, comme réalisables et pratiques. Il y a de très fortes scènes de la vie ouvrière, dans Travail^ et des descriptiens colorées> comme la fonte du minerai, la fabri- ; cation des rails et des charpentes d'acier, aussi superbes que celles de Germinal, Des contrastes entre les hommes du passé, et ceux qui sont des pionniers de l'a- { venir, un drame domestique terrible avec une catastro- | phe mélodramatique, un mari mettant le feu à sa maison pour s'engloutir, avec la femme coupable, dans le 1 brasier, des tableaux de fêtes ouvrières, des mariages, I beaucoup de mariages, une longévité exceptionnelle pour Luc, ringénieur fécondant rusine,créant toute une
vîUe, toute une société nouvelle, comme le cultivateur Mathieu remplaçant des landes et des mirais par une campagne luxuriante, font de ce volume un ouvrage de socialisme fantastique. Zola semble un Jules Verne fouriériste et humanitaire, et ce sont des voyages extraordinaires au pays du travail qu'il nous raconte, dans une langue poétique et pittoresque, comme toujours/
Vérité j c'est l'aflFaire Dreyfus. Comme dans un roman à clef, l'auteur a déplacé les situations, modifié les milieux et changé les noms et les qualités des personnages. Mais l'allusion est d'une compréhension aisée, et l'allégorique récit est l'histoire dramatisée du célèbre procès.
Au lieu d'une a£Paire d'espionnage, il s'agit d'une assez répugnante aventure de viol et de meurtre, rappelant le crime où fut mêlé le célèbre frère Flamidien. Un jeune écolier est trouvé étranglé et souillé, un matin, dans un bourg imaginaire, Maillebois, proche la ville cléricale de Beaumont, également supposée. On accuse un malheureux instituteur laïque, Simon, uniquement parce qu'il est juif. On saisit déjà l'analogie avec l'Affaire. Simon est injustement condamné, poursuivi par les huées populaires. La conviction des jurés a été décidée par la production en chambre de délibérations d'une pièce secrète, non communiquée à la défense, par le président, tout acquis à la faction cléricale acharnée à la perte du juif. Simon est envoyé au bagne. L'instituteur Marc Froment, un des quatre évangélistes sociaux de Zola, se multiplie pour faire reconnaître Tinnocence de la victime. Il y parvient, après une longue lutte et
des incertitudes de procédare, de mouvements d'opinion, de passions politiques et religieuses. L'instituteur est enfin réhabilité, et l'auteur du crime, un certain frère Gorg-ias, se dénonce et se fait justice. Une grande fête civique et laïque célèbre le retour de la victime dans la bourgade, au milieu de ses partisans, vainqueurs de la coalition cléricale et réactionnaire.
Zola, avec une grande abondance de détails, a peint le monde ecclésiastique et la société aristocratique décidés à perdre le malheureux juif pour sauver le prestige de l'école congréganiste. Quant au frère Gorgias, il est TEsterhazy de cette affaire fictive. Tous, môme ceux qui se servent de lui, et qui Font couvert de leurs robes de prêtres ou de magistrats, Tabandonnent et le livrent à la misère et au désespoir, ce qui fait qu'il se décide à manger le morceau, à produire le fait nouveau. Il existe 1 au débat'un papier rappelant le fameux bordereau. C'est un modèle d'écriture, importante pièce à conviction, qui a été truqué, escamoté, contesté, au cours de la première instruction^ avec des manigances de juges et des intimidations de témoins. Vérité a donc le caractère d'une seconde mouture de l'affaire Dreyfus.
Zola a dessiné, plutôt de chic, quelques types d'ecclésiastiques, qui ont toute la naïve scélératesse des traîtres de l'Ambigu, des jésuites traditionnels des feuilletons et le Rodin du JuiJ'Errant est reproduit sous le nom de père Crabet. Les instituteurs tiennent tous les rôles sympathiques dans ce livre, et sont encensés, portés au pinacle de la hiérarchie sociale. Là aussi, il y a un peu, beaucoup d'exagération . On a trop couvert de fleurs instituteurs. On les a encouragés à marcher sa traces de leurs collègues allemands,qui ont, prétenc donné la victoire à leurs compatriotes. La>compara
a été mal comprise^ mal suivie. C'est en se montrant des chauvins injustes, et souvent absurdes, que les. instituteurs allemands se sont surtout révélés les auxiliaires de leurs soldats. Nos maîtres d'école ont cru que c'était en se proclamant devant leurs élèves, pacifistes, antilï^ilitaristes, et en enseignant qu'il n'y avait nul besoin d^une patrie^ qu'ils égaleraient les disciples de Fichte et de Kœrner. Ce n'est pas du tout cela.
Ce roman, ayant le grand défaut d'être à clef et de reproduire un débat déjà éloigné, et dont le recul s'accentuera, ne paraît pas devoir garder une place importante dans l'œuvre de Zola. Il ne survivra pas à cette Affaire, qui, heureusement, commence à n'être plus pour nous qu'un de ces cauchemars dont on garde seulement le mauvais souvenir, quand le réveil est venu, avec le soulagement de l'angoisse disparue.
Le quatrième évangile, qui devait s'appeler Justice y n*a pu être écrit, et je ne crois pas que Zola, surpris par la mort, ait eu le temps de préparer le dossier de ce roman, ni de coUiger les notes qui lui étaient nécessaires pour le mettre en train.
