PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Extrait du Registre des Actes de Naissance
du 3e arrondissement (ancien) de Paris.
L'an mil huit cent quarante, le quatre avril, à deux heures un quart de relevée, par devant nous, Barthélemy-Benoist Decan, chevalier de la Légion d'honneur, maire du troisièm.e arrondissement de Paris, faisant fonctions d'officier de l'étatcivil, a comparu le sieur François^Antoine-Joseph-Marie Zola, ingénieur civil, âgé de quarante- quatre ans, demeurant à Paris, rue Saint- Joseph, no lo bis, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin^ né avant-hier, à onze heures du soir, en sa demeure, fils^'de lui comparant, et de Françoisei^me/fe-Orélie Aubert, son épouse, mariés à Paris, en la mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente neuf, auquel enfant il a donné les prénoms Emife, Edouard, Charles, Antoine ; ce fait en présence de sieurs Norbert Lecerf, marchand épicier, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph no i8, et Louis-Etienne - Auguste Aubert, rentier, âgé de cinquante-six ans, demeurant à Paris, rue de Gléry no io6, aïeul maternel de l'enfant. Et ont le père et les témoins signé avec nous, après lecture. - Signé : f. zola, norbert lecbrf, aubert et decan
Les affaires de François Zola ne lui permirent pas de retourner à Aix, avant 1842. A cette époque, la famille Zola se fixa dans la vieille capitale provençale, impasse
Sylvacanne. L'ingénieur dut bientôt faire un nouveau séjour à Paris, nécessité par la surveillance de sa machine à déblayer, qui fonctionnait à Montrouge, pour les travaux des fortifications. Ce nouveau séjour se prolong^ea pendant un an et demi. I^e petit Zola, né à Paris, transporté à Aix, puis ramené à Paris, ne revint définitivement en Provence qu'à Tâge de cinq ans et demi. Il était trop jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre à la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n'a donc pu influer sur son intelligence en formation, sur son caractère, encore moins sur son talent futur, sur son génie.
Parisien de naissance, Emile Zola allait devenir Méridional, par le milieu où il se trouvait transporté, par les impressions premières, par les perceptions oculaires et auditives^ par Tair même respiré à Aix et dans ses environs.
Il grandit dans la liberté d'un vaste jardin, dépendant de la maison de l'impasse Sylvacanne. La maison était bourgeoise; elle avait été habitée par la famille de M. Tbiers. Quand la mort priva la famille Zola de son soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d'entretien coûteux. Mais il n'est pas aisé, au lendemain d'une catastrophe qui bouleverse les existences et démolit les fortunes, de se débarrasser instantanément d'agréments et d'engagements datant de l'époque heureuse. La veuve, liée par un bail, dut conserver l'élégante maison . Alors les meubles riches, les bibelots précieux, un à "** prirent le chemin de la boutique du brocanteur. L jmestiques avaient été congédiés. On ne garda pas m .e une petite servante, dans cette vaste demeure. E '*e Zola était très prise par ses procès. Pas une minute ne mblait lui appartenir. Elle courait, accompagnée
de sa mère, rinlelligente et pratique beauceronne, de l'avoué chez Tavocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son enfant croître à Taventure. Les charges de ce petit ménag-e, composé de trois personnes et d*ung'arçonnel, retombaient sur les bras, heureusement robustes encore, de la grand'maman Aubert. La bonne ménagère qu'elle était suffisait à tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, après les courses en ville. Sans cesse à la besogne, toujours alerte et de bonne humeur ; elle faisait la foule, et suppléai^ dans cette grande caserne, au personnel absent.
Ainsi les deux femmes et le grand-père Aubert, vieillard somnolent, n'avaient guère le temps de s'occuper du gamin. Le petit Emile poussait comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trébuchait, tombait^ se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l'herbe, écorchait sa veste, salissait, dans les ornières, bas et chaussettes, attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les alouettes, sifflait avec les merles ; sous les platanes et les micocouliers, il se développait avec la vigueur d'un jeune animal en liberté. On ne lui adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait les recommandations dont on accable les petits garçons. Jamais on ne lui défendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies ; il ne reçut point des taloches pour avoir déchiré sa culotte ou taché sa blouse. Cette première éducation, cet élevage sans contrainte, cette absence de la culture élémentaire ordinaire, eurent certainement, sur la formation du cerveau du jeiine sau" lgeon, qui devait être, un jour, l'un des produits su 5rieurs de l'espèce humaine, une inJQuence plus déteri [nante que l'atavisme.
Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la santé et sur le bien-être de l'enfant, semblaient se préoccuper médiocrement de son éducation première. Les notions élémentaires de maintien, de politesse, de maniérisme et de minauderie, qu'on îs'efforce d'inculquer aux jeunes enfants^ à tous les degrés de la société, lui furent épargnées. 11 échappa à la contrainte de « se bien tenir ». Il n'eut pas à se préoccuper d'être très sag-e, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite, ce qui est le fondement de Tenseig'nement élémentaire des sujets de la classe moyenne. Sans avoir préalablement lu Jean-Jacques, et sans prendre l'Emile du philosophe comme le modèle de l'enfant à éduquer, §^and'maman Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les études et les greffes, élevèrent l'Emile de l'impasse Sylvacanne en véritable enfant de la nature.
Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer plutôt parmi les élèves en retard. On rang'e pêle-mêle communément dans cette catég^orie, d'une part ceux qu'une prédisposition congénitale ou un état maladif empêchent de g'randir intellectuellement; d'autre part les adolescents qu'on a négligé d'instruire, de pousser, et qui se font relég-uer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes enfantines. Ecoliers abécédaires, ils épèlent encore quand les autres lisent couramment. Ce fut le cas du petit Emile.
A sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourt**^* se décider à les lui apprendre. Il convenait, par d iité, À raison de la condition sociale dans laquelle il lit né, de l'arracher à son éducation purement c pèlre. Le fils d'un ingénieur, l'héritier, sinon des p j'ts financiers du canal, du moins de la renommée
de son auteur, pouvait, un jour, obtenir des appuis dans la haute société aixoise, rencontrer même des protecteurs à Paris. Ceux qui avaient connu et apprécié le constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient peut-être Taccès d'une carrière. Encore fallaitil que le futur candidat se présentât avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de François Zola ne devait pas demeurer dans Tétat fruste d'un berger de la Camargue. Il convenait donc de conduire Emile au collège. Les études classiques, débutant par ce rosa, la rose », et aboutissant aux Conciones, aux dissertations- françaises, avec le baccalauréat à passer, c'était la filière nécessaire et régulière de tous les fils de la bourgeoisie. Ici, on ne suivait plus du tout les préceptes d'éducation de Rousseau. L'Emile du philosophe apprenait l'état de menuisier, ce qui, d'ailleurs, à la veille de la Révolution, était plus prudent que de se façonner au métier, bientôt inutile et périlleux, de gentilhomme de la. Chambre. Les deux femmes voulurent donc préparer le petit Emile à devenir, non pas un homme de lettres, grands dieux 1 mais un avocat, un médecin, ou tout au moins un bu reaucrate. Qui pouvait savoir ? Le diplôme mène à tout. Le parchemin de bachelier, c'est la pièce héraldique moderne, sans laquelle on ne saurait se présenter, avec chance de succès, dans la lice où se disputent les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre universitaire donne accès aux grades et aux emplois. Emile bachelier pourrait bien devenir, un jour, souspréfet !
Les songes ambitieux des deux femmes furent réa. ses, dépassés, mais autrement. Emile Zola, cependan ne put être reçu bachelier, et ne fut que quelques heu« sous-préfet.
On ne pouvait mettre, dans un collège de l'Etat, cet enfant de hait ans, pour qui l'alphabet était comme une stèle aux caractères cunéiformes. Il fut décidé qu'on l'enverrait, d'abord, dans une petite pension. On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les établissements étaient achalandés par les familles modestes, ayant la vanité de soustraire leurs rejetons à la promiscuité de l'école communale, alors fréquentée seulement, dans les villes, par les fils d'ouvriers.
j Dans cette institution à bon marché et à peu d'élèves , Zola apprit ses lettres et les premiers éléments. Sa famille s'était enfin débarrassée du coûteux loyer de
I l'impasse Sjlvacanne. Elle était venue se loger, à moins de frais, au pont de Béraud, dans la banlieue d'Aix . Le
I jeune élève fit souvent l'école buissonnière : le nouveau
. logis et ses environs lui en fournissant la tentation. Il avait plus d'herbe à sa disposition, plus d'espace à parcourir, et, autour de lui, s'étendait un paysage dont la sévérité n'excluait pas la grâce. L'impression en demeura vive et persistante dans les prunelles de l'adolescent. Plus tai»d, les Contes à Ninon ont témoigné de cette première sensation rustique. Le goût de la campagne, dans la pi^ime jeunesse, ressemble à un amour de
t la treizième année. Toute la vie en demeure embaumée, et l'homme fait s'en montre imprégné jusqu'aux moelles. En suivant le cours sinueux de la Torse, Emile Zola acquit le sens de la nature. Cette rivière, symboliquement, circulera dans toute son œuvre.
A treize ans, comme il n'avait plus rien à apprendre , d . les classes primaires du pensionnat Notre-Dame, e mme on ne pouvait plus le laisser vagabonder, tel q n chevreau, par les garrigues, on le présenta au C( Sge de la ville, depuis lycée Mignet. Admis comme
demi-peDsioBDaire, en i852, il fut placé en huitième J Pour être près de lui, pour lui éviter, le soir, un loDg^i parcours, sa mère avait quitlé la banlieue, et pris un | appartement dans la ville même, rue Bellegarde. Emile ; passa cinq ans, environ, au collèg-e d'Aix. Sans se rêvé- j 1er un de ces lauréats qui font réclame pour leurs profes- ; seurs et pour leur lycée, il fut loin d'être un cancre. Il i eut des récompenses nombreuses, et, en troisième, il obtint le prix d*honneur. Voici, d'ailleurs, un extrait de ses palmarès :
En i853, classe de septième. — ler prix de version latine, d'histoire et de géographie, de récitation ; 2e prix dUustruction religieuse, de thème latin ; ler accessit d'excellence ; 2^ accessit de grammaire française et calcul.
En i854i classe de sixième. — Tableau d'honneur^ ire mention; ler prix d'histoire et de géographie.; ler accessit d'instruction religieuse ; 2® accessit d'excellence ; 3e accessit de récitation.
