‹ Emile Zola, sa vie-son œuvreChapitre 8 sur 23 · MARIAGE DE ZOLA. — ZOLA SOUS-PREFET. ZOLA · texte numérisé non relu

MARIAGE DE ZOLA. — ZOLA SOUS-PREFET. ZOLA

AUTEUR DRAMATIQUE. — LE ROMAN EXPERIMEN- TAL. l'hérédité. — LE NATURALISME

Thérèse Raquin ne fut pas un succès. Seuls quelques lecteurs, épris d'art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons abracadabrants, alors très en vogue, de Ponson du Terrail, et les affadissantes narrations de George Sand vieillie et d'Octave Feuillet, jeune vieillot, s'intéressèrent à ce drame de la conscience, à cette évocation du remords, où se combinaient Tintensité psychologique et la violence dramatique du roman criminel.

Les Rougori'Macquart étaient déjà en préparation lorsque Zola écrivit Thérèse Raquin, On pourrait même faire rentrer ce roman dans la fameuse série. Il suffirait, pour justifier, d après le plan de l'auteur, ce rattachement, de donner à Thérèse ou à Laurent une parenté quelconque avec les descendants névrosés d'Adélaïde Fouque. La partie psychologique s'y trouve, sans doute, moins développée que dans les romans subséquents, mais déjà se manifeste la préoccupation de la description minutieuse des milieux, et aussi l'étude 4'organis-

mes maladifs et de tempéraments dégénérés. Thérèse Raqain rentre dans le cadre des Roug-on-Macquart, plus peut-être que le Rêve et Une Page ^'A/nour. Mais l'auteur n'avait pas, à celte époque, entrepris de composer un « cycle » moderne, ni de combiner des compartiments d'aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait fig-urer des personnages appartenant à une même famille, et procédant d'une hérédité morbide commune.

Avant d'étudier cette vaste composition au plan arrêté d'avance, il convient de mentionner les faits de Texistence de l'auteur, durant ces années mouvementées, pour lui peu favorables au travail littéraire et aux gains par la plume. Ce sont les années qui vont de la fin de Tempire à l'invasion et aux convulsions qui accompag'nèrent la venue au monde de .la République.

Jusqu'à la veille de la guerre de 1870, Emile Zola vécut au quartier latin. Les domiciles occupés par lui dans ses années de début, furent modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces détails anecdotiques, je vais énumérer ces logis d'étudiant pauvre.

Il convient de rappeler le domicile initial, celui où il est d'usage de placer une plaque commémorative apprenant aux passants, qui daignent lever la tête, que là est né, en telle année, tel homme célèbre: c'est donc à Paris, 10 bis, rue Saint-Joseph, 2® arrondissement, dans la maison aujourd'hui occupée par la Librairie Illustrée (J.Tallandier), que se trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents. Viennent ensuite les logis lelonnés d'Aix, dont l'importance diminue avec la tune de la famille : cours Saint-Anne, puis impasse ivacanne (ancienne habitation de la famille Thiers),la a du Pont-de-Béraud,dans la banlieue d'Aix, après la

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mort du père, François Zola : retour en ville, rue Bellegarde, puis, de là, rue Roux-Alphéran, ensuite la cour des Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine, dernière habitation des Zola, à Aix.

A Paris, il log*e d'abord à l'hôtel meublé, 63, rue Monsieur-le-Prince, — puis il est pensionnaire au lycée Saint-Louis, — de là il va rue Saint-Jacques, â4i, me Saint- Victor, 35 ; il occupe ces logements avec sa mère. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, no 21, rue Soufflot, n° 11, impasse Saint- Dominique, no 7, rue de la Pépinière, à Montrouge, rue des Feuillantines, n® 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10.

Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois allaient succéder aux garnis et aux chambrettes d'étudiant. C'est aux Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habité ce quartier ou les environs de la place Çlichj, dans le IX® arrondissement, rue de Boulogne et rue de Bruxelles, où il est mort.

Sa première habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis rue Truffaut, 28. En 1870, Zola part pour Marseille, va à Bordeaux, et revient à Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolles, un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n» i4. En 1874, il prend un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit hôtel, 21, rue Saint-Georges, aujourd'hui rue des Apennins.

Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin, il augmente sa villa de Médan, achetée en 1878, neuf mille francs, et occupe, durant son

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séjour à Paris, le dernier et fatal appartement de la rue de Bruxelles.

Avant d avoir Médan, et depuis que Taisance lui était venue, Zola avait Thabitude d'aller passer l'été à la campagne. On sait combien il aimait l'eau, la verdure, les arbres, et plutôt les agréables paysages de banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fît des séjours assez longs à l'Estaque, faubourg de Marseille, k Saint-Aubin, sur la côte normande.

Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les fluctuations de la destinée de Zola. Dans la première jeunesse, c'est la maison hantée par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier président de la troisième république, qui marque Tapogée de la famille Zola ; survient la dégringolade, conséquence de la inort du père, en des logis de plus en plus exigus ; enfin la série morne des garnis et des chambres au sixième. Puis c'est l'entrée définitive dans la vie bourgeoise aisée, le petit hôtel de la rue des Apentiins, où un valet de chambre- ouvre la porte aux visiteurs . Le romancier parvenu achète enfin une maison de campagne, son rêve !