Les trois romans subsistants ne sont pas inférieurs, comme on l'a dit, aux autres ouvrages de Zola; ils sont autres. Ce sont des rêveries délayées en des chapitres interminables, des visions d'avenir combiné et arrangé, des chimères saisies au vol de l'imagination et du désir optimiste.
Excepté Vérité, qui a trop d'actualité, les deux évangiles restants seront lus et consultés avec intérêt par tous ceux que les études sociales passionnent, et qui cherchent à établir, au moins dans les livres, dans les discours, dans les projets, les fondations d'un édifice humain nouveau. Ce temple social aura pour pierres
d'assises, le Travail, non plus mercenaire et forcé, mais volontaire et gratuit, puis le partagée, comme au foyet familial actuel entre tous les enfants ég^aux, de la table, du logement, des vêtements, des plaisirs aussi ; l'amoari l^amitié, la concorde régneront parmi les habitants de la planète pacifiée, et mieux aménagée pour les besoins et les satisfactions de tous. Ce sont de bien beaux rêves I La crédulité socialiste, adéquate à celle des croyance» religieuses, se berce par ces agréables sornettes et croit | au paradis collectiyiste, comme on a cru au ciel d'Indra, i au v^alhalla d'Odin, au harem céleste de Mahomet, aa séjour des bienheureux chrétiens, où le Très-Haut préside sur son siège de nuées, entouré de sa cour de Trônes j et de Dominations. Il faut à l'humanité, toujours enfantine, des contes fantastiques, des légendes, des miracles^ | et on lui promet toujours le même paradis; il n'y a que le décor et le nom des bienheureux qui changent. Le paradis socialiste, qu'on nous annonce, est tout autant séduisant, et tout aussi fantastique que celui des péris, des vaikjrîes, des houris et des archanges androgynes, commandés par le porte-glaive Michel, et notre confiance naïve est toujours la même.
11 est doux, cependant, de s'imaginer un instant, en lisant Travail^ Vérité^ Fécondité^ ces Bibles optimistes et fallacieuses comme les Védas, les Corans et les autres livres religieux, que nos descendants connaîtront toutes ces jouissances, et vivront de Texistence idéale et triomphale annoncée, préparée, léguée par Luc, Marc et Mathieu Froment. L'auteur, qui a conçu et exécuté ces programmes merveilleux, était décidément un brave homme, souhaitant le bonheur pour tous. 11 avait Ta e d'un saint Vincent de Paul, le seul Saint dont le p iple ait raison de garder la mémoire. Sa philosop' e
peut paraître enfantine, mais elle est plutôt consolante. Heureux ceux qui peuvent espérer le paradis socialiste décrit et promis par Zola, le paradis de Fécondité, de Travail %i de Fm7^/ Malheureusement, pour beaucoup d'entre nous, après avoir déposé ces livres fabuleux , ces contes des mille et une nuits démocratiques, un seul paradis est certain, de tous ceux qu'a conçus l'imagination des hommes^ et qu'a acceptés la superstition des foules dans son horreur du vide final, dans l'instinctif effroi de la suppression de tout, c'est le Nirvana divin, le Nirvana bouddhiste absolu.
Zola, vaste et puissant esprit, ouvert à tout ce qu'il y a dans l'univers de bon, dans la nature de fécondant, repoussait comme un mensonge éternel la seule vérité vraie : le Néant. Il ne concevait pas la possibilité de l'oméga de Talphabet humain, pas plus que la fin de l'alphabet de l'univers, dont les lettres, hasardeusement assemblées, doivent pourtant un jour fatalement se disperser, et ne plus offrir aucun sens, aucune forme. La matière sans doute demeurera éternelle,mais elle retournera à son amalgame primitif et chaotique, sauf à subîr^ dans l'Incommensurable, de nouvelles décompositions, et à façonner à l'aventure des univers neufs et semblablement périssables, dont nous ne pouvons ni connaître, ni même soupçonner la composition et la destinée. Là seulement est la vérité ; tout s'anéantira de ce que nous voyons, de ce que nous faisons, de ce que nous savons. Quant au bonheur, il ne saurait être que relatif, et le Socialisme, comme les autres religions, ne peut que promettre, et non tenir. C'est tout de même une bonne action que de chercher à persuader, comme l'a fait l'auteur de Travail, avec une éloquence admirable et une assurance qui en impose, qu'un jour viendra où les tra-
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vailleurs seront tous heureux. Cette foi mensoDg^ère aide, comme autrefois la croyance à la vie paradisiaque, à la justice de Vichnou, d'Allah, du bon Dieu, à supporter la misère présente, la fatalité quotidienne du malheur. « Ceux qui pleurent seront consolés, ceux qui ont faim seront rassasiés... » voilà ce que promet à la pauvre humanité la philosophie des évangélistes anciens. C'est la même promesse que font les évangiles de Zola. Il n'y a que sur l'endroit où s'accompliront ces merveilles, que les synoptiques et les apôtres zolistes ne sont pas d'accord : les uns désignent l'avenir, comme les autres le ciel. C'est bien lointain, bien vague aussi. Enfin, si la foi ne sauve pas toujours, la crédulité prévient le dé<ses- | poir , et c'est là le meilleur et le plus clair de l'évangéli- j sation nouvelle. I
L'existence d*EmiIe Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la déchirure de Talfaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début. Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de l'apprentissage littéraire; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon impassible, au milieu du carnage d'Eylau .
Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus : la perte affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n'a pas été secoué par de grandes crises de cœur. L'amour physique, qui le préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années. L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était» ce qui est le cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des œuvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais pela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en
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convîût pas. Les adalations l'ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agréable symphonie de la célébrité. L'a£Paire Dreyfus lai a donné la sensation, inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la place publique, qu'il semblait, par ses œuvres, par sa vie de cénobite, par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin, il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail. L'homme n'est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Gomme la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète . fanatique, ce fut sa grande, peut-être son unique joie, ' ce travail, qu'il abordait avec une sorte de frisson reli- j gieux, et pendant lequel, comme un prêtre très croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une béatitude infinie.
Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il prononça, le samedi 23 mai iSgS, à l'Association des Etudiants de Paris, dont il présidait la fête.
Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salaa la Science et la définit :
La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et aboutirait à la faillite ? (C'était à l'époque où Brunetière avait lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non ! ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle promis le bonheur? Je ne le crois ^ns. Elle a promis la vérité 1
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Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une foi, avec Timpétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur TAcropole :
Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi n'accomplirions-nous pas la lâche individuelle que chacun de nous vient remplir, sans nous révolter, sans céder à Torgueil. du Moi, qui ne veut pas rentrer dans le rang ? Dès qu'on a accepté cette tâche, et qu'on s'en acquille, il me semble que le calme doit se produire, même chez les plus torturés.
C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme, dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier qui leur permettra de Biarcher droit, c'est la distraction de toutes les heures/ le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien dans la satisfaction du devoir accompli.
Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu près tranquille ; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en résolvant le plus de travail possible sur cette terre 1
Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à quoi cela mène, à quels afiFreux désastres .
On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non 1 non ! C'est là un langage qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre, il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert, il n'y faut que du vouloir et de la méthode.
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Le prochain siècle est au travail^ et ne voit-on pas déjà dans le socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du. travail pour touSy du travail régulateur et pacificateur.
Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant d'avoir la foi au Travail . Travaillez, jeunes gens. Je 1 sais tout ce qu^un tel conseil semble avoir de banal. II n'est { pas de distributions de prix où il ne tombe parmi Tindifférence des élèves, mais je vous demande d'y réfléchir, et je me per- j mets, moi qui n'ai été qu*un travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la longue besogne dont TefFort rem- { plit ma vie entière. J'ai eu de rudes débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu dans la lutte ; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh bien 1 je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi, j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait à me remettre debout, à me donner le courage i de marcher quand même, lorsque la vie mauvaise m'avait ^ abattu.
Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque jour dans son œuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma^tâcbe m'a été un soulagement et un réconfort .
Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le cœur brisé peut-être, mais debout encore. Le travail. Messieurs, mais soDgez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur ; la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous n'apparaissons chacun ^ue pour donner notre somme de labeur et disparaître I
On ne peut dcfiair la vie autrement que par ce mouvement de communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue.
On remarquera la déclaration patriotique conter dans ce passage du beau discours de Zola. A rapprocl: de ce qui a été dit plus haut dans l'analyse de la Dél de. A noter aussi que, dans les trois Evangiles mê
dans Vérité t dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation du sentiment patriotique, môme pas un dédain envers Tarmée, pas une flatterie aux antimilitaristes.
Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie.
La gaieté, c'est rallègement de tout l'être, c'est Tesprit clair, la main prompte, le courage aisé^ la besogne facile, les heures satisfaites^ même lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé, le don de nous-même^ la vie acceptée dans l'unique joie d'être et d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour être. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d^un homme qui n'a guère la réputation d'êlre gai. J'en parle comme un souffrant parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la gaieté!...
Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante disposilion, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir, et qu^il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de discours affirment le tempérament optimiste t confiant de ce Zola, dont on a voulu faire un misanirope, toujours penché vers les désespérances, et sans esse hanté par le spectacle du laid, par la représentaion du mal.
Malgré ses seutimeats d'iadépendaace, et ses goûts
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d'isolement, sod horrear des cohues, des cérémonies, des banquets,. des réceptions et des milieux mondains, malgré son dédaio, peut-être moins réel qu'il ne le prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy furent ses parrains. Il s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonc tions présidentielles. 11 entrait même si bien* dans la peau du personnage, chargé de veiller avaricieusement sur >les intérêts de la société, qu'il lui arriva de prononcer, sans sourciller, des sentences qXii devaient le blesser dans ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé reproduire, par le journal le Parti ouvrier , un de mes articles, et cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres. Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende, bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal populaire, el peu millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de la Société qui l'avait mis i à sa tête. I
Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion^ d'honneur (i4 juillet 1888), puis la rosette d'officier.
Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l'Académie, et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à celte tentative Topiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. 11 a motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Edouard Lockroy. Personne, dans son entourage, n'était averti ; quelques-uns de ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique :
Oui, moo cher ami, mandait-il eo juillet 1888, j'ai acceplé, après de longues réflexîoos, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois iotéressanles pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à TAcadémie. Si TAcadémie s'offre jamais à moi comme la décoration s'est ofFerle, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas que je viens de faire...