En i855, classe de cinquième, — lerprix de thème latin, de version latine; 2e prix de version grecque ; i^r accessit d'excellence ; 2e accessit d'histoire et géographie ; 3e accessit de français et de récitation.
En i856, classe de quatrième. — ler prix d'excellence, de thème latin, de version latine, de vers latins ; 2e prix de version grecque, de grammaire générale, d'histoire et géographie.
En 1867, classe de troisième. — Prix de tableau d'honneur ; ler prix d'excellence, de narration française, d'arithmétique, de géométrie et application, de physique, chimie et histoire naturelle, de récitation ; 2e prix d'instruction religieuse, de version latine ; ler accessit d'histoire et géographie.
On remarquera la progression continue de ses suce .
Laborieux, attentif et opiniâtre, l'élève Zola affirm t
déjà son goût du travail, sa croyance au travail. A^ ;
du vouloir, avec de Ténergie sécrétée régulièremei ,
m paliemment, — ce fut la règ-Ie et la force de son existence W — il était certain d'arriver au but proposé. W Parvenu à la classe de troisième, il avait bifurqué, i La bifurcation, établie par le ministre Fortoul, obligeait
I élève, avant de passer, des classes de g'rammaire, dans les divisions supérieures, à déclarer qu'il choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. Emile opta pour les Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles, pour lesquelles le futur auteur du Roman Expérimental y Tapolog-iste de Claude Bernard, le théoricien de la littérature scientifique, avait un g-oût très vif, qu'il se montra Tun des meilleurs élèves de sa classe.
II témoigna d'une sorte d'aversion pour la littérature classique. Il eût dit volontiers, avec les Berchoux, les
I La Mothe, les Lemierre : (( Qui nous délivrera des Grecs
l et des Romains ? » Il est probable, il est certain même,
i qu'il a, par la suite, pris connaissance des maîtres de la
littérature antique, mais il ne dut les lire que dans des
traductions. Il a affirmé, à plusieurs reprises, peut-être
avec un peu de fanfaronnade, car il avait eu un 2« prix
\ de version, en troisième, ne pas savoir le latin. C'est un
mérite plutôt négatif. Zola paraissait satisfait de cette
Ignorance. Il la proclamait, comme une vanterie. C'est
) une tactique d'orgueil assez fréquente, que la fierté d'un
dédain pour ce qui vous a fait défaut dans la vie ou pour
ce qui vous échappe. Que de gens font fi de ces raisins,
pour eux trop verts : titres de noblesse, terres, châteaux,
bijoux, décorations, bonnes fortunes, invitations mon-
' daines,, voyages, villégiatures T Dans l'ordre intellectuel,
i aux mépris des richesses scientifiques ou artistiques,
1 )n n'a pu acquérir, est aussi répandu. Zola semblait
' heureux de « n'avoir entendu parler de Virgile que
j ir ouï-dire ». Ce n'est pas seulement la langue virgi-
lieDDe qu'il reconnaissait ne pas savoir : « Je suis ig'oorant de tout, de la gprammaire comme de Thistoire y>y écrivait-il, en 1860, à son ami Cézanne. lia certainement, par la suite, bouché quelque peu ce trou dans son instruction générale. En ce qui concerne la grammaire, il exagérait une ignorance assurément relative, mais qui donc peut se targuer de bien posséder la grammaire ? Les candidates au brevet d'institutrice, et encore I Pour rhistoire, Zola devait peu s'intéresser à cette résurrection de la vie passée. On ne trouve, dans son œuvre, aucune allusion, comparaison ou citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffère, sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d'affinités descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancières. « J'aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres, » at-ildit, non sans quelque infatuatioo, car, en littérature aussi, on est toujours, comme dit Brid'oison, fils de quelqu'un.
Dans un « interview » que j'ai dirigé, surveillé, et revisé, en 1880, — le terme n'était pas bien connu, mais ce genre d'article anecdotique, et celte indiscrétion consentie existaient déjà, à celte époque, — mon collabo* rateur au Réveil, Fernand Xau, publia la réponse suivante de Zola à une question sur ses études :
Je n'entrai en huitième qu'à Tâge de douze ans passés. C'était un peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand, à dix-huit ans, ma mère me conduisit au Lycée Saint-Louis, à Paris, j'en étais seulement à ma seconde. Bon élève, à Aix, où je remportai des succès, sinon éclatants, du moins estimables, je devins mauvais élève, à, Paris...
Ici, une observation d'ordre général, qui a son intérêt pour le maintien des bonnes éludes et le développement universitaire de notre pays . Paris est un mauvais centre
d'études. Ecoliers ou étudiants, les jeunes gens s y trouvent dans un milieu mal disposé pour le travail. Il se ren contre trop de distractions et trop de motifs de dissipalion, dans lagrande ville. Au moyen âge, l'Université de Paris a pu être un puissant foyer de lumières théologiqueset philosophiques, un admirable atelier où s'élaborait le grand œuvre du savoir. Mais la vie qu'on y menait, malgré ribaudes et tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conservé les règles et les us des escholiers de la rue du Fourre ; la discipline des couvents sévères y régnait, avec la ponctualité et l'isolement de la caserne. Dans les milieux modernes, l'étudiant, le lycéen, sont trop exposés à la promiscuité mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute, à 1 raison de la haute valeur des maîtres qui sont sélection- I nés, et par suite de l'agglomération des élèves les mieux f doués, remporte des succès dans les concours. Mais ce sont des supériorités exceptionnelles. Le niveau général des études y est au-dessous de la moyenne. L'apprenlis- [ sage de l'étudiant ne saurait se faire dans une cité anormale et monstrueuse, où le tapage des gens en fête domine. Il y a trop de musiques dans l'air, trop de passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop de tentations à tous les carrefours, pour qu'on puisse étudier, avec application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universités allemandes, pierres d'assises solides de la puissance germanique, sont toutes situées dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg, Kônig-sberg, Leipsick, léna. Il roule trop de véhicules, ! tri ivays, coupés, fiacres, autobus^ par les voies pari- ^ sic ^s, pour qu'on y jouisse du recueillement indis- I pe ble à qui veut apprendre. Les facultés, les collèges, j les "stituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que
sur des rues où Therbe pousse. Par crainte des trouble de la place publique et des tumultes populaires, on relégué rassemblée nationale française, lorsqu'il s'ag-i de donner une constitution ou d'élire le chef de TEtaf dans la ville morte du grand Roi. Il n'y a nulle utilit à ce que les Facultés de droit, de médecine, et même le lycées d'internes de l'Académie de Paris, soient à proxî mité des boulevards. A Versailles conviendrait parfaite ment ce rôle de cité universitaire. Ce serait TOxford ei l'Heidelberg français.
L'écolier Zola appuie, de son exemple, cette argumeatation. Si le lauréat d'Aix^ ville paisible, s'était mue en cancre parfait, à Paris, c'est que l'atmosphère capiteuse du milieu produisait son effet accoutumé. Ce n'était pas la fête ambiante qui le troublait, le détournait, mais l'ivresse intellectuelle même de Paris. Le rhétoricien provençal se dégoûtait des monotones et fades occupations universitaires ; il s'abandonnait à ses rêves de gloire littéraire ; il se livrait à des lectures en dehors des « matières » imposées pour le baccalauréat.
Dans l'interview, que j'ai indiqué plus haut, et . auquel j'aurai plusieurs fois recours, car ayant été publié, sous les yeux de Zola, il y a vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus grande sincérité, l'écolier buissonnier expliqu4 ainsi son peu d'assiduité et son absence de succès, au| cours du lycée Saint-Louis :
... C*est que j'étais déjà lancé dans le mouvement littéraif et que je lui appartenais corps et âme. Je délaissais mes clai siques pour lire avec avidité Montaigne, Rabelais, Diderot 6 Hugo... Ah I Hugo I j'étais fou de lui 1
Cela vous explique que, contrairement à ce qu'on a affirm( je ne sois pas bachelier. Est-ce pour la même raîsor qu
Daadet n'est pas plus avancé que moi? Je Tignore. Toujours est-il qu'il est assez étran|^e de voir deux romanciers notoires n*ayoir même pas^ dans les raDgs de FUniversité^ Tépaulefte de sous-lieutenant.
Les parents du lycéen faisaient de lourds sacrifices pour qu'il pût obtenir, grâce au diplôme obligatoire et élémeataire, Taccès de certains emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des redoutables examens, qui semblent surtout faciles à ceux qui ne les ont pas subis. Sans doute, cet échec scolaire n'a pas nui à la fortune littéraire de l'Assommoir. Nul ne se préoccupe, aujourd'hui, de savoir si l'auteur a été fort en thème ou fruit sec, et tous les baccalauréats de rUniversité ne sauraient rien ajouter à sa gloire. Mais il ne doit pas servir d'exemple, ni d'encouragement, aux écoliers présents et futurs, qui ne l'imiteraient qu'en cela. Ce n'est pas parce qu'il n'a pu passer son bachot que Zola s'est montré capable d'écrire GerminaL
Les deux femmes, qui le gâtaient, lui avaient trop laissé la bride lâche sur le cou, durant ses années d'enfance, jours de grand air, d'escapades, de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues rêvasseries à l'ombre, au bord de la rivière de l'Arc. Mais nous leur en devons reconnaissance. Cette éducation en liberté fut salutaire et inspiratrice. Elle priva la France d'un bachelier de plus ; elle lui valut peutêtre l'un des plus robustes ouvriers de la plume. C'est tout gain pour le pays, pour la postérité mondiale aussi. E iSsons les deux mamans d'avoir élevé leur Emile à Il uvageonné. L'enfant a pu vagabonder, comme un l pâtre, tout en ayant la possibilité d'étudier comme ï ^-^ime bourgeois. Cette croissance indépendante,
56 ÉMILK ZOLA
hors des langes où Ton emmaillotte les fils de la classe aisée, permit au corps, et aussi à Tintellect du gamin, de se développer avec vigueur. Dans ces randonnées, qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il était accompagné de deux camarades, qui devinrent ses inséparables : Baille, qui fut, par la suite, professeur à TEcoIe polytechnique, et Cézanne, le vigoureux peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu'ils se récitaient avec conviction, et qu'ils louaient avec sincérité.