A Médan, la villégiature de Zola devient plus que confortable. 11 ajoute à l'acquisition première des constructions voisines, fait édifier des bâtiments pour servir d'écurie, de communs, de serres, et il se meuble le cabinet de travail qu'il a convoité durant sa jeunesse besogneuse.

La première fois que j'entrai dans cet actif laborajire, je fus frappé par son arrangement plutôt inatendu. C'était au printemps de 1880. Je venais de ma laison de Bougival, située, comme celle de Zola, au ord de l'eau. Comme son cabinet, le mien avait une

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grande baie, donnant sur la Seine, et, le paysage fluvial étant à peu près le môme, je m'attendais à me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m'em pêcher de faire un mouvement de surprise en voyant l'entassement baroque et disparate d'objets rappelant surtout le bric-à-brac. Il y avait bien un vaste divan aux étoffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet, qui pouvait être considéré comme un meuble utile, indispensable pour la sieste, durant les digestions pénibles, ou le repos après le travail, mais aussi se bousculaient là, dans un prétentieux et disparate encombrement, de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar, des ivoires de pacotille, des oripeaux fanés de carnaval, de vulgaires bois sculptés et des japonaiseries de grands magasins, peinturlurées ou ciselées à la grosse, enfin, tout le déballage des bibelots truqués et sans valeur, qu'exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur, l'initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand'Pinte de la place Trudaine, 11 y avait comme un jubé, en bois vernissé, audessus de l'alcôve orientale, où des livres, sur des rayons, s'alignaient. Zola était très fier de tout ce décrochez-moi-ça romantique, auquel les tavernes à devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux imités de Willette et les brasseries moyenâgeuses aux tapisseries imprimées, ont porté le coup du dédain et même du ridicule.

Paul Alexis a fait la même remarque, en parlant de l'appartement de la rue de Boulogne :

Balzac dit quelque part, écrivait Paul Alexis, que les parvenus se meublent toujours le salon qu^ils ont ambitionné autrefois, dans leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion à un passage de César Birotteau, le salon

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blanc et or de Tarchîtecte Grindot.) Ëh bien ! justement^ dans Tameublement de notre naturaliste d'aujourd'hui, le romantisme des premières années a persisté... G*est surtout dans son appartement de la rue de Boulogne^ où il habite depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais^ antiques Aubussons, étains bossues, vieilles casseroles de i83o. Quand le pauvre Flaubert venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries, il s'extasiait, en son cœur de vieux romantique. Un soir, dans la chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration : J^ai toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... c'est la chambre de Saint- Julien l'Hospitalier !...

Médan avait le caractère moins pompeux, moins

musée, que le logis parisien, et nulle préoccupation de

^ style, ou môme de tonalité générale, n'avait présidé à

(son ameublement. Mais Zola s'y plaisait, et il avait bien raison de se meubler à son goût, selon sa fantaisie.

C'est un petit village des environs de Poissy, que ce Médan, qui n'avait pas d*histoire, et qui est devenu ' notoire comme un champ de bataille. C'est déjà la grande I banlieue. Poissy, avec ses pécheurs à la ligne, Villennes I et son Sophora aux vastes ramures éployées sur les ^ tables du restaurant, forment l'extrême frontière, de ce côté, de la zone banlieusarde, hantée, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de Parisiens lâchés. Une population estivale d'employés et de commerçants, prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires terminées et le bureau fermé, se trouve ^ encore à Poissy, à Villennes, mais c'est son point termin A Médan, on est à la campagne. Sur l'autre rive, c ïience le Vexin^iPrançais, théâtre des vieilles pilleries a laises, et la verdure plus verte et les troupeaux plus d les donnent une idée de la grasse Normandie. Pas

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de villas. Le bourg'eoîs retiré^ Tancien boutiquier citadin, venu planter ses choux et mourir à la campagpne, est inconnu à Médan. Un seul château, d'un style moyenâgeux moderne, avec des créneaux de décor d'opérette, étrang^lé entre la route et la colline. Ce castel en simili, paraissant construit par un décorateur de théâtres, est campé sur les ruines de l'ancien donjon, où se retranchèrent maintes fois des combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette, cette bâtisse, représentant les traditions de l'ancien régime, dont le propriétaire était salué comme seigneur du village, appartenait à un ancien garçon de café, Lucien Claudon, le Lucien célèbre du café Américain. Le produit des pourboires du Peter's ne resta pas longtemps dans les mêmes mains. Comme un château de cartes, le donjon moderne s'écroula sous les coups furieux du krach de l'Union Générale. La modeste demeure de l'homme de lettres ne fit, au contraire, que s'agrandir et s'embellir.