>I1 n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte.
Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Figaro^ lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments de confraternité :
Paris, le 4 février 1898.
Mon cher Mag^nard,
Je n'entends barrer la roate à personne. Rassurez-vous donc sur le sort de Bourg-et^ que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s^inquiéter de moi.
Battu pour battu , il me sera doux de Tétre par lui.
Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il in*est impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent.
Ma situation est simple.
Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir fait» Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi Je me présenterai toujours.
Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de posséder à l'Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur ai jamais rien demandéj et la première chose que je leur demanderai sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera.
Cordialement à vous.
Il apporta, dans cette poursuite d'un siège académique, un acharnement, qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on aurait dû s'y attendre. D'ordinaire, TAcadémie, après un stage plus ou moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde -à la persévérance, qui est pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et môme au talent trop sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant devenue agressive, par décourager plusie^'^s des académiciens qui le soutenaient. Il perdait des • x à chaque candidature nouvelle. Un jour, il y avait t is fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tour H subit un échec triple. Il persista dans son intentioi le
braver de nouveau Thostilitô de l'Illustre Compagcnie. Voici la déclaralion nette et franche qu'il publia après ce retentissant insuccès :
Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maiotenant? La question ne se pose pas pour moi, ou plulôt elle est résolue d'avance. Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de TAcadémie française que je reste candidat au fauteuil d'Ëroest Renan, et que je pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne.
Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort, s*il y avait alors une vacance à TAcadémie, j'enverrais encore une lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position que j'ai prise. Je considère que puisqa^il y a une Académie je dois en être. C'est pour cela que je me suis présenté. Que l'on m'approuve ou que Ton me blâme, il n'en reste pas moins ce fait : j'ai engagé la lutte. L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas.
L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres.
Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait d*abord la crudité de certains passades de ses livres, l'argot de C Assommoir^ la Mouquette montrait trop sa lune dans Germinal, Ce n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre, lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola aurait triomphé CArtainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie n ^ent pas de recevoir, et très justement, le poète puiss et le talentueux auteur qu'est Jean Richepin ? Gepend 1, la Chanson des Gueux contient des sonorités et d verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole. La Débâ"
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de et la fausse ioterprétation donnée à ce livre, où l'on a voulu voir un dénigrement de Tannée, et un' mépris de la valeur française, qui n'étaient pas un instant en cause, valurent à Fauteur des animosités invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, Tostenlation avec laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses insuccès répétés, le perpétuel candidat^ faisant son examen de conscience et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase fâcheuse écrite dans les Romanciers naturalistes, étude sur Balzac :
Pourtant la gloriole pousse encore dos écrivains à se parer d'elle (rAcadémie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseroDt d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n*0Dl pas fait partie...
Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ! ji car la soif peut venir, et c'est un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau, ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent.
Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement de Paris, circonscription deM.de Lanessan, devenue vacante par sa nomination en Indo- Chine, et il fut sur le point d'accepter. Il hésita cependant. On chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en
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ajoutant qu'il avait beaucoup de besog^ne en cours, et qu*il ne se sentait point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois Ta venir, en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait probablement disposé à Taccepter. A défaut de TAcadémie, aujourd'hui la Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort n*a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent satisfaites.
Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prê-» lent guère à l'anecdote et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les habi- ^ tudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur. Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa force de volonté cou lumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion, et ce fut le monument qui peut être l'intéressa la plus, le cimetière des chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York.
Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Cèard, de Médan, le 5 juin 1889:
... J'ai toutes les peines du monde à avoir Tâme calme. Mon pauvre petit Faofan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse. Depuis six mois^ je le faisais manger et boire, et je le soignais comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, r* 3a mort m'a bouleversé. J'en suis resté tout frissonnant...
Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, élant exil, un petit chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort . désespoir de ne plus revoir son maître.
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Il écrivit, à ce propos, à M'^^ Adrienne Neyrat, direc- | Irice du joarnal rAmi des Bêtes, la louchante lettre suivante :
Mademoiselle,
Je vous envoie toute ma sympathie pour Tœuvre de tendresse que vous avez entreprise^ en faveur de nos petites sœurs, les bêles.
Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire qu^une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables que je viens de passer, a été celle où j'ai appris la mort brusque, loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne m'avait pas quitté.
Le soir où je dus partir pour Texil, je ne rentrai pas chez moi, et je ne puiâ même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l'habitude. Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas , certain. J'en avais gardé la tristesse. Ma femme m'écrivait I qu'il me cherchait partout, qu'il perdait de sa joie, quHl la suivait pas à pas, d'un air de détresse infinie.
Et il est mon en coup de foudre.
Il m'a semblé que mon départ l'avait tué ; j'en ai pleuré ] comme un enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand je suis revenu, loutj un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus durs.
Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette histoire. Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.
Fraternellement,
ÉHILE ZOLA.
Zola était très fier de sa qualité dej membre de la Société protectrice des animaux.
I récrivait à ce sujet, en 1899, ^^ Londres :
Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui : en ma qualité de délégué du gouvernement à une asseml j générale de la Société^proteclrlce des Animaux, j'ai accro 5
une médaille d'or à la poitrine d'une roug^îssante bergère, une petite Bourguignonne de seize ans, qui s'appelait Mlle Camelin^ et qui^ au péril de sa vie, avait tué en combat singulier un loup afFamé, sauvant ainsi son troupeau...