Zola avait conservé un souvenir très vif de ses juvéniles excursions de Provence. 11 les évoquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le thème universel de la jeunesse envolée. Il contait volontiers à ses intimes, durant quelque sombre après-midi, au fond des Batignolles, avec quelle ardeur, avec quelle exubérante impatience, avec ses condisciples provençaux, il se mettait en route, par les matinées d'été, pour chasser les ortolans dans les ravins ensoleillés, du côté du barrage paternel. La chasse n'était, le plus souvent, qu'un prétexte. N'allait-on pas en battue, dans la contrée où se déploient les tireurs de casquettes ? Il s'agissait de faire de la route. Toute une journée à passer avec Baille et Cézanne, gagner de l'appétit et faire honneur aux provisions préparées, la veille, par les parents, bavarder art et littérature en toute tranquillité, c'était le vrai plaisir cynégétique. Ces causeries interminables sont délicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi passées à s'entretenir des livres, des pièces, des tableaux, ivres récemment signalées, ou déjà glorieusement c isacrées s'écoulent rapides, grisantes et inoubliabl s. Elles parfument toute une existence d'artiste. Il n st
pas toujours aisé, surtout dans une ville provinciale, de s'isoler, à trois ou quatre compagnons ayant les mêmes goûts, les mômes aspirations vers la littérature, le théâtre, la peinture.
Les poètes actuels, biens rentes, élégants, rasés, tondus, ayant pour Pégase l'auto, et bientôt le dirigeable, sont admis dans les sociétés distinguées. Les belles madames les câlinent, tes invitent à dtner et parfois les prennent pour amants. Ils sont sembiablement, quand ils débutent, a gobés » des jeunes femmes à bandeaux
\ plats couvrant les oreilles, et accueillis à bocks ouverts ès-
! cabarets montmartrois ou rive-gauchers. Mais, au temps où Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de
i vers et le barbouilleur de toiles étaient classés parmi
I les mal vus. Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provençaux, aspirants artistes, en se retirant vers les
f déserts, sous couleur de tirer un bec-fin, Alcestes de la poésie, cherchant un endroit écarté, où de débiter leurs sornettes ils eussent la liberté. En ces solitudes brûlées, ils ne choquaient personne, commérant sur un tas de gens, ignorés à Plassans, dont les histoires ne pouvaient intéresser la bonne société : car ils n!avaient jamais été établis dans la ville, ni occupé une fonction honorable, ce Musset^ ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu
' importants qu'on eût vainement cherché leur adresse dans le Bottin, mais dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs.
Les trois amis, après avoir, à la poursuite de quelque
volatile, égaré et chimérique, battu distraitement les
'ssons et sondé les bosquets, s'asseyaient sous bois, à
f îure où midi rôtissait les oliviers et les pins. On se
iit de rassembler des brindilles résineuses et l'on iinait, en plein air. Le repas achevé, la digestion se
faisait sous Tombrage de quelque hêtre épais. Mollement allongés, comme des bergers virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos ; ils dissertaient sur Hug'o, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres vers, et Ton rentrait en ville, à la nuit close, les jambes lourdes, et le carnier léger. Mais nul n'était revenu bredouille d'idées et d'impressions. On avait provision de grande poésie et de bon air pour toute la semaine. Gela aidait à supporter allègrement la vie provinciale, prosaïque et confinée.
La famille Zola, cependant, dégringolait. On était loin du faîte de bourgeoisie, où l'ingénieur avait tant souhaité placer les siens. Les logements remplaçaient les appartements, qui eux-mêmes avaient succédé à la vaste maison bourgeoise de Timpasse Sjlvacanne, illustrée par le séjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Béraud, de la demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de larueRoux-Alphéran, il avait fallu reculer jusqu'aux faubourg^, et prendre un appartement modeste, cours des Minimes. C'était trop cher encore. Un logement d'ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines, dans, le plus pauvre quartier de la ville, reçut enfin la famille déchue.
Dans ce misérable logis, en novembre 1867, mourut la courageuse grand'mère, maman Aubert. Le grandpère et le petit Emile demeurèrent seuls, car M"*® Zola, pressée par les créanciers, accablée par des procès interminables, assaillie par les réclamations d'avides avoués, ayant son mobilier en grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s'était rendue à Paris. EP** espérait trouver, parmi les anciens amis de son mai conseils, aide, protection. Elle se promettait de vo M. Thiers. Elle éprouva probablement de dures déce
ENFANCE Sg
lions, car, aa lieu de revenir à Aix, comme elle l'avait espéré, avec de bonnes promesses et peut-être de Targuent, elle résolut de se fixer à Paris et de faire venir son fils elle grand-père. Le jeune Zola reçut une lettre pressante et désolée de sa mère. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui restaient, et de la rejoindre aussitôt à Paris. « Avec l'argent du mobilier, disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de troisième classe et celui de ton grand-père. Dèpêche-toi. Je t'attends! » C'était la misère noire et le naufrage complet.
Après avoir dit un adieu, estimé provisoire, à ses chers inséparables, Baille et Cézanne, le jeune Emile et le vieil Aubert montèrent dans le wagon, et arrivèrent à Paris, en février i858. Emile Zola avait alors i8 ans. I Grâce à la protection de M. Labot, avocat au Conseil [d'Etat, ancien ami de François Zola, Emile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa rhétorique au lycée Saint-Louis. Nous avons dit qu'il ne fut là qu'un lycéen médiocre. Il obtint, cependant, un 2^ prix de narration française. 11 était distrait et indifférent, en classe . I Rien de ce qu'on y enseignait ne l'intéressait. Mais la littérature, non classique, les auteurs dont on ne parlait ! jamais en chaire lycéenne, Victor Hugo et Musset prin- ^cipalement, le passionnaient, et accaparaient toute sou attention, captaient toute son intelligence.
En quittant Aix, il avait été convenu, avec Baille et Cézanne, qu'on se reverrait à Paris. En attendant cette réunion désirée, où l'on revivrait un peu les chères heu- |res nrovençales, déjà lointaines, mais non effacées, on Lde\ s'écrire, souvent et longuement. Zola ne faillit jpoi cet engagement. On a, datées de cette époque, ' dei creuses lettres de lui à Baille, à Cézanne, et quel-
ques billets à un autre condisciple d'Aix, Marius Roux, qui viennent d*ôtre publiées par l'éditeur Fasquelle.
Dans une de ces lettres, écrites du lycée Saint-Louis, Zola annonce sa ferme intention de décrocher le diplôme de bachelier ès-lettres. Une fois qu*il tiendra son diplâme^ il fera son droit.
... C'est une carrière, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes idées. Je suis donc décidé à me faire avocat. Tu peux être assuré que Toreille de l'écrivain se montrera sous la toge.
Il s'informait auprès de son ami, qui avait fait des études littéraires, de la façon dont il devait préparer son examen. Il comptait prendre un répétiteur pour corrig'er ses devoirs. 11 n'abandonnerait pas l'obtention du baccalauréat ès-sciences, et il annonçait sa volonté, dès qu'il serait reçu, pour les Lettres, de livrer le setfond combat à la Sorbonne. Ces courageuses résolutions, qui ne devaient pas être suivies d'exécution, Técolier les transmit au jeune écrivain, qui les réalisa, mais pas de la môme façon , Dès cette époque, le lycéen Zola formulait^ dans une phrase confidentiellement jetée à son camarade Baille, ce qui devait être la règle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie à la fois : « Il n'est qu'un moyen d'arriver, et je l'ai toujours dit : c'est le travail ! »
Le rhétoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans sonnés quand il se présenta aux juges, en Sorbonne, échoua, dans des conditions assez curieuses. Il avait été reçu à l'écrit, formant la première partie de l'examen, la plus redoutée, étant éliminatoire et, d'une difficulté plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes « de discours latin » ou de ce ^'er-
«on latine 9, barbarismes, solécîsmes et contre-seDs, tandis qu'à l'oral, il est possible de se rattraper et d'effacer la mauvaise réponse, sur une question, par une satisfaisante énonciation sur une interrogation du même ordre. On peut éj^alement balancer les boules noires, données par un examinateur mal satisfait, avec les blanches obtenues d'un autre, plus content ou moins
' sévère.
Admis à l'écrit, l'examen oral devait être facile au candidat, selon toutes prévisions. Zola répondit fort
\ bien pour la partie scientifique : en mathématiques, physique, chimie, bistoire naturelle, même en alg'èbre^ il ne récolta que des a blanches 9. Le diplôme semblait
' acquis. Restaient les matières suivantes : histoire, langues vivantes, littérature. Pour un garçon aux vastes lectures, connaissant les poètes, les philosophes, toute la
i littérature classique française, les réponses sur ces sujets familiers devaient être aisées, justes, et même un peu supérieures à celles de la plupart des autres candidats.
Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l'anglais et l'allemand. Zola ne put pas déchiffrer le texte de Schiller qui lui fut présenté, et il. semblait même n'avoir jamais eu sous les yeux l'alphabet gothique. Il devait s'attendre à la boule noire, qui lui fut colloqnée.
L'histoire n'était pas non plus son fort, au rhétoricien déjà vétéran, et il parut visiblement brouillé avec les dates. Questionné sur Charlemagne et sur la fin de son rè| 0 glorieux, il fit mourir le grand empereur à la
f ba ^ fleurie au commencement du xvi® siècle. C'était
: pi . inadvertance, car, au moins par la Légende des Si -'-^s de Victor Hugo, il était à même de situer chio-
nologiquemenl le fondateur de la dynastie carlovin^ienne, bien avant l'avènement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires, ni les Annales d'Eginhard. Il ne trouva rien à dire d'intéressant, ou même de juste ou de banal sur le grand homme féodal^à qui Aug'uste Comte faisait une place dans son calendrier positiviste, comme à un des maîtres de la civilisation européenne. On eût interrogé le jeune homme sur Napoléon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu'il edt probablement fait preuve de la même insoucieuse ignorance.