C'est à Médan que Zola a passé les meilleurs moments de sa vie. C'est là qu'il a composé la plupart de ses romans à grand succès, notamment Nana, Germinal^ la Terre, Son logis, par sa position même, lui inspira le sujet d'un roman : des fenêtres de sa maison, resserrée entre la route et la voie ferrée, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D'où l'idée d'écrire un roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donné un sur les Halles, sur les Grands Magasins, et ce fut la genèse de la Bête Humaine, cette vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant sous l'horizon ou s'enfonçant dans la nuit, avec un fracas prolongé et des sifflements stridents.

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MédaD> outre le séjour de Zola, appartient à l'histoire littéraire et à la bibliographie du xix^ siècle : là, se réunirent les Cinq : Guy de Maupassant, Léon Hennique, Paul Alexis, Géard et Huysmans. De leur réunion, et de leur accord, sortit le livre les Soirées de Médan, recueil précieux, qui contient Boule^deSuiJ et VAttOr ^o^é/umou/m, pique-nique littéraire savoureux où chacun apporta son plat de haut goût.

Enfin, grâce à la libéralité de la veuve de Zola, et par une touchante et noble pensée, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des déshérités et des pauvres, est devenue celle de TEnfance débile et vouée, faute de secours, à l'anémie et à la mort. C'est la réalisation du rêve bienfaisant de Pauline Quenu.

Gomme, dans la maison de Bonneville, fouettée du vent et assaillie par les flots, les lamentables enfants de ces pécheurs normands, abrutis par le calvados et décimés par la misère, trouvaient des soins, des dons, des secours immédiats, les minables petits êtres confiés à FÂssistance publique, déchet urbain, scories vivotantes re jetées hors du creuset parisien, ont désormais, à Médan, sous un climat moins tempétueux et dans un paysage plus riant, encadré de minces peupliers et d'ormes trapus, un asile agréable, une maison, une famille, avec des soins et un régime fortifiant leur faiblesse, arrêtant leur dégénérescence. Ces enfants, n'étant pas atteints de maladies aiguës ou contagieuses, mais seulement de débilité générale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux conditions fâcheuses de leur hérédité, de leur

lilieu, avaient besoin d'être séparés des véritables mala-

s. C'est donc une maison de convalescence et de régé-

ération physique et morale pour les pauvres déshérités.

-race à Emile Zola et à la générosité de sa femme, ces

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chétifs rejetons de parents épuisés par le travail, par la misère, par Tavarie et Talcool, reprendront vig'ueur et santé. Ce sont des rescapés du puits noir de l'enfer social : ils pourront plus tard être utiles à la société, au lieu de lui être à charge, et ils connaîtront, ce qui semblait leur être fatalement interdit, la joie de vivre I

C'est le ag septembre 1907, jour anniversaire de la mort d'Emile Zola, et date du pèlerinage anniversaire à la maison de l'écrivain, que l'Assistance publique a pris officiellement possession de la propriété de Médan et de la Fondation Zola. La cérémonie a été simple et digne. Le directeur de l'Assistance publique, le secrétaire général de cette administration, le président du Conseil municipal, le préfet de la Seine, le chef du cabinet du président du Conseil, le ministre de la Guerre, les autorités municipales de Médan, M. Maurice Berteaux, ancien ministre, député de la circonscription, ont présidé à cette cérémonie, à laquelle assistaient quelques écrivains et artistes, amis personnels du glorieux écrivain : Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice Leblond, Léon Frapié, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur Méry et la doctoresse Javinska, à qui est confiée la direction de l'asile.

M»"e Emile Zola avait reçu les personnages officiels et les amis de son mari, ayant à ses côtés les deux enfants laissés par l'écrivain. Tout auréolée de bonté vraie, sans ostentation de résignation, sansl'emphase du sacrifice public, entre ses deux enfants d'élection, dans cette demeure désormais consacrée à l'enfance malheureuse, cette bienfaisante femme personnifiait, avec une discrète abnégation, l'admirable Pauline de la Joie de yiyre,secourable aux abandonnés du village, et si maternelle pour le petit Paul, l'enfant de l'adoption.

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De cette maison de l'enfance, de cet asile ouvert à la faiblesse et à la misère puériles, plus tard, au visiteur respectueux et charmé, comme un salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s'adressera ce chœur de voix aiguës et joyeuses, récitant ce passage d'une des visions heureuses de Travail :

C'était un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance, avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les rayons entraient par les hautes fenêtres. Là aussi Teau ruisselait, on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure, comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l'exclusive propreté qui. éclatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait bon la candeur et la santé. Si des cris parfois sortaient des berceaux, on n'entendait le plus souvent que le joli babil, les rires argentins des enfants marchant déjà, emplissant les salles de leurs continuelles envolées. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient partout leur vie naïve et comique, des poupées, des pantins, des chevaux de bois, des voitures. Et ils étaient la propriété de tous, des garçops comme des filles, confondus les uns avec les autres en une même famille, poussant ensemble dès les premiers langes, en sœurs et frères, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu'à la tombe, mener côte à côte une existence commune.