Zola a de tout temps pratiqué lamitié. Il se plaisait à diriger, à commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère. Il a été le centre de plusieurs réunions d'intimes, comme nous l'avons dit : Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de ses rêves, de ses essais. Puîs^ vinrent les peintres impressionnistes et coloristes, Manety Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait Cézanne, l'ami de Tadolescence. Ensuite ce fut le groupe de Médan : Guy de Maupassant, Hennique, Haysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les co-auteurs des Soirées de Médan. Le développement pris par cette étude m'a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux documents, ayant été l'ami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de Paul Alexis entre autres^ pour ne citer que les morts. Si la brièveté de l'existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au « groupe de Médan ».
Vinrent ensuite les compagnons de l'époque combative, les défenseurs de Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes, des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau, et le groupe des jeunes gens delà dernière heure, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice Le- 1 ■ nd, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens de la g ire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage 1 nt d'être célébré (i4 octobre 1908), devait épouser sa i I) Denise.
Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est boa de citer au premier raug, surtout parce que, poète lyrique, auteur dramatique et critique, ayant vécu, travaillé, g^randi, en dehors du naturalisme, il i^emblàit devoir être plutôt èloig^né de Tauteur de Gerniinal, mon vieux camarade du Parnasse, Catulle Meiidès.
Au banquet donné au Chalet des Iles, au Bois de BoulogQe,le 20 janvier 1898, à loccasion de la publication du Docteur Pascal, qui terminait la série des Roug-oa-Macquart, après le toast d*Emile Zola, remerciant la presse et son éditeur Charpentier, disant : (c Cette fôte est celle de notre amitié, qui diire depuis bn quart de siècle, et qu'aucun iiua^e n'assombrit jamais, sans qu'aucun traité nous ait liés, l'amitié seule nous à unis et l'amitié est le meilleur des contrats... «Catulle Mehdès se leva et salîia en ces termes le héros de là cordiale cérémonie :
Je lève inoû verre, cher et illustre maître, pour fêter le jour où s'achève votre œuvre éoorme, bientôt suivie cerlainement de tant d œuvres encore, universelle et juste gcloire.
Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force géniale pOuf de nouvelles réâllsàtiofis, voua avez édifié déjà un monument colossal qui, après avoir stu[téfiê d*abord, puis courbé à Tadmiration les hommes de notre âge, sera l'étonnement encore, mais surtout l'enthousiasme des hommes de loui temps. Et, tout en réservant, — vous m'y autorisez, — mon intime p^èdiIection pour la Poésie, émerveillement suprême, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui qui n'est plus et ne mourra jamais, je salue en vous Tune des plus solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la France moderne 1
Cet hommage d'uri artiste et d'un joùi'rialiste cou le Cattille Meridès côtopeiisè et efface bien d'absurde et haineuses diatribes.
DERNIERES ANNEES d'ÉMILE ZOLA 471
Ua petit jqcident ^ teripipé cettp fête dp la JJttératpre moderne.
Up militaire, l.e géi^éra} Jung, ^>s|iîey.é, aprjb§ pljîsiejirs orateurs, et a. dit sin^plement, ea buv^Rt à ?q1^ :
— « Je souhaite ^p tp^te mpp âme qiîe mqn il|^§tre ami, après l(i D^fiâçle, npjxs dpQfiP if^ Triofnftfie, »
Zola a répopdîi pïj gpuriant :
— (;<: Général, cela 4ép®lï4 4^ YPi^s I »
Ni Zola, ni pejfsoQpe 4^ P^qx qifj juj sifpyJLvept pp devaient voir se réaliser cpdopbjpyœîi littéraire .et pa|riptique.
Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus deMédan poijr s'installera Paris, dans leur appartement de 1^ rue de Bruxelles, n** 2 bis. C'était la reptrée hivernale 4'usag-e. M. etM"^® Zola secour chèrent de bonnp heure. Ils faisaient chan|bre commune.
Des travaux de réparation étaient urgents dans l'appartement. Il convenait, notamment, de remettre en état an tuyau de chute du cabinet de toilette. Des ouvriers avaient été comnriandés. Les plombiers devaient venir, le lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été convenu, le lundi matin, à huit heures. Il fallait passer par Ija chambre à coucher ppur pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte. Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On trouva Enfile Zola, à terre, a|i pied du Ht, sans connaissance, au milieu de déjections ei le vomissements. M™® Zola g-isait, inanimée, sur le li On ouvrit les fenêtres, on courut à la recherche d'un n decin. Il en vint deux. Ils pratiquèrept la traction r hmique de la langue et essayèrent d'obtenir la respi-
47^ ÂMILE ZOLA
ration artificielle. Le pouls de M^^ Zola, était perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgré ces soins, que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours, M^^ Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé, à Neuillj, chez le docteur Défaut. Elle se rétablit assez promptement.
L'enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du quartier Saint-Georges^ puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et Tanalyse du sang, faite par M. Girard, expert -chimiste du Laboratoire municipal, permirent d'attribuer la mort à un empoisonnement par l'oxyde de carbone.