Il aurait dû prendre sa revanche, atténuer ses boules noires pour l'histoire et les langues vivantes, sur le terrain littéraire. La Fontaine fut le sujet de l'interrogatioD. \Ici, le candidat ne demeura pas bouche bée. Il répondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-être l'appréciation de Rousseau sur la moralité des Fables de La Fontaine, et sur la sottise qu'il j avait à donner aux enfants, comme premier livre, comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu'on s'obstinait à traiter en naïf et à qualifier de bonhomme (l'anarchiste, qui avait osé dire sous Louis XIV : notre ennemi c'est notre maître, un bonhomme I). II est probable que les explications du futur auteur delà Terre sur le génie et la philosophie de rhomme qui faisait parler les bêtes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l'CEil-de-Bœuf, des gre-i nouilles qui demandaient un roi, ne furent pas très orthodoxes. L'examinateur donna la fâcheuse boule a noire, qui, finalement, l'emporta. L*élève Zola fut donc ajourné .
Pour se remettre de cet insuccès, Emile s'en fut passer ses vacances dans le Midi . Il revit sa chère Provence [ et ses bons camarades. Fut-ce le désir de prolonger son séjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage d la
cheminée du Roi René, ou bien effort nouveau afin de complaire à sa mère, en obtenant ce diplôme, qui semblait à la veuve de Tiog^énieur comme un noble passepartont à Taide duquel, dans la société officielle et bour-
' geoise, on ouvrait toutes les portes? Toujours est-il qu'il demeura jusqu'en novembre dans le Midi, annonçant définitivement son intention de se représenter à Marseille, lors de la session d'automne. A cette date, il
["^ échoua derechef, mai s, cette fois, l'insuccès ne fut imputable ni à l'allemand, ni à Charlema^ne, ni à La Fon-
i^ taine : le candidat solècisant ne put être admis à l'écrit.
I 11 renonça au baccalauréat et ne retourna plus au lycée.
^11 était mûr, d'ailleurs, pour la vie d'homme, et un col-
I lègien de vingt ans, cela devenait un peu ridicule.
I Mais l'existence de jeune étudiant, sans but, ne pouvant prendre d'inscriptions, faute du diplôme indispen-
l"^ sable, ni entamer des études aboutissant à une profession classée, apparaissait bien sombre. Zola avait logé, d'abord avec sa mère, rue Saint-Jacques, n^ 24 1, et ensuite, au sixième étage, rue Saint- Victor, au n° 35. Ils se séparèrent alors. Tandis que M"^« Zola prenait 4able et logement, rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, no 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises décrites
^ par Balzac, il s'installait même rue, au n<) 21, au faîte
Ude la maison, dans un belvédère. Joli endroit pour des études astronomiques, ou encore agréable perchoir pour écouter, les soirs printaniers, le concert gratis des pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes était tout proche. Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, \\ ' jit aérien manquait de charmes. Il est vrai que
r s< >cataire y composait un poème, en situation, par le til du moins : V Aérienne, Cq conte lyrique était inspiré p£ ne vision, peut-être par une amourette provençale.
64 ÉMILK ZOLA
\ Dans cette volière parisienne de la rue Neuve-Saint- £tienne-du-Mont, Bernardin de Saint-Pierre avait composé ses Etudes de la Nature, Là, peut-être, rancien officier de marine avait-ii vu se dresser, parmi les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre, au loin, sur les trottoirs fangeux^ il avait aperçu le g-racieux couple de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage^ poétique et légendaire, décor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla ses vers juvéniles, pour la plupart destinés à l'oubli et au sacrifice raisonné, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume, mais du crayon, car Tencre gelait dans la bouteille. Une scène vécue et un décor vrai de cette vie de bohème que Murger a fardée.
Emile Zola, à vingt ans, réalisait donc le type classique du poète miséreux, rêvait l'existence, incapable de se soumettre à un travail qualifié de servile, imaginant récolter, sinon la fortune, du moins le pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-là ne germe guère sur le pavé des cités.. Il n'en avait cure et semaiilait à force. Il supportait allègrement sa débine. Il considérait sa mansarde, en forme de cage vitrée, comme le nid logique du poète. Il projetait, en attendant d'avoir achevé son poème de Paolo, d'écrire un petit acte en prose pour « un nouveau théâtre » qui se montait aux Champs-Elysées. Zola débutant aux Folies-Marigny. C'était amusant. Ce nefut qu'unerêverie d'un instant, une illusion, comme lorsqu'il déclarait « songer à une position ». Il se reconnaissait, du reste, peu fait pour le théâtre. « Mon esprit ne se prêle pas à ce genre », disait-il alors, et ce te appréciation personnelle fut vérifiée plus tard.
Dans les rigoureuses et pénibles analyses qu'on i il i de soi-même, à l'heure où Baudelaire place Texamen le 1
mÎDaît qai vous fait disparaître confus, mais non repentant ni corrigée, soasles draps, dans les ténèbres, le jeune troubadour, isolé, affamé, dans Paris, dut reconnaître que la poésie, quand le poète est inédit et mal vêtu, n'est pas ce que les tribunaux classent parmi les mojens d'existence avouables. Il admettait donc qu'il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque ' pour vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait ainsi doublement, d'abord, en se décidant à renoncer à la Muse, comme il disait, en son style mussetliste d'alors, nourrice trop sèche qui n'allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur roufil producteur, qu'il consentait à empoigner, sans pour cela lâcher la lyre. Comme Apollon, il voulait bien se faire berg'er, mais il ne rencontrait pas d'Admète lui confiant des troupeaux. Il espérait vag-uement obtenir un emploi qui lui donnerait à manger, sans le priver de son alimentation cérébrale. Il ferait comme tant d'autres jeunes hommes, épris d'art, parvenant à vivre à l'aide d'une place, avec quelques loisirs pour se livrer à la poésie, au roman, au théâtre, à la philosophie.
Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain, disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir à la Muse, tâcher de se créer un nom littéraire, c'est le rêve que j'ai feit.
Malheureusement, ce but louable, qu'il déterminait ainsi : ne pas quitter la littérature, qui, peut-être, un jour, pourrait devenir une source d'honneurs et de gains et «n attendant ce jour bienheureux, subvenir aux besoins c a vie par un travail n'importe lequel, lui échappait.
>puis plus d'un an, écrivait-il à Baille, je fais une chasse f ôe aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux e ^''e I
66 ^MlLE ZOLA
Il connut alors ces étapes fatigantes, et parfois humiliantes, du quémandeur de places, du chercheur de travail. Qu'on est désarmé^ danscettebataille du pain, quand on ne possède pas ce que, si sagement, Rousseau voulait qu'on donnât à son Emile, jeune gentilhomme pourtant, et pourvu d'un patrimoine : un métier, un outil. Avec une netteté de jugement rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il s'offrait que du peu de titres qu'il avait à leur acceptation. « Tu ne saurais croire combien je suis difficile à placer ! » avouait-il à son confident d'Aix.
Ce n'était pas qu'il eût des exigences grandes et des prétentions inadmissibles. Il reconnaissait son défaut de capacités professionnelles. Il savait, une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il ignorait précisément celles qu'il aurait fallu savoir. Ceci a été constaté cent fois, et tous ceux qui ont critiqué l'enseignement universitaire ont usé de cet argument. Les humanités sont aristocratiques. Elles préparentaux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de maître discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients de loisir. Ces belles et précieuses études classiques conviennent surtout à quelque jeune privilégié, n'ayant pas à se préoccuper du salaire immédiat, mais visant seulement, de haut, la fortune avenir, avec l'autorité, les dignités et parfois la gloire en plus. Mais la critique de Zola n'est ni vaine déclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la voix même des entrailles à jeun du solliciteur rebuté. Ce n'est pas une apostrophe de rhéteur irai tant un lieu", commun, c'est la clameur sincère de créature impuissante à gagner un salaire, et confessa qu*il ïa'y a pas, dans ce fait, que de l'injustice sociale que du mauvais vouloir patronal.
Rien n*est plus rare que de trouver une place nous convenant, à nous qui sortons des lycées^ disait Zola, devançant Les virulentes apostrophes de Jules Vallès à renseignement classique, mais avec plus de force de raisonnement, et moins ^ d'épithètes criardes. Inaptes dans la pratique, chevauchant flar des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons par excellence lesnnenus détails de la vie, les combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long, partant un Bomumérariat plein d'ennuis et vide de gain...
11 raconte, à l'appui, Tune de ses démarches, entre mille, avec une verve âpre et sobre^ sans inutiles anathèmes aux employeurs méticuleux et rébarbatifs.
I ... J'adresse une demande à une administration. On me répond de passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur
I tout de noir habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré. Il continue d'écrire, sans plus se douter de mon exis-
I tence que de celle du merle blanc. Enfin, après un long temps il lève la tête, me regarde de travers, et d'une voix brusque : « Que voulez-vous ? » Je lui dis mon nom, la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les mêmes, et qui sont à peu près celles-ci : si j'ai une belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis : qu'il est accablé de demandes, qu^il n'y a pas de vacances dans ses bureaux^ que tout est plein, et qu'il faut se résigner à chercher autre part. Et moi, le cœur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque. {Lettre à Baille, i^^mai 186 1 ,)
Au fond, il n'était pas fâché d'être ainsi éconduit. Il cherchait « une position », par sentiment du devoir, par
^ d^ de soulager sa mère et de se disculper du reproche d( -resse et de vie désœuvrée, mais il se sentait presqi ^eureux d'avoir échoué. Il s'évadait, d'un pied lé-
I g< ommed'un piège, de ces bureaux où il avait failli
être capturé. Il éprouvait, dans la rue, le soulag-emenf d'un homme qui s'est tiré d'un endroit dang^ereux. En règle avec sa conscience, puisqu'il avait cherché un emploi et n'en avait pas trouvé, l'Evangile a tort en matière de places, il remontait, presque gaîment, à son belvédère. Il le trouvait moins glacial, et il se remettait, avec entrain et bonne humeur, à son poème commencé, qui lui paraissait plus chaud.
Il voulait être poète, rien que poète, pour le moment. Il proclamait fièrement qu'il aimait la poésie pour la poésie, et non pour le laurier. Il considérait ses verg comme des amis qui pensaient pour lui. Il les aimait pour eux, pour ce qu'ils lui disaient. La versification devenait un culte, dont il se consacrait prêtre. Poésie et divinité étaient synonymes à ses yeux d'alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prêtre de l'autel, le poète devait vivre de sa poésie. Il ne voulait pas faire une œuvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que l'œuvre fût vendue par le poète an libraire, et par celui-ci au public. Il a gardé ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposés, plus tard, dans son article fameux sur i Argent dans la littérature. Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu'il ne deviendrait jamais millionnaire, que l'argent n'était pas son élément, et qu'il ne désirait que la tranquillité et la modeste aisance. U ne pressentait pas le formidable champ de prose, qu'il devait si vigoureusement labourer, et d'où, pour lui, lèverait toute une moisson légitime de gloire et d'argent.