Ce rêve paradisiaque, aux détails et à l'ordonnance consignés comme dans les clauses d'un testament, en cette radieuse page de Travail^ la veuve du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et sacrifiés du livre, Suzanne et Sœurette, a su le réaliser. Il n'était point de façon plus touchante de porter le 'euil éclatant de son glorieux mari, et Zola ne pouvait ouhaiter un emploi, plus conforme à ses désirs et à son Bur, de son héritage. Cette demeure deMédan, obtelue par le travail, est retournée, comme par une légitime

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et naturelle dévolution, aux enfants déshérités du travail.

Mais, en 1870, Médan n'était encore qu'un espoir, et Zola logeait et travaillait dans un modeste appartement batignollais.

Au cours de ces années d'apprentissaioce littéraire et de labeur pour le pain quotidien, un événement important s'était produit dans la vie chaste et retirée de Zola. J'ai dit combien il vivait à Técart, en « ours », ne fréquentant ni les bureaux de rédaction, ni les cafés de gens de lettres. On ne le voyait jamais dans les journaux où il écrivait. Au café de Madrid, qui fut un centre important d'agitation littéraire et politique, aux dernières années de l'empire, il était inconnu. Au café Caron, au café de l'Europe, à la brasserie Serpente, au café Tabouret, chez Glaser, au Procope, où se retrouvaient étudiants, professeurs, publicistes, philosophes, tribuns, poètes, correspondants de feuilles étrangères et proscrits cosmopolites, on ne l'entendait pas discutant, exposant théories et systèmes, dont, pourtant, il était amplement pouvu, réformant la société, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et les littératures surannées, parmi les feutres des bocks empilés. J'ai dit qu'on ne l'aperçut ni dans l'arrière-boutique d'Alphonse Lemerre, ni chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Gallias, où les Parnassiens récitaient leurs premiers vers, commençaient la conquête du public, dirigeaient leur marche vers l'Académie, vers la gloire. Il avait cessé de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cénacle de condisciples provençaux, et de quelques peintres impressionnistes, voilà toutes ses relations. Il vivait donc très seul. Ce fut alors qu'il se maria. Il épousa M^^ Alexandrine Meley.

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Voici Tacte de mariage d'Emile Zola :

L'an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai, à dix heures du matin^ par devant nous, Vincent Blanche de Pauniat, adjoint au maire du dix-septième arrondissement de Paris, officier de TEtat-civil délégué, ont comparu publiquement en cette mairie : Emile-Edouard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, âgé de trente ans, né le deux avril ' mil huit cent quarante, à Paris,demeurant rue Lacondamine, 1 4, avec sa mère, fils majeur de François- Antoine- Joseph-Marie ' Zola, décédé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le vingt-sept I mars mil huit cent quarante-sept, et de Françoise-^më/«c- Orélie Aubert, sa veuve, propriétaire, consentant au mariage, L suivant acte reçu par M« Démanche, notaire à Paris, le six de I ce mois ; Et Eléonore-Alexandrine Meley, sans profession, I âgée de trente-un ans, née à Paris, le vingt-trois mars mil I huit cent trente-neuf, fille majeure de Edmond-Jacques Meley, 1 typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24, consentant au ^ mariage, suivant acte reçu par M® Fould, notaire à Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, décédée à ! Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous ont requis de procéder à la célébration de leur ! mariage dont les publications ont été faites sans opposition, en cette mairie, les dimanches quinze et vingt-deux de ce I mois, à midi. A l'appui de leur réquisition, les comparants j nous ont remis leurs actes de naissance, Tacte de décès du père du futur, le consentement de sa mère, celui du père de 1 la future et Pacte de décès de sa mère. Les futurs époux nous ont, en exécution de la loi du dix juillet mil huit cent cinquante, déclaré qu'il n'a pas été fait de contrat de mariage. Après avoir donné lecture des pièces ci-dessus et du chapitre six, titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demandé aux futurs époux s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux ayant répondu affirmativement» nous déclarons, aU nom de la loi, que Emile-Edouard-Charles- ' Antoine Zola et Eléonore-Alexandrine Meley sont unis par le I I îage, en présence de : Suzanne-Mathias-Marius Roux, l ame de lettres, âgé de trente ans, demeurant avenue de ( ;hy, 80 ; de Paul- Antoine- Joseph-Alexis, homme de lettres, ê de vingt-trois ans, demeurant rue de Linnée, 5 ; de Phi-

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lippe Solari, sculpteur, âgé de trente ans, demeurant rue Perceval, lo, de Paul Cézanne, peintre, âgé de trente-an ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis des époux. £t ont les époux et les témoins signé avec nous après lecture. Signé : Emile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Cézanne, Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat.

Voilà donc Zola marié, vivant de la vie de famille, car il avait auprès de lui sa mère. Il avait pour elle a£Pection profonde et respect attentif. Au petit hôtel de la rue des Apennins, le second étage était entièrement réservé à M™6 veuve François Zola. Elle mourut à Médan, peu de temps après l'acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterrée à Aix, selon son désir de revenir auprès de son mari^ dans le caveau « dans un état parfait de conservation )),dit Zola qui avait accompagné la dépouille maternelle. La cérémonie fut religieuse. « On m'affirme que je ne puis éviter cela », écrivit Zola à Henry Géard.