On apprit bientôt, de la bouche même de M™® Zola, quelques particularités sur la nuit au cours de laquelle s'était produite la catastrophe. Zola, se sentant indisposé, sous l'oppression de l'asphyxie, s'était levé vers trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser^ vacillant, sans forces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit. L'oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce. Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, audessus de la couche d'air viciée a échappé à Taspbyxie totale.
Dans le premier moment^de la stupeur générale, on crut à un drame intime, à un suicide. Il pouvait s'être produit des querelles domestiques, ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris, disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble? D'au *'"îs prétendaient que Zola était découragé, annihilé pai ïs batailles subies, et par les suites, désastreuses pour i, de l'affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait qu'il était iquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la ven^' le
ses ouvrages, et qu'il se trouvait sur le point de connat^ tfe la gêne. Il était dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux travaux productifs, et le dégoût d'une existence tiraillée et amoindrie l'aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire.
Aucune de ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide : ce magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations, avait dit, dans son procès-verbal :
Il n'y a pas de calorifère allumé, pas d'odeur de gaz. On croit à un empoisonoement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui étaient dans la chambre, ne sont pas morts.
L'enquête médico-légale et Tautopsie firent tomber ces suppositions, et la mort d'Emile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à des émanations d'oxyde de carbone provenant, par suite de vices de construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre l'humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des « boulets )).La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager, dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes, étant closes.
La mort absurde ayant fait son œuvre détestable, l'enquête close, les suppositions malveillantes arrêtées, on s'occupa des obsèques du grand écrivain. Elles furent les, imposantes et sans qu'aucun incident les troublât. ! compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un .taine, rendit les honneurs funèbres militaires, le mt étant officier de la Légion d'honneur.
4^4 ÉM»LE eOLA
Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à I une heure précise. Le cortège partit de la maison mor- 1 tuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de deuxième , classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec inscrip- ^ tions. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel | Hermant, président de la Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des Auteurs I dramatiques, Georg'es Charpentier et Alfred Braneau. j Le deuil était conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels fig'urait, inaperçu d'ailleurs, Tex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de TIostruction publique, M. Ghaumié, et le directeur des Beaux- Arts, M. Henry Roujon.
L'inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours furent prononcés par MM. le ministre Ghaumié, Abel Hermant et Anatole France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut, à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance. ,
Je ne saurais mieux terminer celte étude impartiale et consciencieuse sur Emile Zola qu'en reproduisant trois intéressantes appréciations sur l'Homme et sur rŒuvre, méritant d'être conservées, dans un travail documentaire comme celui-ci.
La première émane d'un jeune chef d'école, poète, philosophe, romancier et dont les œuvres dramatiques, ^ la Victoire, le Roi sans Couronney la Tragédie Royale, dénotent une haute préoccupation artistique, en même temps qu'elles manifestent des tendances est tiques qui paraissent opposées à celles de Zola, mais n'est là qu'une apparence. Ceux qui se refusent à i et à sentir la grande idéalité de Zola ad mettront- il
témoigpnage spontané et enthotisiaste d'un écrivain de vingt ans?
Voici ce qu'écrivait, le i«^ octobre 1896, Saint-Georges deBouhélier, et Ton comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus amples épithètes louangeuses, en sa dédicace de V Hiver en Méditation ou les Passe-temps de Clarisse^ ouvrage précieux et inten* sif, publié à la Librairie du (c Mercure de France » :
A Emile Zola.
Maître, Bien que votre harmonieux génie ait conquis l'attention du monde^ il n'est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre auteur contemporain^ mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise. Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime^ et l'admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n'a subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses diatribes de l'envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que, malgré vos travaux d'une solidité admirable, le public se refuse encore à vous en reconnaître les dons.
Cependant de quelle force n'ètes-vous pas anobli ! Quelle beauté dans vos ouvrages! la Terre, Germinal^ les colossales fresques! Cela se déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes, villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les avez dotés d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement à Œdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos fleuves, vos précipices^ vos usines et la nuée du ciel, tout cela demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous sirâtes que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et )ble équilibre. Ce qui distingue votre univers, c'est la paix >, son innocence et sa puissante vitalité. Magnifiquement, intique Pan y palpite. L'insufflation des sèves soulève sa DÎtrine large.
476 éniLE ZOLA
Ainsi, j'ai éprouvé la padeur de votre œavre, quand Té paisseur du crépuscule fatig'uait ma maison d'hiver. Mélancoliquement à l'abri, je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si TofiFrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l'admiration en laquelle vous tient un jeune homme.
SAINT-GBORGES DE BOUHÉUER.
i«r octobre 1896.
La secoDde opinion est d'Anatole France, revenu sur d'aneiennes'prèventions, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le mettre en contradiction avec luimême, et pour accabler la mémoire de Zola. C'est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque et simple, prononcé devant le cercueil de l'illustre écrivain :
Messieurs,
. . . L'œuvre littéraire de Zola est immense.
Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral .
Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.
Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives et les apologies s'entremêlaient.
Et l'œuvre allait grandissant toujours.
Aujourd'hui qaon en découvre dans son entier la foi colossale, on reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C un esprit de bonté. "^
2ola était bon, Il avait la candeur et la simplicité
grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d*une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses romans^ qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive, frivole^ une aristocratie basse et nuisible ; il combattit le mal du temps : la puissance de l'argent. Démocrate, il ne flatta jamais le peuple^ et il s'efforça de lui montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le livre^ imbécile et sans défense^ à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure.
Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science. Il attendait, de la force nouvelle de la machine^ l'affranchissement progressif de Thumanité laborieuse.
Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre n'est comparable en' grandeur qu'à celle de Tolstoï . Ce sont deux vastes cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la cité du travail.
L'autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui Ton reprochait la Débâcle^ comme livre anti-patriote, presque comme un crime de lèsepatrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant à retenir : ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux du général de la charge héroïque, ippé à mort en criant à ses cavaliers décimés : « En ant ! pour la France et pour le Drapeau 1 » Ces deux j de soldat ne sauraient être accusés de mépriser Tarie et d*approuver un insulteur de la Patrie. A cette
473 EMILE ÏOLA
injuste attaque. à celte calomnieuse dénonciation, qui ne devrait trouver créance qu'auprès de ceux qui n'ont pas lu la Débâcle, venant après la déclaration de Tècrivain militaire et patriote Alfred Duquel, le témoig-uage des frères Margueritte n'est-il pa^ décisif, et n^ doit-il pas anéantir enfin cette lég^ende absurde de la Débâcle, livre anti-français ;
... Certes, Emile Zola se passe d'une cautioD congrue la nôtre. Nous tenons à honneur, pourtant, de l'apporter au maître disparu.
Se rappelle-t-on quelles clameurs ipcj.igi^ées ont accueilli la Débâcle? Zoh, à. entendre des patriotes d'excellents sentiments, mais qui sans doute n'avaient pas lu, ou pas réfljèchi, ou pas remonté aux sources, Zola souillait Tuniforme français, calomniait l'armée^ vilipendait la France.
Hélas I
Nous aussi, après lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant chemin de 1870, jalonné de nos morts. Nous aussi, après lui, nous avons retourné cette triste terre rouge, pèlerine à ces champs de bataille qui virent Técroulement d'un empire et le chanceljement d'une nation. Et nous pûmes nous convaincre, en contrôlant historiens, faits, détails, souvenirs, témoins, de quelle scrqpuleuse vérité, de quelle exacte et sévère documentation témoignait, pour le romancier ptiéconnu, ce livre douloureux, mais probe : la Débâcle.
La postérité appréciera plus justement, plus loyalement que beaucoup d'eptre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, J 'œuvre littéraire de Zola. Elle s'occupera un peu moins de l'auteur de J'accuse et un peu plus du romancier historien de la Fortune des Bougon, du psychologue et du paysagiste dq la Pat d'Amour, du robuste peintre de la vie ouvrière dai Germinal et Travail,
Nous pouvons, cependant, porter déjà un jugemer
^ÊLOk
LE PANTÈéON * 479
moins partial, moins passionné, dégagé fles mesquines préoccupations de r«tcltiatlité et de la polértliijàè. Sûr cet écrivain génial quij avec Victor Htlgô, Balzac et Reflan^ personnifiera lès lètti^es frariçâises au xix® siècle:
Un tri se fera dans le nombre considérable des écrits de Zola. C'est forcé, et la postérité ne recueille jamais tout ce que laisse après lui un grand prodtictelir. Déjà on n*acceple que sous bénéfice d'inventaire l'héritage de Balzac et d*Hugd.
Une sélection se fera dans Tensemble des Rdùgon- Macquart. L'AsÉommoih, Gehminttl, Naria^ là Terre, dont la vogUej à leur apparition, fut considérstble, conserveront leur retentissante liôitbrîëtê. Ce soUt des livres qu'il faudra avoir lus. Par contre, San Excellence Eugène Rougon, là Cohqàêle de Plassans, l'Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, te Bàriheur des Dames, et œuvres analogues, perdront de rîùtérôt, au moins aux yeux du grand public. Les desci^iptions et les longueurs feront négliger lès belles qualités de couleur et de style de ces oiivtages, atî cëi-actère technique et presque didactique. Mais, comme cela est arrivé pdur Balzac, dont Eugénie Grandet, la Cousine Bette et d'autres études d'tine hurtianité prôfohdè et d'une psychologie éternelle ont gardé toute leur fraîcheur, toute leur vigueur native, ce sont les œUvres de demiteinte et de facture douce, cdhinië Une Page d'amour, V Œuvre, et la Joie de vivre, qui seront, taîit qu'il y aura une langue française, lus, relus et admirés. Enfin, la Débâcle, tableau d'histoire, épopée douloureuse et
idiqtie, itiieux comprise,- plus justement jUgêe, de-
iUrerâ ï'œiivre maîtresse du génial et puissant êcri-
Lé gouvernement de la République vietit de doiiner
à la dépouille de Zola, non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon . On peut répéter, à propos de cet hommage national, ce que Zola disait de T Académie française, et déclarer que, ce puisque la France reconnaissante a un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes », la place de ce grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s*j trouvait indiquée. Du moment qu'il existe un Panthéon, Zola devait y être. Sa place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens, hommes d'action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans doute, Tintention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des Rougon-Macquart^ que Thomme de parti, l'auteur de la lettre J'accuse, le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette équivoque destinée à s'efPacer dans l'apaisement du temps ? Qui donc, dans les rangs, encore invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se préoccupera de l'intervention de Zola dans un procès d'espionnage, autrement que comme d'un épisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un assassin, nommé Peytel, réputé, lui aussi, innocent? La postérité pourra-t-elle s'intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque, de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives, dans les deux cas, qui fut le client de Zola?