Il était donc, à cette époque de sa vie, tout à la p ^sie. Il ne multipliait pas les œuvres et n'abattait po U les alexandrins, comme un bûcheron les branches, a plume frôle n'avait rien d'une cognée. |
n 66t peu de poètes assez saf^es poar consentir à n*étre poètes qae poar eux, et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie fraîche et gracieuse. Je hais l'écriture, écri> Tait*il à Baille. Mon rêve, une fois sur le papier, n'est plus À mes yeux qu'une rapsodie. Ah I qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout un poème par la pens^; de caresser les diverses situations, sans les peindre par tel ou tel mot ! Que le récit aax contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs ... !
La rêverie Tenyahissaît. La lassitude de l'actioQ à en- I treprendre raccablait, par une anticipatico de la pensée» Il éprouvait aussi quelques désirs d^épicuréisme. Il formulait un rêve de puissance et de satisfaction. Si la divinité lui communiquait, pour un instant, son pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux ! Il rappellerait sur la terre Tancienne gaieté gauloise. Il agrandirait les I litres et les bouteilles. Il ferait des cigares très lon|°fs et des pipes très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour que tout le monde fût roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux malheureux mortels ; « Dansez, mes amis, la vie est coarte et Ton ne danse plus dans le cercueil !... » Il devait, à la fin de sa carrière, retrouver et décrire, dans ses Evangiles^ mais en les purifiant, en les idéalisant, ces chimériques visions de bonheur terrestre.
Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la réalité de ses vingt ans, en des joies plus simples, d'une réalisation vulgaire et économique :
Mes grands plaisirs, écrivait-il à Cézanne, sont la pipe et 1 êve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la 1 ime. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n'é- ( ant jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. à arler franc, je veux changer de vie et me secouer un peu
pour me nettoyer de cette poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite^ il est temps de produire...
Il disait d'ailleurs, au même Cézanne, pour justifier son indolente rêvasserie :
Ce que j'ai fait, jusqu'ici, n'est pour ainsi dire qu'un essai, un prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me préparer par de fortes éludes^ puis donner leur essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi...
Zola poète, ou> pour être plus précis, Zola écrivant en vers, ne laissait guère prévoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l'œuvre en prose de Tavenir. Combien les procédés du jeune lyrique différaient du prosateur mûri, constructeur méthodique, architecte calculateur, prenant à l'avance les dimensions du travail décidé, n'abandonnant rien à l'improvisation ni au hasard.
J'ai terminé, depuis quelques jours,le poème de /'>l^r/c/i/ie, écrivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l'avance, et me souciant assez peu de l'ensemble..., j'ai contiance dans l'inspiration du moment, j'ai même reconnu que les vers, qui arrivaient spontanément, étaient de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers...
Nous voilà bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des dossiers à chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les particularités de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien à l'im* prévu, se défiant de toute imagination, et bâtissant son œuvre avec des matériaux taillés et numérotés, comme pour un édifice dont toutes les parties sont combinées proportionnées sur le plan complet, dressé et signé 1 varieiur, avant le premier coup de pioche.
Pour avoir une idée de l'œuvre poétique, à peu près igpnorée, de l'autear de V Aérienne^ il est bon d'analyser son état cérébral, de faire pour ainsi dire l'inventaire de son intellect de la vingtième année. D'après ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par luimême confessées, on peut établir le bilan de sa mentalité et de son avoir de penseur et d'écrivain, vers 1860.
Nous savons déjà le milieu dans lequel a évolué l'enfant, puis l'adolescent, nous connaissons la force acquise héréditairement, le mélang'e des sangs, l'atavisme dal-
imate et beauceron, la Provence, les premiers jeux, les camaraderies puériles devenues de juvéniles amitiés, I restreintes et exclusives, l'éducation classique incomplète, f la pauvreté réfrénant les passions matérielles comme les élans artistiques du jeune homme, la répugnance à I se soumettre à une besogne mécanique, le goût à peu , près absolu de la littérature, et, plus spécialement, de la
poésie.
^ Par quoi et comment cette intelligence, aux développements lents et aux belles manifestations tardives, futelle alimentée de seize à vingt ans? A cette époque de la croissaqce» la nourriture de la cervelle humaine a un rôle très important, comme la santé et la vigueur physique du jeune homme dépendent, en grande partie, du régime alimentaire, durant ces annéesoù le corps se forme et grandit. L'alimentation intellectuelle n'a pas moins d'influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facultés, sur la vigueur de Tesprit, et aussi ! sur cette matière obscure et complexe : la conscience. 1 faut né aux champs, dans les taudis des cités man cturières, poussant sur le terreau grossier, parmi 1( égétaux humains que nulle culture n'a perfectionn ~t adoucis, puise la substance nourrissant sa pen-
'J'2 iMILB ZOLA
sée, formant son intellect, car il en a un, si rudimentaire qu'il apparaisse, uniquement dans les perceptions sensorielles, dans ce qu'il rêve, dans ce qu'il entend, dans ce qui se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de l'intelligence. Ils la développent, ils l'engraissent, ils la fortifient, souvent aussi ils l'anémient, ils la rendent maladive, parfois ils l'empoisonnent et la font redoutable et meurtrière.
Quelles furent les premières lectures de Zola, en dehors des livres élémentaires, des petits manuels et des épitomes qu'on met entre les mains de tous les enfants ? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs cérébraux du jeune provençal. Il n'eut pas du tout le goût local, ni l'esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu'il ait lu Mistral, dans sa jeunesse, et il n'eut quelque idée du félibrige que longtemps après sa conquête de Paris. Il ne se souciait que médiocrement de conquérir Plassans. Il ne témoigna jamais d'un grand enthousiasme pour l'idiome, ni pour la littérature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d'écrire pour les pastours et les gens des mas.
Montaigne fut un de ses auteurs de prédilection. Pas du tout félibre, le vigoureux et sensé bordelais. Le vocabulaïie archaïque, et les rudes tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient surprendre le faible rhétoricien, peu façonné au style de la Renaissance* Les latinismes abondants et les citations fréqu<"" tes, ûoa traduites, pouvaient l'embarrasser. N'impoi ! A plusieurs reprises, Zola témoigna de son admirât i pour cet auteur, profond, ingénieux et primesautier î
i ZOLA POÈTE 73
f philosophe du Moi, et le premier en date de dos psycho- I log'ues. Le (( coonais-toi toi-même ! >» semblait donc à I Zola la base de Tétude de l'homme. Il avait, certes, rai-^ ' son y mais, par la suite, dans ses ouvrages, il parut fort i peu procéder de Montaigne. Il fut constamment descrip- I tif, objectif^ altruiste. Aucun de ses livres ne peut être I considéré comme une autobiographie déguisée. Il ne s'est mis en scène nulle part, pas môme dans l'Œuvre, où il a fait figurer son ami, le peintre Cézanne. Ce n'est que bien vaguement qu'il a dessiné le ministre Eugène Rougon, d'après quelques traits se rapportant à lui-même : la ténacité, le goût du labeur opiniâtre, et une passion abstraite et désintéressée pour le pouvoir, pour la domination morale et intellectuelle. Ce qu'il apprit du moraliste demeuré le plus actuel, le plus moderne des penseurs du passé, c'est la minutieuse observation, le soin du détail et delà particularité, la vision distincte de chaque fait ou objet examinés. Montaigne est le maître de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. 11 a, sur tous les sujets, et à propos de tous les événements, soit de la vie privée, soit des bouleversements généraux des sociétés, une appréciation saine et un jugement mesuré, à la façon d'Horace et de Sénèque. Si Ton retrouve difficilement l'influence du sceptique analyste dans les descriptions et dans les tableaux synthétiques de Zola, elle se décèle dans la méthode, dans l'élaboration de chaque œuvre, dans les faits recueillis, classés, rapprochés, dans la poursuite à outrance de la documentation et du renseignement, et aussi apparaîtellft nette, dans sa conduite de la vie, dans ses senti- I its et sa façon d'être. Plusieurs des manières de voir 1 "\onde, de juger la société, d'apprécier l'éducation, ( appartinrent à Zola, lui viennent de Montaigne. Zola
ne Ta pas suivi comme uq maître en littérature, mais comme un professeur de vie en soi, comme un précepteur personnel. Il a, non pas imité, mais vécu Montaig^ne. j Géorgie Sand fut également une de ses primes adorations littéraires. Il puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. Fécondité date, comme inspiration, du temps où l'auteur du Compagnon du tour de France, sur Toreiller du réformateur humanitaire Pierre Xeroux, ébauchait des rêves de Salentes républicaines et d'Icaries démocratiques. Goujet, le sympathique compagnon à belle barbe d'or de V Assommoir, est un héros de M™® Sand, et un contemporain attardé de Gabet et des utopistes de 48. Zola découvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce tolérance, un grand esprit de charité.
Elle a, dît-il, une charité militante. Elle propose de marcher au devant des maux, d'aller trouver le misérable en sa mansarde, et, là, de lutter corps à corps avec la misère ; point de larmes inutiles, point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte patiente, un combat de chaque jour, d'où tous les hommes sortiront frères, formant une seule république riche et forte. Hélas! ce n*est peut-être qu'un rêve, et pourtant cela serait bien I
Les romans rustiques de l'auteur de la Petite Fadette sont remarquables par la finesse du coloris, la maîtrise avec laquelle sont exécutées les gracieuses aquarelles champêtres formant le décor de ces idylles fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite, à l'auteur de la Terre^ ridée de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste, et en manière de réfutation, des êtres des choses rustiques. Les farouches brutes de Zola, pi ches cousins des terribles paysans de Balzac, sont autr
ment vivants et véridiques qae ces meuniers d'An^ibaalt enrubannés, qui font Tamour comme des vicomtes et marivaudent comme des académiciens.
Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. / Jeserais porté à croire que le g'rand dramaturg-e anglais, ou du moins le puissant créateur à qui nous donnons , faute d'une connaissance plus approfondie, ce nom illustre entre tous, a exercé une influence décisive et durable sur Zola. Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour maître à Técole du g-énie, celui qu'il ne voulait comparer qu'à Eschyle, Shakespeare l'ancien, comme il dénommait le géant grec, c'est l'auteur de Macbeth qu'on peut nommer au premier rang de la généalog-ie cérébrale de l'auteur des Rougon Macquart,
Il faut noter qu'à vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d'étonnant, sans doute, à l'admiration d'un jeune homme, épris de belle littérature, pour Othello^ Lear^ Hamlet, Caliban, héros magnifiques de fictions impressionnantes. Il abordait pour la première fois avec enthousiasme et vénération ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les héros de l'histoire. Mais n'étaient-ils pas déjà consacrés par l'ovation publique? Zola ne faisait que se joindre à un chorus universel. On n'a pas à lui savoir gré de cette participation à un hommage général, presque imposé. A l'époque où Zola faisait connaître à son ami Baille son sentiment sur Shakespeare, en 1860, il était de boa ton dérailler, de nier Racine, ce qui était excessif et niais, d'ailleurs, mais il eût été impossible de toucher à Will. « '"acine est un pieu, Will est un arbre! » écrivait t l^uste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splend r de son génie et de son exil, debout, statue vivante, s le piédestal rocheux de Guernesey, venait, au milieu
du tonnerre de la publicité, de donner au monde son livre, comme des commandements descendus d'un Sinaî, ordonnant d'adorer Shakespeare, et aussi son prophète. Un peu confus, touffu, riche en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur William Shakespeare faisait loi. Il n'y avait nulle originalité à se prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathédrale romantique, où se célébrait la grand'messe en l'honneur du Dieu le Père des hugolâtres. Comprendre et expliquer Shakespeare était plus difficile, plus méritoire. Zola eut cette ingéniosité. Elle est à signaler.
...Te répéter tout ce qu'on a dit sur Shakespeare, mandait-il à son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n*a mieux connu le cœur humain, pousser des oh ! et des ah ! avec force points d'exclamations, cela ne me soucie nullement. N'importe, je vais tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec d'autres critiques, je n'en puis mais. Tout ce que je te promets, c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre.
Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet guère d'apprécier le style... J'avoue que je trouve bien des choses qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d'être bégueule ! Tu sais combien je désire la liberté dans Tart, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète, et j'aime l'harmonie des idées et des images. . .
... Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté l'idéal; de même que, dans la vie, l'idéal a une larj^^^e place, de même, dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision...
Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une matière à peindre la vie. Une action quelconmie n'est pour lui qu'un prétexte à passions, non à caractèr . Elle n'est que secondaire ; ce qui lui importe, c'est de pein 5 l'homme, et non les hommes. Chaque drame est comme 1 chapitre séparé d'une œuvre d'humanité ; il y peint un de 3
côtës^ quelquefois plusieurs^ largement soucieux de ne rien omettre^ introduisant tout ce qui peut lui servir, Othello, ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie ; Roméo, c'est Tamour ; Macbeth, Tambition et le vice ; Hamlet, le doute et la f iablesse ; Lear le désespoir. . .
On ne saurait mieux dire, et voilà Shakespeare exceptionnellement compris. La plupart se contentent de Tadmirer. Zola a reçu de cette lecture une sorte d'initiation. A cette époque, tout à la fantaisie, aux élans d'un lyrisme un peu rebelle, inspiré de Musset, il ne s'apercevra guère de rinfluence profonde de ce maître ; peut-être ne soupçonnèra-t-il, jamais, lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonné sur Texpérimentation, sur le caractère scientifique des romans de son temps, qu'il procède bien plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu'il vient de formuler sur Shakespeare, il l'exécutera quand il écrira ses Rougon- Macqaart. Comme le g'rand Anglais, il peindra l'homme et non les hommes, et il poursuivra l'étude des passions, des vices, des névroses, et non celle des caractères. Est-ce que Goupeau n'est pas l'Ivrogne, comme Othello est le Jaloux? Nana, c'est la Courtisane, la femme dont la chair domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le désespoir, ce n'est pas telle femme galante, avec ses particularités, ses originalités, ses caractérisations propres. Prenez, un à un, tous les personnages des Roagon-Macquarl ; tous, sans exception, tournent au type.
Là, se constate l'influence du Midi. Là, nous retrou- 1 , rinfluence du sol natal, le produit du terroir, l'hér té italienne et l'éducation provençale. L'art méridio- I a créé des types, — les personnages de la Comédie I fînne, Arlequin, Cassandre, Golombine, — le Nord a
plutôt cherché à peindre les caractères. C'est pour cela que Zola est bien plus proche, dans ses romans qualifiés de réalistes, de Shakespeare et de Hugo que de Richardson ou de Dickens. ALvec Shakespeare, sur lequel la littérature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor Hugo qui eut en lui une pénétration dominatrice. Et, cependant, il ne fut jamais qu'un poète noué, comme Chateaubriand, ou plutôt un lyrique avorté. 11 ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu'il cessait de vouloir écrire en vers. Sa muse aptère retrouvait des ailes, et de quelle envergure puissante, quand, renonçant à se débattre dans le champ poétique^ il lui donnait son vol dans la prose.
Il lut avec plaisir André Chénier, le pasticheur élégant de l'antiquité pastorale, mais ce Grec modernisant n'eut sur lui aucune action sensible. Il produisit plutôt une réaction. Zola reconnaît la grâce de ses vers, mais ii lui reproche son style mythologique et son goûtdu monde antique. Le génie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naïades d'Homère, comme les ondines d'Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeurdu collège d'Aix, déjà préoccupé par la vie présente, rêvait d'une poésie qui n'imiterait pas plus les chantres de la Grèce que les bardes du Nord, et ne parlerait a ni de Phœbus ni de Phœbé ». Chénier est placé justement à un rang mixte, dans la radieuse théorie de nos poètes. Il est confondu tantôt avec les classiques, tantôt avec les modernes, comme ces officiers d'une armée en marche, qui, placés entre deux bataillons, semblent tour à tour appartenir à la dernière file du premier et ouvrir l'avant-garde cj i second. Il fut le poète de transition. L'antiquité charma ; André. Il butinait tout le miel de l'Attique, C'éta t d'ailleurs le goût de son temps. Beaucoup d'hommes < 1
ZOLA POèTE 79
la RévolutioD citaient les Grecs et les Romains à tout instant, dans leors terribles harangues. Ils ne les prenaient pas seulement comme modèles à la tribune, ils cherchaient aussi à les imiter dans leurs actes, et les dévouements^ les héroïsmes, les déclamations, les allures,majestueuses ou farouches, des hommes de Plutarque et de Tite-Live étaient, aux constituants et aux conventionnels, familiers. Mais, au milieu de cette imitation da passé, que de nouveautés formidablement neuves ! Chénier ne pouvait échapper à la poussée de son siècle vers une société renouvelée, et, si le vocabulaire demeurait vieillot, que de faits, que de sentiments, que de désirs et d'exaltations, d'une nouveauté saisissante à célébrer, à flétrir, ou simplement à narrer pour la postérité! De là, le vers fameux, résumant la poétique révolutionnaire de l'auteur du poème de VInvention : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » Zola réfute cette théorie, pour lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l'homme de génie, — il s'annonce peut-être, — qui se lèvera un jour, disant : « Sur des pensers nouveaux! faisons des vers nouveaux. » Il souhaite, par exemple, pour exprimer l'amour, des expressions où le passé n'entrerait pour rien, des vers où l'âme seule parlerait, et n'irait pas, pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images, « en un mot, une poésie amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie qu'on oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime, sans crainte qu'elle éclate de rire». C'est déjà toute la formule de l'école naturaliste, sug- § 'ée par André Chénier. En même temps, se dressait, d ant l'imagination en travail du débutant de lettres, c ime un plan considérable, presque gigantesque. Il c cevait l'idée du poème synthétique. C'était la révéla-
8o EMILE ZOLA
tion de son tempérament g-énéralisateur. Il imag'inait grand. Bien que produisant seulement, à cette époque, des contes rimes d'après Musset, Paolo, RodolphOy V Aérienne^ il rêvait d'un vaste poème, cycle de l'humanité. Le titre était : la Chaîne des Etres, Sous cette formule abstraite, vaguement mystique, faisant song^er à quelque divagation philosophico-poétique, évoquant Jes œuvres nébuleuses d'Edgar Quinet ou de Pierre Leroux, qu'il n'avaitd'ailleurs probablement jamais lues, il voulait chanter la Création et ses développements. Trois chants divisaient l'œuvre, intitulés : le Passé, le Présent, le Futur. Dans le Passé, il dépeignait le chaos, les convulsions de l'univers primitif, les bouleversements géologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il eût mis les découvertes scientifiques modernes à contribution. Le second chant, le Présent, c'était l'histoire de l'homme, pris à l'état sauvag'e, et raconté jusqu'à l'actuelle civilisation. La physiologie et la psychologie auraient fourni les éléments de ce chant. Dans le Futur, il célébrait l'avenir meilleur et l'être plus parfait. Avec Charles Fourier, il admettait le progrès, non seulement moral, mais physique. La créature actuelle ne pouvait être le dernier mot du Créateur. Il n'était pas possible que la formation des êtres fût achevée, et que la création eût atteint son dernier échelon. La science, qui constate l'évolution et le transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux même, il s'accomplit des cataclysmes lents qui nous échappent en partie, n'aurait pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette hypothèse pratique.
C'était là une rude tâche, et une ambition peut-ê i extravagante. Mais l'audace était intéressante. Prol blement, s'il eût écrit ce poème gig-antesque, l'autc •
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n'eût réalisé qu'une lourde et ennuyeuse conception, vouée à l'indifFérence et à l'oubli. Un poète nébuleux et demeuré ignoré, Strada, a tenté une semblable épopée. Son effort a passé inaperçu. Les palingénésies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche d'ombre, avec l'animation des pierres transformées en g-eôles d'âmes de scélérats couronnés (ce caillou a vu Suze en décombres...) sont les morceaux les plus dédaignés de l'œuvre épique de Victor Hugo. Zola ne se dissimulait pas la difficulté, l'impossibilité même de l'entreprise. Il ajoutait, en énumérant les parties projetées de son poème, « qu'il reculait devant la tâche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose pensée ».