Emile Zola, jeune marié, ne se trouvait pas à Paris pendant le Siège. On doit le regretter, non pas qu'il eût renforcé considérablement, par sa présence, les moyens de défense dont on usa si peu et si mal, il aurait fait un garde national de plus, et ce n'est pas de soldats improvisés qu'on manquait. Mais quels documents il eût recueillis ! que de notes curieuses il eût récoltées, durant les gardes aux remparts, sur la place publique, dans les réunions fuligineuses, à la porte des boucheries aux queues faméliques, rappelant sioistrement celles des théâtres aux heures de joie. Il nous eût donné de puissants tableaux de Paris à jeun, sans bois, sans lumière, manquant de pain, de journaux, de voitures, de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais armé, frémissant d'enthousiasme et de colère aussi; impatient de se battre;

et sot^ mais c'est ainsi. La gloire devient une circonstance aggravante : on juge le livre du novice de lettres avec la sévérité permise envers le profès du succès.

Le Vœu dune Morte n'est pourtant pas un ouvrage absolument détestable en soi. On en lit encore tous les jours d'aussi fades. On est, toutefois, déconcerté par ce roman, romanesque à pleurer, avec ses banalités et ses conventionnelles insignifiances. Un lecteur, d'ailleurs invraisemblable et inexistant, revenu de quelque contrée lointaine, supposé ignorant tout de Zola, œuvre, nom, réputation et légende, trouvant ce volume, dirait : « C'est doux, et l'auteur doit être un bon jeune homme bien sage, qui s'est appliqué à faire du Gherbuliez ou de l'Henri Gréville. » Puis il déposerait ce tome, en bâillant un peu, et n'y songerait plus, jamais plus.

Mais celui qui a lu le vrai Zola, l'autre Zola, le lecteur actuel, le lecteur postérieur à la réédition de i88g, ne peut supporter cette guimauve. Qu'on y prenne goût ou qu'on le déteste, le piment est admis dans tout ouvrage de Zola. Il est môme prévu, et pour ainsi dire attendu. Si on ne l'y trouve pas, on est disposé à réclamer. II y a mécompte, et comme tromperie dans la marchandise mise en vente. Tout livre de Zola doit être mets de haut goût, emportant le palais à la première bouchée. Le succès des ouvrages de Zola succédant à l'Assommoir a été dû, non pas tant au grand et prodigieux talent qui y éclatait, qu'aux passages violents promis, aux tableaux crus, qu'on attendait, aux expressions brutales et suggestives qu'on était certain d'y rencontrer. La littérature Zola devait être toujours et partout épicée. Voilà une aion toute faite du public, difficile à défaire. En cou- I t les premières pages de tout livre nouveau signé de » li que, par dérision, les échotiers appellent encore le

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Père La Mouqaette, le lecteur émoustillé, et à Tavance jouissant, par une perversion de goût, des répugnances et des haut- le cœur que pourraient provoquer en lui les peintures chaudes et les situations qualifiées de ce naturalistes », cherchait d'un œil vicieux le passage scabreux. Il ne lisait plus, il parcourait jusqu'à ce qu'il Teût découvert. Ainsi, les collégiens aux luxures précoces, en face d'une statue, se préoccupent du sexe, ou, devant un tableau, soulèvent par la pensée la draperie recouvrant la nudité féminine. N'ayant rien surpris de brutal ou de simplement polisson dans le Vœu d'une Morte ^ ce fut une déception, en 1889. On pensa qu'il y avait méprise et attrape-public . Un peu de mécontentement se mêla à cette désillusion. Le lecteur n'aime pas qu'on le dérange dans ses habitudes, dans ses admirations comme daas ses dédains. On lui avait changé son Zola. Il ne pouvait ni crier au chef-d'œuvre, ni clamer à Tordure. Les plus sages se demandèrent à quel propos, et pour quel intérêt, Zola avait remis sous les yeux du public cette œuvre de débutant ?

Ce n'était assurément pas affaire de lucre ni de gloriole. Zola, en 1889, avait acquis assez de renommée, et gagnait suffisamment d'argent pour se passer de cette réédition. J'estime qu'on plaçant ce livre naïf et doux sous les yeux du public blasé et insensibilisé, auquel il faut sans cesse appliquer des sinapismes pour le raviver et le faire palpiter, l'auteur obéissait au mouvement d'orgueil classique de ces financiers légendaires qui, sous un globe de verre, se plaisaient à exhiber les sabots dans desquels ils prétendaient être venus à Paris. En déposant le Vœu (Tune Morte derrière la vitrine des libraires, parmi les exemplaires de Germinal ou de Nana^ l'auteur semblait dire, avec une fausse modestie» au pas-

AU QUARTIER LATIN iS^

sant : « Voyez où je suis arrivé ! je suis pourtant parti de là!... ))

La préface de rédition de 1889 expose à peu près ce sentiment :

Je me décide, dit Zola, à rendre cet ouvrage au public, non pour son mérite, certes, mais pour la comparaison intéressante que les curieux de littérature pourraient être tentés de faire, un jour, entre ces premières pages et celles que j'ai écrites plus tard.