Le public, qui acclame aujourd'hui l'entrée solenr^"! d'Emile Zola dans les caveaux majestueux du Panth^ , ne constitue pas, dans sa majorité du moins, sa v \ clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifi'^ ;
poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des restes de Timmortel écrivain.
Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient attribués. Assurément, il sera impossible que l'on oublie complètement la participation de l'auteur des Rougon-Macquart à la réhabilitation de ce condamné. Libre à ceux de nos descendants que l'Affaire intéressera encore, et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux d'histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui n'ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs débats^ doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l'accusé, peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu*il n'y a pas, dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation ? Victor Hugo a-t-il récolté l'unanimité des acclamations, et, pour la X ' lité de son œuvre, ne saurait-on trouver des réser- ^ ? N'y a-t-il pas des gens, logiques et sincères, qui, t en admirant le poète, l'auteur dramatique, l'homme < lettres^ blâment et maudissent le tribun, l'exilé, le
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partlfihlétairë et Vhôtiiine d'ôctioti? Tôtit ce ijiii est sorti de la plume de Tautëur des Pehilles d'àutùhiHe et des Contemplations semble-t-il louable èi excellent â tout le mdnde? Est-ce qiie les sètviteufs dri Hgînib Jinpérial et leurs descendants peuvent se ()âiner devant lés Châtiments et hoùorer celui qui a écrit Napolêoh-le-Petit? UËxpiatiori, qui ilous a fait détester et cottïbàttre l'empife, stif les bàncsf dû collège, à nôiislès premiers pionniers de la République de 1870, fut à Toeùvi-è de Victor Hùgd ce (Jtie J'accuse! est pdùr Zbld. Là violence avec laquelle Tempîl'e fut attaqué, dans ces ouvrages politiques de ^àùteù^ de lYôtre-Damè-dè-Paris, a-t-il empêché lès partisans du régime aboli d'admettre, comme un hotiiieur légitime, Tentrèe dé la dépouille dtiJu vénal des Châtimeiits au Paiithéonf II doit en être de même pour Zola. Quant â ceux qiii, à Theurè j)résente, ont été surtodt disposés à honorer l'auteur de J'accuse! ils doivent, potir maintenir et coùfirmei là gloire dé ce grand esprit, tie pas isolei* cet oiivràgè des âUtrès écrits de Fauteur.
Admirer Emile Zola et le glorifier iiiiiquèment parce qu'il à déferidù Dreyfus est iitië sottise, mais contester son génie et mépriser son magniflqucf làbèùr, parce qu'il a écrit un regrettable plaidoyer, serait une absurdité pire et une monstrueuse hégàtion.
Si l'ofli prenait, une à Une, dans un examen à part, les œuvres des grands rhorts devant qui, déjà, se sont ouverts les caveaux hationâu*, tfouverait-ôu tout également irréprochable, tout pareillement admirable? Il est bien des pages, dans Voltaire et dans ftousseau, dor i citation serait sévère aussi pour ces illdstres défu Comme Clemenceau l'a forterhent dit pour les homi s de là ftévolUtioiî^ rien n'étant parfait tîl absolu r* 5
rhistoire des sociétés comme dans la vie des individus, la Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc.
Paris, 1908.
INDEX DES NOMS CITÉS
Abailard, 240, Soi.
About (Edmond), 119, 181.
Alexis (Paul), 17, 89, 90, 160, i63, 167, 168, 218, 241 > 25o, 286, 4i5, 469.
Allais (Alphonse), 190.
Angevin (Léon), 184.
Arlmcourt (vicomte d'), 356.
Arnaud, i45, 170,
Asseline (Louis), 294.
Assézat, 219, 220, 294.
Aubert, 44> 4^, 59.
Aubert (M«e)^ 46, 47, 58.
Auguste (empereur), 4o8.
Autran, 84.
Auvray, 199.
Babou (Hippolyte), 217.
Baillarger, 229.
Baille, 56, 59, 60, 65, 67, 75,
iio, i4i, 142, 348, 469.
Baltard, 284, 285.
. Balzac, 9, 57, 63, 74, 81, 83, 107, 110, 142, 143, i5i, Oo, 178, 182, i83, 184,
Bancel, 3o6.
Banville (Théodore de), 218.
Barbaroux, 16.
Barbier (Auguste), 4o8.
Barberim, ioi.
Barbey d'Aurevilly, 84.
Barème, 352.
Barnum, 128.
Barrés (Maurice), 245 .
Bataille (Charles), 293.
Baudelaire (Charles) , 260 ,
Baûer (Henry), 35o, 35 1, Bayeux (Marc), 293.
Bazaîne (maréchal) 367, 379.
Beaumarchais, i83, 189.
Becque (Henri), 192.
Bédollière (Emile de La), 264.
Belhomme, 4^1.
Belle vent, 198.
Bentham, 294.
Bérat (Frédéric), 298.
Ber choux, 5i.
Bercy (de), 298.
Bernard (Claude), 5i.
Bernard (Tristan), 190.
Bernadette, 398.
Bernadotle (roi), 365.
Bernardin de Saint-Pierre.