Mais le désirde faire grand, d'entasser des blocs géants pour la construction d'un édifice colossal, le hantait et l'animait. Il portait en lui le goût de Tœuvre touffue, synthétique, qu'il devait, par la suite, exécuter en prose. Les Roiigon-Macquart ne sont pas nés, seulement, comme on pourrait le croire, du désir de rivaliser avec Balzac. Sauf le transport des mêmes noms dans des romans différents, imitation un peu puérile, et qui est loin d'avoir l'importance qu'a cru devoir lui attribuer l'auteur, l'œuvre de Zola n'a guère de rapports avec la Comédie Humaine» Balzac a combiné des caractères, et les types qu'il a magistralement dessinés sont des individualités. Beaucoup sont des créatures 'de l'irpagination,dela fiction, plutôt que des contemporains observés. Les grandes dames et les grands coquins de la Comédie Humaine sont des produits du cerveau fécond de l'aunr, des inventions de génie. Où donc Balzac, traqué r ses créanciers, terré dans des logis mystérieux, atta- 'é, par. le besoin, par la dette, au papier à noircir, "nme le serf à la glèbe à labourer, aurait-il pu regar-
der, noter, portraicturer des contemporains qu'il ne voyait jamais?... On a pu croire qu'il avait deviné certaines existences, qui se sont rencontrées et montrées après coup dans la réalité. Il a été un voyant, un prophète, un phénoménal sorcier doué de la double vue, le génial romancier, et nullement un observateur, un enregistreur de faits précis et un colligeur de documents comme Zola. Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay, ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques, dans les hommes du second Empire, inexistants à l'époque où l'auteur les annonçait et les faisait vivre d'une vie supposée? Presque tous les personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans la moitié de ses ouvrages, — il est des exceptions comme le baron Hulot, le père Goriot, ce roi Lear de l'épicerie, le père Grandet, cet Harpagon saumurois, — sont des combinaisons de l'esprit. Othello, Cordélia, Juliette, Hamiet, FalstafiF ne seront jamais démodés. Les personnages de Zola, ceci sans rabaisser le puissant metteur en scène de la Comédie Humaine^ sont en général plus abstraits, plus universels, en un mot plus huniains, moins romanesques et aussi moins contemporains. Ils échappent au millésime de l'année, où ils furent indiqués comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers rôles fixes du drame variable de l'humanité.
Voilà rinfluence dominatrice de Shakespeare, poète beaucoup plus méridional, que saxon, italien même, sur Zola. Cette genèse du talent de Tœuvre de Tauteur des Rougon-Macqaart n'a été encore indiquée que par lui-même.
Opiniâtre dans sa force, confiant dans son avenir, et
cette vigueur d'âme coiltra^te avec la faiblesse de ses productions, à cette époque, le novice rimeur ambition* nait, dès la vingtième année, une place à part dans la littérature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d'école. Il se proposait de dominer un cénacle, puis de rayonner sur son siècle, soleil d'un zodiaque de littérateurs. Il déclarait superbement qu'il ne voulait marcher sur les traces de personne.
Je désirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexploré^ sortir de la foule des écrivassiers de notre temps . Le poème épique^ j'entends uo poème épique à moi, et non une sotte imitation des anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière. Or, comme notre société n'est pas celle de i83o, comme notre société n'a pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre... Le tout est de trouver la forme nouvelle... il y a là quelque chose de sublime à trouver. Quoi, je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande figure s'agite dans l'ombre^ mais je ne puis saisir ses traits. N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière, un jour; c'est alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois vaguement, pourra me servir,..
Le Paradou, dans la Faute de l'abbé Mourety était, dès cette époque, en germination dans la pensée du poète épique, qui devait se rapprocher de Milton, en s'éloignant de Balzac.
Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes à la forme
poétique. Parmi ses lectures, il faut mentionner les
œuvres froides et imprécises d'un poète, qui ne fut
jamais glorieux, et qui est descendu aujourd'hui dans de
ofondes oubliettes littéraires : Victor de Laprade. Ni
nautique, ni classique, déiste et même panthéiste à
j heures, Victor de Laprade avait voulu, lui aussi,
lébrer la nature, la création, les arbres, les sommets.
Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans Téclat de la langue et la vigueur du coloris. C'était un peintre en grisailles. Barbey d'Aurevilly le comparait, pour Tennui qu'il dégageait, à Autran, également poète moral, mais moins préoccupé de hanter les cimes : « Avec M. de Laprade, disait-il, l'ennui tombe de plus haut. )) Zola prisait cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes généralisations, pour sa recherche des hautes conceptions. c( Il est peu d'auteurs qui m'aient troublé autant que M. Victor de Laprade », disait-il. Il ne conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l'école romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions désordonnées, ses outrances, était morte, et qu'il fallait absolument réagir contre elle, il reprit son calme habituel; « tenté un moment d'accepter la poésie de Victor de Laprade, dit-il, je IJai ensuite repoussée. »
Ce qu'il faut retenir de l'influence éphémère de l'auteur des Poèmes évangéliques, successeur d'Alfred de Musset à l'Académie Française, sur le poète raté de PaolOy c'est l'éloignement, plus apparent que réel, de Zola pour cette école romantique qu'il déclarait défunte. Il devait, pourtant, bientôt la ressusciter, tout en l'accablant d'épithètes sévères et de dédaigneuses négations. Il n'a jamais laissé passer une occasion de dénoncer la rhétorique des romantiques, de railler leurs conceptions extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procédant absolument comme eux, en usant même de leur dictionnaire. Sans doute, il ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait pas à revêtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes moyennes, de l'armure rouillée et de la livrée éffiloquée des Hernani, des Esméralda, et des Ruy Blas,
mais il donnerait, aux créations de sa pensée, les mêmes passions outrancières ; il leur prêterait, dans un décor différent, des truculences et des exagérations à peu près identiques, en s'appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionnés, en dépouillant des dossiers, en consultant des notes et des procès-verbaux. Il resterait d'ailleurs ainsi dans la réalité : la Gazette des Tribunaux n'est -elle pas le dernier recueil romantique ? j Son indignation contre le romantisme, après une lecture de Laprade, 'est curieuse à noter :
Il faut réagir contre ces êtres passionnés, qui sont ridicules quand ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser là les Muses de Tégout, les effets violents^ les couleurs criardes, les héros dont la singularité physiologique fait toute l'originalité...
On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des moindres, Paul de îSaint- Victor, romantique attardé, s'indignant contre a la Muse de Tégout » qui, pour lui, était celle de Zola :
Celte semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première fois, le soupirail qui mène à l'Assommoir, Voici le trou, voici l'échelle, descendez ! Je suis descendu. J'ai parcouru, à travers un ennui noir et une répugnance écœurante, cet égout collecteur des mœurs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux, des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles brasseurs...
Zola, à Tépoque où il fulminait son anathème, aussi excessif^ aussi déraisonnable que celui de Paul de Saint- Vi -^r, pourtant fin critique littéraire et écrivain très co 'ste, subissait la pleine influence d'Alfred de Musse lelui-là, c'était son dieu, son maître, son idéal et so Dodèle ! Il devait, plus tard, renier sensiblement
l'idole de la ving'tième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses poèmes. Ils n'ont pas d'aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides, coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de littérature, ces vers qui semblent « écrits comme on parle », le plus bel élo^^e dans une bouche incompétente. N'étaient ses tableaux trop crus et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des institutions de jeunes demoiselles. L Espoir en Diea^ les Slances à Malibran^ et quelques autres pièces décentes fîg"urent dans les anthologies ad usum puellarum. Il prêcheaussi une philosophie facile, à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots passionnés, les beuglements désespérés, qu'il pousse avec l'élan d'un chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent, comme la plus sublime expression de l'amour déçu, de la jalousie inquiète, de la débauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune Zola admirait tout dans Musset. Il disait : « Quelle grande et belle figure que ce RoUa I » Eloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit d'une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu de sa forme. Il lui i iprunte son apostrophe à la cheville ; « J'ai une sai te horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre ( li ronge le vers. » Il confondait volontiers la cheville a" jc
Tépithète, qui est la parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n'ont ni force ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise èpithète, en toc, la monture mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile.
L'influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola, chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de Paolo, de V Aérienne, de Rodol' phOy elle demeure invisible, complètement éteinte dans Tœuvre virile, dans l'œuvre véritable.
Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire Taine et quelques I livres de physiologie et de science mentale, comme VHérédité du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique^ comme le Sublime de Denis Poulot. Ces ouvraà ges contribuèrent à la seconde éducation de Zola. Ils \ agirent sur sa pensée émancipée, et sur son œuvre d'homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu'était l'auteur de Rodolpho^ parvenu à la maturité de l'intelligence, en possession de toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit^ avec un héroïsme L dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers I vers au fond d'un tiroir, sans préoccupation d'éditeur, I accrochant la Ijré dans l'armoire aux souvenirs, avec I u résignation virile, regrettant peut-être de n'avoir , p levenir le lyrique et le poète épique qu'il avait sou- I k é d'être, il enipoigna, afin de produire l'œuvre nou- Si "!, la prose, « mâle outil pour les fortes pensées b.
Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur ses aptitudes. Ceci se produit dans « le commerce des Muses », comme dans tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif, le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse, à imiter, font que plus d'u n écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts, en modifiant leur genre, en changeant de but. ces ratés eussent peut être atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout, ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre, vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre.
Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham, car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher. De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester perpétuellement clos, ces premières œuvres qui lui avaient pourtant procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il avait eu la fièvre au front, le spasme au cœur, et de la j e partout.
Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résig a à ne pas publier ses poèmes et qu'il décida aussi de e
i plus en écrire désormais. Il avait eu diverses pièces I rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui eût été r sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la pâture à Timprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un contemporain, à ses frais. II trancha net, et se dit : mes vers demeureront éternellement inédits !
Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la poésie? Il ne Ta pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce profond maître, à se regarder, à s'étudier, et « à se controller soy-même », pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme s'il se fût agi d'un autre, son œuvre : V Amoureuse Comédie et aussi la Genèse, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage, il n'avait pas trouvé que cela fût bon.
Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les essources quotidiennes, sans se condamner à rinterner ment dans un bureau, ce qui lui paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie. Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, e~ produisant de la prose au débit courant, et qui ne fi mt jamais reprises ! Un vers ironique de Sainte- E ve a servi d'épitaphe à pas mal de ces « poètes morts ji ips en qui l'homme survit ».
go EMILE ZOLA
Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièremecàt inédits. Dans son livre sur lui, Notes d'un Ami^ Paul Alexis en a publié des fragments. Ils nous permettent de juger ces œuvresde jeunesse, et d'apprécier Tintensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la résolution impitoyable de Tauteur. Assez ingénument, Zola a témoigné d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées, en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire :
Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de mon âge qui s^obstinent à rimer.