En donnant cette nouvelle édition, l'auteur a cru devoir y apporter certaines retouches, d'ailleurs sans grande importance. Ainsi, Théroïne- une grisette à la Murger, s'appelait Paillette et avait comme caractéristique un aspect « maladif et charmant » ; elle prend le nom moins fantaisiste de Julia, dans la réédition, et elle a un charme pervers, et non plus morbide.

A signaler aussi quelques modifications de style, comme dans cette phrase : «Vous vous laissez emporter par vos affections», rem placée parune brève affirmation : (( Vous êtes un passionné. » Tout un vocabulaire religiosâtre, car il y avait beaucoup d'invocations à Dieu, à l'âme, à la prière, à Tange gardien, dans le texte juvénile, a disparu sous la retouche de l'auteur de Nana,

Ces corrections légères n'ont ajouté aucun intérêt à l'œuvre primitive, et ne lui enlèvent rien de son caractère d'ouvrage de début, imparfait, et susceptible seulement de provoquer la curieuse comparaison entre le Z ola de ï866 et celui de 1889, indiquée dans la préface.

Gomme l'avait prévu l'auteur, cette interrogation se p ente à l'esprit, et pique la curiosité : Gomment a-t-il d c fait, ce diable d'homme, qui a composé, à vingt s ans, cette berquinade, pour écrire, bientôt après, la t ultueuse et superbe marche dans la nuit des paysans

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révoltés de la Fortune des Rougon? Comment, delà larve d'écrivain qu'était Tauteur du Vœu d'une Morte, un éblouissant lépidoptère a-t-il pu immédiatement s'élancer? Ces transformations brusques surprennent toujours. Elles sont fréquentes en littérature, et Zola avait le précédent de Victor Hugo, en qui le conteur de Bug- Jargal ne laissait guère prévoir le merveilleux descripteur de Notre-Dame-de-Pnris^ et de cet Horace de Saint- Aubin, dont V Héritière de Birague ne saurait passer pour être de la famille de la Cousine Bette, sa sœur ? cadette pourtant. Le plus clairvoyant critique n'aurait pu discerner, dans le Vœu d'une Morte, l'embryon de Germinal. Villemessant, malgré son coup d'œil de maquignon de lettres, n'eut pas davantage de perspicacité, et ne sut pas deviner le grand crack futur de l'bippodrome littéraire, dans ce yearling débile.

Après la publication de ce roman, dans V Evénement, organe disparu bientôt pour faire place au Figaro, devenu quotidien politique, le peu indulgent patron s'empressa de remercier l'auteur. Ce Zola était décidément un raté et « une vieille volaille ». Donc, au rebut.

Voilà encore une fois Zola au dépourvu, et, comme on dit, sur le pavé. Plus de journal, où le travail ponctuel et régulier a pour conséquence la rémunération sûre et à jour fixe, et plus d'emploi bureaucratique assurant l'existence. 11 semblait avoir peu de chances de retrouver cette double sécurité, si difficilement acquise et si vite perdue. Noire jeune athlète ne se montra nullement découragé. Il était, il l'avait déjà prouvé, fortement armé pour la lutte quotidienne. L'espoir et la confiance en ; 1 faisaient toujours partie de son bagage d'aventurier > la gloire.

Econome et prévoyant, Zola, sur ses gains de VEt •

ne ment et da Figaro, avait pu prélever quelques billets de banque, prudemment mis de côté. Cette épargne lui permit de supporter avec philosophie ce cong'é forcé. II le transforma en agréables vacances. Il assouvit un désir longtemps réfréné : les parties de campagne avec de bons camarades, le canotage sur la Seine, les courses dans la banlieue verdoyante, les déjeuners sous les tonnelles rencontrées au hasard des chemins de traverse, et les siestes avec de longs bavardages sur Tart et la littérature, à Tombre des grands arbres, dans les agréables forêts qui font la ceinture agreste de Paris.

Il avait la joie, dans ces villégiatures suburbaines et à bon marché, de se retrouver avec ses amis de Provence, ses condisciples du lycée d'Aix, ses correspondants de la première heure. Il les avait près de lui, à Paris, ceux avec qui il avaitéchangé ses impressions déjeune homme, et auxquels il avait adressé ses confidences initiales. Avec ceux-là seulement il consentait à bavarder, qui connaissaient ses rêves, ses ambitions, ses projets d'avenir et ses plans d'existence. Le peintre Cézanne, le mathématicien Baille, le journaliste Marius Roux, le poète Antony Valabrègue, le sculpteur Philippe Solari, tous méridionaux en rupture de Provence, venus, comme lui, pour conquérir Paris, se trouvaient ainsi rassemblés, dans la guinguette où Ton arrosait la friture dorée avec Targenteuil clairet. Ce furent de bonnes causeries, de sincères épanchements, mêlés à des divagations, des éreintements injustes et des éloges disproportionnés. Ces « ballades » champêtres, en compagnie des mêmes c< ins exclusivement recherchés, tournèrent bien vite ai énacle, sous Timpulsion de Zola. Il avait le goût et le ^soin du groupement. Il disait bien qu'il ne voulait p être chef d'école, mais il faisait tout ce qu il fallait

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pour le devenir. Il n'entendait cependant pas ouvrir son cénacle à tout venant. Il avait, au contraire, Tidée d'un cercle très fermé. Dès 1860, il formulait ce projet :

Il m'est poussé, ces jours derniers, écrivait-il à Baille, une certaine idée dans la tète. C'est de former une société artistique, un club, lorsque tu seras à Paris ainsi que Cézanne. Nous serons quatre fondateurs... nous serons excessivement difficiles pour recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'après une lop^e connaissance du caractère et des opinions que nous les accepterions dans notre sein. Nos réunions, hebdomadaires par exemple, seraient employées à se communiquer les uns aux autres les pensées qu'on aurait eues, les remarques que Ton aurait faites durant la semaine ; les arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette association serait de former un puissant faisceau pour raveoir, de nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous attende. Nous sommes jeunes, l'espace est à nous, ne serait-il pas sage, avant de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami, ce rayon d'espoir dans la vie humaine. Outre cet avantage futur, nous aurons celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre et de fumer quelques bonnes pipes...

Ce projet s'était trouvé facilité, par suite du loisir dû à la cessation de la collaboration aux journaux de Villemassant, et réalisé par la présence à Paris des vieux amis de Provence, membres d'avance désignés, membres exclusifs aussi, du futur cénacle de Zola. Ces idées de groupement et de concentration d'efforts et de pensées avaient été formulées, dans le roman, par Balzac, avec les Treize et les amis de d'Arthez, au théâtre, j. ' Scribe, dans la Camaraderie^ à la brasserie, par Hen r Murger et ses Buveurs d'eau. Mais ces modèles de Gér de avaient un caractère plus positif, plus pratiqc ,

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plus ambitieux que les groupes que Zola sut former. Les personnages de Scribe, de Marger ou de Balzac, se devaient faire la courte échelle pour arriver aux places, aux honneurs. Les compagnons de Ferragus étaient des aventuriers sombres, presque des bandits, les amis de d'Artbez et de Rastignac, de Maxime de Trailles et de Marsay s'efforçaient surtout, en se groupant, de lutter avec succès pour la vie, c'étaient des « forelifeurs » avant la lettre et des « arrivistes » de la première heure. Les Buvears d'eau se coalisaient pour duper les parents, les propriétaires, les tailleurs, et finir par épouser des filles de commerçants, bien dotées. Les trois groupes à la tête desquels Zola se trouva placé successivement, groupes dont il était l'organisateur, le président et Tâme, — groupe provençal, groupe des Balignolles, groupe de Médan, — furent surtout des associations de pensées communes, d'aspirations artistiques identiques, de doctrines littéraires et de théories dramatiques; des collaborations d'âme, sans grande préoccupation de la réussite matérielle ; des unions d'intelligences, et non des associations d'appétits.

Le dernier groupe à la tête duquel Zola se trouva porté, le groupe de l'affaire Dreyfus, fut surtout un comité d'action, de propagande et d'agitation. Lors de sa formation, Zola y vit seulement une force organisatrice propre à répandre et à imposer son sentiment, sur le problème soulevé par l'accusation, et pour entourer et soutenir l'homme dont il assumait la défense. Il ne chercha, dans ce groupement, ni un marchepied pour s'élever au pouvoir, ni un instrument de fortune.

la, comme il y a, dans Edgar Poë, l'homme des f< es, fut donc l'homme des groupes. Il n'admettait, d 'leurs, que des cercles fermés, épurés. De son héré-

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dite vénitienne, et peut-être demi-aatrichienne, il tenait sans doutele goût des pactes, des ententes secrètes, des accords mystérieux, des unions ignorées des profanes, des conciliabules et des réunions en lieu clos, entre initiés. Il avait comme la tradition du Conseil des Dix et des sociétés secrètes, dont Weishaupt fut l'organisateur au siècle précédent. Vivant en Italie, il eût été probablement carbonaro. Il est assez curieux qu'il n'ait pas fait partie, chez nous, de la franc-maçonnerie. Il est vrai qu'à Tépoque où il aurait pu être tenté de s'affilier la franc-maçonnerie s'occupait surtout de politique républicaine, de propagande anticléricale, de conquêtes électorales, et que ces visées militantes n'étaient pas du tout celles de Zola. Il vivait alors presque entièrement absorbé par son œuvre, et avait toutes ses facultés d'action accaparées par son prosélytisme combatif en faveur du « naturalisme » dans le roman, et au théâtre.

Le premier groupe, celui des Provençaux, n'a pas d'histoire, ou si peu I II eut surtout le caractère amical. L'action extérieure des quatre ou cinq condisciples de Zola, malgré leur union cénaculaire, fut sans importance. Au point de vue de la répercussion des idées échangées et des opinions discutées, l'influence du groupe n'apparaît ni dans l'œuvre, ni dans la vie de Zola. On bavardait, on mangeait, on buvait, on fumait des pipes ensemble, voilà tout. Avec Marins Roux, seulement, Zola eut une collaboration dramatique locale, les Mystères de Marseille, drame, sans grand éclat.