Zola a raison, ces vers déjeune homme ne sont pas plus déplorables que beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. U Amoureuse Comédie est divisée en trois poèmes : RodolphOy C Aérienne et Paolo . Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes dans les Contes d* Espagne et d'Italie, comme fragments inédits retrouvés dans les papiers de l'auteur des Nuits, après sa mort, ou comme conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que Namouna, la majorité se fût pâmée en disant : « Voilà du
bon Masset !... dans ce Rodolpho, qui ne reconnaîtrait un frère de Relia ! »
Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte manière du conteur en vers des aventares galantes et cavalières de don Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé à' Albert us : "
Par ce long soir d'hiver^ grande était l'assemblée Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin. Des bancs mal assurés, des tables de sapin. Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée : Tel était le logis, près du clos Saint-Martin. C'était UQ bruit croissant de rires et de verres. De cris et de jurons, même de coups de poing. Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait poiot. Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères ; Si par enchantement le nuage, soudain Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes. Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trogoes, Deux visages d'enfants, bouche rose, œil mutin, A peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée...
Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien.
Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé, d'après la méthode du peintre de Rolla :
Vous eussiez vainement cherché dans la cité, Un buveur plus solide, une plus fine lame, Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté. Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame, Amant de la folie et de la liberté.
C'était le plus joyenx d'une bande joyeuse, Qui passait la jeunesse, attendant la raison.
ËMlLË ZOLA
Ayant l'amour au cœur, aux lèvres la chanson.
C'était un garnement à la mine rieuse,
Tout rose, avec fierté portant un duvet noir.
Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse.
Aussi que de regards il attirait, le soir,
Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes,
En chantant, il sortait, l'œil en feu, des tavernes...
A côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus i83o, et dont on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs.
... au matin d'une nuit D*ardente volupté, qu'une maîtresse est belle î Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit ; Son œil, demi-voilé, de bonheur étincelle ; Un' désir gonfle encor sa gorge de frissons, Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure. Une cavale, jeune et fougueuse d'allure, Après un long combat, à la voix du clairon. Généreuse, oubliant sa récente blessure.
Relève avec ardeur la tête, et, se calmant, Hennit, frappe le sol et bondit en avant. De même Rosita, délirante, éperdue.
Corps que Ton peut abattre et non pas apaiser. Devant son Rodolpho se dressait demi-nue...
La comparaison, avec la « cavale » était indiquée, comme la trahison de cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans épargner le perfide Mario.
Sous le nom de V Aérienne^ il évoquait une jeune p > sonne qu'il avait rencontrée par les promenades d'A :. Cette muse provençale glissait, légère en robe blanc j, dans le traditionnel rayon argenté de la lune, selon a
I poétiq
ZOLA POÈTE q3
poétique des Naits. U Aérienne esta la fois parente de la ! dame disant au poète de prendre son luth avant de Tem-
brasser, et de la Sylphide de Chateaubriand. Elle dia- ■• log^ue avec lui, sur le mode mussettiste. Â noter ce salut
à la Provence rappelant fort Thommage à Tltalie, Tune
des cavatines favorites de Musset :
... O Provence^ des pleurs s'échappent de mes yeux.
Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux.
Terre qu^un ciel d*azur et l'olivier d^Attique
Font sœur de Tltalie et de la Grèce antique.
Plage que vient bercer le murmure des flots,
Campagnes où le pin pleure sur les coteaux ;
O région d'amour, de parfum, de lumière,
Il me serait bien doux de t'appeler ma mère. ..
... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux,
Nymphe, bien jeune encore, je vis briller les yeux.
Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes.
Avide, je suçais le lait de tes mamelles.
Et toi, mère indulgente et le sourire au front.
Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson.
Au bruit de tes baisers, tes Hras, dans la charmille.
Me bercèrent parmi ta céleste faucille,
Et ton regard d'amour fit glisser dans mon cœur
Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.
Ah ! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre,
Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre,
Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux
S'échapper en cadence, et monter dans les cieux.
C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre.
Mon amour des grands bois, des femmes et du rire...
Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et banales, les chevilles abondantes, que po"?tant il dénonçait avec virulence, Zola, dans cette in cation virgilienne, a montré un certain souffle. lia, en atre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour ce ^ terre des figues et des cigales, où il avait joué
enfant, où il rêvait adolescent^ et où il lai avait été donné, jeune homme, de rencontrer r Aérienne, une demoiselle S... à Tétat-civil :
... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts, O Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets. Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierrres, Chacun de tes buissons perdus dans les clairières. J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris, Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis...
Dans Paolo, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne :
... C'est maintenant, don Juan, a toi que je m'adresse!
Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi,
Superbe et désolé, traîna derrière lui,
Comme un roi son manteau^ sa fougueuse tendresse ?. .
Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur.
Le héros des balcons, de Téchelie de soie
Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur,
Convoitant une vierge, eût arraché sa proie...
Le premier chant de la trilogie de V Amoureuse Comédie contient aussi l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset. Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. II ne fut jamais ni pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fit pas partie de la francmaçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui a plu, dans Rome, de tracer le tableau des menées, des intrigues X
I ZOLA POÈTE q5
'despassions, s'ag-itant dans les chambres du Vatican. Il
i n'est pas entré dans sa pensée de faire œuvre de militant de Tanti-papisme. Quand il a peint, an peu de seconde main, d'après /tf5 Courbezon et VAbbé Tigrane de Ferdinand Fa bre, ses prêtres de /a Conquête de Plassans, de la Faute de l'abbé Moarei, il n'a pas cherché à faire de 'caricature. Il ne se préoccupait nullement de combattre lOu de ridiculiser la religion catholique. Pas davantage il [ne voalat outrager son fondateur, quand il donna son 'nom à un rustre facétieux et venteux.
Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Evidemment, il n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la sainte de la Patrie, ^comncie c'est la mode aujourd'hui, où Ton cherchée nous présenter la^Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure extravagante d'une Théroigne de Méricourt pri- I mitive, mélangée de Louise Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai caractère de sainte du moyen âge. Ce fut Tintention de Zola.
Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet :
D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place : un récit grand dans sa simplicité, an vers sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition...
, La tentative eût été, an moins, curieuse à connaître, réalisée . Il est probable que Zola renonça entièrement à sop projet. On ne trouve pas traces des essais ou de coi [lencement du poème annoncé. Peut-être les plans et visions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dai • les projets et ébauches, que Tauteur détruisit.
g6 ÉMlLË ZOLA
Zola avait remporté des prix d'inslructioa religieuse, mais, à Tépoque de l'Aérienne et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que le paradis, les anges [et les démons. On a dit que ridée de Dieu avait été fort utile aux tyrans . Ella n'a pas été sans rendre des services aux faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du culte et Je laugage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu , se serait trouvé réduit à Tindigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas, s'empressent de recourir, que l'auteur de Pao/o, dans un accès de littérature religieuse renouvelé du Musset de l'Espoir en DieUy s'écriait :
... Oh I Seigneur I Dieu puissant, créateur des mondes. Qu*enflamma ton haleine, éclatantes lueurs ; Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes Nos ténébreux néants, nos poussières immondes. Qui tiras du limon de saints adorateurs I
Toi, le sublime artiste, amant de Tharmonie Créant des univers, qui les créas parfaits. Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie. Depuis le noir torrent à la goutte de pluie. Dans un ordre divin répandis tes bienfaits 1
Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance. . . Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore. Je me prosterne au sein de ta création. Mon âme est immortelle, un dieu la fit éclore :
Le feu qui me dévore Ne saurait s'échapper d'un infâme limon I,
Cet amour qui me brûle est la flamme divine
Qui^ depuis six mille ans^ régit cet univers.
Sur les chants d'ici-bas^ c'est le chant qui domine,
Et mon âme devine Un puissant créateur dans des divins concerts! Oui^ je te reconnais^ toi qui mis dans mon être Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi. Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître.
Et je veux, ô mon Maître, Comme un timide enfant, me courber sous ta loi. Je m'incline devant ta sainte Providence. Je comprends les parfums, les chanls et la clarté. Et je comprends en toi la suprême puissance,
L'éternelle clémence.
Pour verser à nos cœurs l'éternelle beauté !...
Quel lévite au cœur embrasé ! Voilà un hymme qui semble échappé à la pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un véritable credo lyrique, Zola, à la même époque, exprime, en prose, d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner, et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole divine, la caste sacerdotale, Thomme qui sert d'intermédiaire entre son semblable et le ciel, voilà, selon lui^ la plaie. Le prêtre fait un dieu à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut pas, -entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du Vicaire Savoyard . Tout ( . bien vague, bien incohérent. L'écorce du préjugé < tombe, et la sève de l'indifférence qui monte.
lintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif, ] :;stant ou mahométan.
gS iniLE ZOLA
Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je Tavoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt^ pour moi, un législateur sublime^ un divin moraliste...
Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent, cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de la vie même.
La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit ; elles ne déposèrent point un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète, resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant, comme un germe englouti, dans lesœuvresdela maturité. De grands sillons poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent tout à coup à fleur d'œuvre réaliste.
S'il n'avait connu les exaltations de Rodolpho^ de r Aérienne^ de Paolo^ s'il n'avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des aspirations idéales, ses e thousiasmes, ses rêveries de l'âge printanier, s'il ne s tait pas livré à l'exercice difficile, mais profitable, de i versification, peut-être n'aurions-nous pas à admin
dans ses pages les plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère et de Miette, les ciels de Paris, Tarchiteclure des Halles, et tant d'autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont contribué à réclal,au coloris et aussi à la vogue méritée de ses' principaux livres.
Non ! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un poète mort jeune. Il fut un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-môme, traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n'allait pas à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même! Pour achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu'il pensait alors de l'amour, de Ja femme, et aussi de la politique, et de diverses questions sociales à Tordre du jour.
Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience du Zola première manière, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l'écrivain mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares, comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait r erson, qui, agissant, sur leurs contemporains d'abord, s les générations par la suite, constituent la réelle, la t jours vivante humanité, car la poussière des morts i lorieux ne compte pas. - .