IjC second groupe, celui des Batignolles, composé d'hommes dont plusieurs connurent la gloire, a p'"s d'intérêt. Il était formé d'autres éléments que ceux e la camaraderie lycéenne et régionale. Ce fut surtout a groupe artistique. Le provençal Cézanne enchaîna s

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deux cénacles. Peintre chercheur, épris de nouveauté, Cézanne s'était lié avec des artistes parisiens, alors peu connus, surtout médiocrement appréciés^ plutôt bafoués, mis hors des Salons officiels, tenus à Técart des commandes ministérielles, et que déjà Ton commençait à désigner sous le nom d'Impressionnistes.

Ces peintres, dont les toiles étaient dédaigneusement refusées par les marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru déshonorer leurs vitrines en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir les favoris des commissaires-priseurs et les bénéficiaires nominaux des grosses adjudications à Thôtel Drouot, se nommaient Edouard Manet,Renoir,Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur (les danseuses aux tutus en éventail s'arrondissant au-dessus des crosses de contrebasses.

Durant cette période suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque sorte, le temps d'incubation littéraire du futur romancier, Zola s'éparpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans grande réussite, un roman populaire, les Mystères de Marseille, d'où fut tiré, en collaboration avec Mari us Roux, un drame éphémère. Représenté au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld,il eut quatre représentations mouvementées. Le roman, véritable feuilleton à la Ponson duTerrail, était inférieur aux productions similaires. En littérature, le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vérifié. Dans l'art des Richebourg et des Montépin, Zola se montra tout à fait secondaire. Ce lilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal :isien, à grosse influence, le Corsaire, dirigé par ouard Portalis, ne réussit pas davantage à sa réappaon, malgré une publicité considérable et un lancement

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excellent. Le roman populaire, dédaigné des lettrés et des snobs mondains, qui parfois, secrètement, prennent grand plaisir à en suivre les péripéties, n'est pas aussi aisé à confectionner qu'on le prétend. L'exemple de Zola est là pour démontrer que le talent n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est, pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffiné et le sublime.

Ici et là, le patient et opiniâtre producteur colportait es produits de sa plume. Il fît accepter un « Salon » au ournal occasionnel, la Situation, que dirigeait un ournaliste de talent, Edouard Grenier. On y défendait es intérêts très compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre, dont le rojaume était livré aux crocs du dogue Bismarck. Une étude intéressante sur Edouard Manet, que publia Télégante revue d'Arsène Houssaye, V Artiste , des articles de critique littéraire dans le Salut Public de Lyon, marquèrent les années 1866-67-68. Une comédie en un acte, en prose, dont quelques scènes avaient été primitivement versifiées, ayant pour titre la Laide , fut achevée, présentée à l'Odéon et refusée. Elle n'a jamais été jouée. Qu'est devenu ce manuscrit inédit ? Mystère.

Zola présenta également au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes, Madeleine. Refusée, celte pièce fut transformée en roman : c'est Madeleine Férat, qui a été réimprimée depuis. Elle avait paru en feuilleton sous le titre de : la Honte, Ce roman souleva des protestations ; le journal dut en interrompre la publication.

Toute une série d'insuccès, voilà le bilan de ces années d'attente. Un autre se serait découragé, eût peut-être cherché un nouvel emploi, donnant la sécurité mensuelle, et eût renoncé à la littérature, ou du moins n'y

f réclamant, dans son incompétence stratég'iqi:^^, la sortie torrentielle, et revivant l'existence révolutionnaire d'autrefois, avec une énergie plus bavarde et moins impitoyable toutefois ; Paris en révolution, sans tribunal révolutionnaire, et Paris vaincu, miséricordieux aux généraux incapables. Le départ de Zola pour Marseille nous a privés d'un livre exceptionnel, que seul peut-être il était capable d'écrire, et qui, aussi passionnant que la Débâcle, eût certainement égalé Germinal et dépassé Travail,

Sa jeune femme était souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le médecin, prescrivant le départ immédiat. Il se résigna donc à emmener sa mère etM™« Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles, en même temps que des personnes déjà affaiblies, l'une par la maladie et l'autre par l'âge, n'étaient pas en état de supporter les alarmes, les privations et les souffrances d'un siège. Leur exode était donc légitimeet urgent. Zola conduisit ces deux êtres chers à Marseille, où il arriva au commencement de septembre. Son intention, ayant installé les deux femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, étdt de retourner à Paris, afin de partici. per à la résistance.

Mais l'invasion avait précipité les événements et Paris était investi. Zola se trouvait interné dans Marseille, par la force des catastrophes. Il fallait vivre, cependant. L'époque n'était guère propice aux besognes de plume. Un romancier, c'était alors une non-valeur, et tout roman paraissait fade, en présence des dramatiques événements d< tla France et le monde, avec passion, suivaient les è| odes quotidiens. Quel feuilleton aurait pu lutter d' térôt et rivaliser de péripéties aventureuses, de psycl 'ogie ardente, et douloureuse aussi, avec la réalité I

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